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Donner la parole aux parents de jeunes addicts aux jeux vidéos
L’Espace Barbara du CHU de Nantes est un des rares services en France à traiter l’addiction aux jeux vidéo, une nouvelle pathologie qui touche majoritairement les garçons. L’équipe a mis en place en 2008 un groupe mensuel de soutien pour les proches. Des échanges poignants auxquels j’ai assisté pour Psychologies Magazine.
Six personnes s’installent sur les chaises disposées en cercle. Ils sont tous parents de jeunes accros aux jeux vidéo. Lucie Gailledrat, psychiatre et co-animatrice du ”Groupe Entourage Jeux Vidéo” et Régine Robinet, infirmière, les invitent à parler « sans forcément entrer dans les détails ». Mais c’est bien dans le détail que les participants racontent leur histoire, comme un besoin de déposer leur impuissance. Isabelle, mariée, un fils de 16 ans « tombé » dans le jeu en ligne depuis cinq ans : tout va bien à l’école mais il refuse toute activité, se renferme, « saute le dessert pour retourner à son jeu tard dans la nuit ».
Sophie : son fils de 20 ans, consommateur d’écran depuis toujours

Rachel : son fils de 20 ans, parti en vrille après avoir quitté la maison pour ses études
L’histoire de Rachel ressemble à celle de Sophie : fils du même âge, relation compliquée entre les parents après le divorce, avec en plus un désaccord sur le temps de consommation… Les choses se sont aggravées après le décès du père. C’est lors de sa deuxième année d’études, suivie dans une autre ville, qu’il est « parti en vrille ». Aujourd’hui, son fils est chez elle. Il joue la nuit, saute des repas, consomme de l’alcool et « sans doute d’autres substances ».
Joséphine et Jacques : leur fils de 15 ans, d’abord harcelé par un prof

Judith : son fils de 12 ans, accro à sa console
La dernière histoire, celle de Judith, dont l’inquiétude est palpable. Son fils de 12 ans est accro à sa console « achetée avec ses sous pour ses 10 ans ». La semaine, sa mère la cache, ce qui ne l’empêche pas de regarder les youtubeurs sur l’ordinateur familial, pourtant accessible par un code. Le week-end, il joue non-stop « mais quand même, il va volontiers à la piscine et à la musique ». Cette situation lui fait peur. Peur qu’il décroche scolairement (« l’école, ce n’est pas son truc »), peur qu’il recommence à lui répondre violemment quand elle lui demande d’arrêter de jouer. Ses mots résonnent chez les participants. « Mon fils m’a déjà projetée contre le mur », « il a déjà jeté ses manettes de colère sur son ordinateur ». Lucie Gailledrat décrypte que « l’arrêt brutal du jeu peut entraîner une réaction explosive chez le joueur car il s’y investit énormément, surtout lorsqu‘il a une équipe qui compte sur lui ».
L’addiction est le fruit de plusieurs éléments

Sentiment de toute puissance dans le jeu, perte de la notion du temps
La parole entre les participants se libère, chacun rebondit sur ce qui se dit : sentiment de toute puissance dans le jeu et d’ennui en dehors, perte de la notion du temps, sensation que leur enfant est autre quand il joue, techniques de blocage contournées… Inquiète, Judith demande à Sophie comment son fils voit l’avenir : « Il n’arrive pas à se projeter. Son écran lui sert de fuite, à ne plus penser à ses angoisses. Il en est conscient mais il continue à jouer ». « Alors comment on fait ? », s’alarme Rachel. Sophie lui répond : « Nos enfants doivent se confronter au réel, tomber du mur s’il le faut, pour peut-être rebondir. On a dit à notre fils que s’il voulait cette vie-là, on respectait sa décision, mais pas à la maison ». Depuis, il fait un service civique, réside en foyer de jeunes travailleurs mais continue à enchaîner les nuits blanches. « Il est le fantôme de lui-même. Mais comme il est majeur, on ne peut rien faire sans son consentement ».
Partager son inquiétude et faire intervenir un tiers

Soigner en même temps l’addiction et la dépression sous-jacente
La psychiatre insiste sur la nature de la prise en charge du service : sans jugement. « On agit sur l’addiction pour qu’elle diminue et permette au joueur de se reconnecter à ses émotions. Et en même temps sur la souffrance sous-jacente – souvent une dépression – pour remettre du mouvement ». Outre les consultations individuelles, le service propose l’hôpital de jour, un jour par semaine pendant trois mois, avec « des soins intensifs qui leur permettent de se re-narcisser », ajoute l’infirmière. Des thérapies familiales sont également proposées.
Parler à d’autres parents

19h10. La séance, qui a débordé, est terminée. Sur le pas de la porte, les participants poursuivent les échanges. Tant de questions encore à poser, tant de conseils à demander. « Parler avec d’autres parents m’a fait beaucoup de bien, confie Sophie. Je me sens moins seule dans ma détresse ». ♦
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Bonus [pour les abonnés] Le Dr Bruno Rocher, addictologue et initiateur du groupe ‘’Entourage et Jeux Vidéo’’. L’addiction aux jeux vidéo reconnue comme maladie par l’OMS – Les critères. Autres groupes de parole et services de consultation.
- Le Dr Rocher – médecin psychiatre et addictologue au CHU de Nantes, initiateur d’‘’Entourage et Jeux Vidéo’’. Il a mis en place ce groupe de soutien suite à sa thèse ‘’Addiction aux jeux video : mythe ou réalité” soutenue en 2008. Un précurseur dans ce domaine.
Pourquoi le succès de ce groupe ?
Les proches sont très demandeurs car les garçons sont souvent dans le déni et refusent les soins. Le groupe constitué pour une année compte en moyenne 40 à 50 proches, majoritairement des parents. Mais certains reviennent plusieurs fois.
La moyenne d’âge de vos consultations est de 23 ans, pourquoi ?
Les jeunes ont tardé avant de consulter. La plupart du temps, ils tombent dans l’addiction après le bac et notamment quand ils ne vivent plus chez leurs parents et qu’ils n’ont plus de cadre. Mais l’addiction démarre en général autour de 15 ans. On estime 1 à 3% de la population générale les joueurs touchés par un phénomène addictif.
À partir de quel temps d’écran faut-il s’inquiéter ?
Cela ne se mesure pas au nombre d’heures passées – les ‘’gamers’’ professionnels ne sont pas malades – mais par la souffrance qu’elle génère. Le jeu vidéo est à la fois addictif et le symptôme de souffrances préexistantes.
Pourquoi davantage les garçons que les filles ?
On sait que les joueurs de jeux vidéo sont autant des garçons que des filles. Mais on pense que les jeux auxquels jouent les garçons sont plus compétitifs et incitatifs, et n’ont pas la même nécessité d’implication et de continuité que ceux joués par les filles. Les troubles du comportement dont elles souffrent sont davantage l’anorexie.
- L’addiction aux jeux vidéo est désormais reconnue comme maladie par l’OMS. Les critères :
1/ Perte de contrôle sur le jeu : le patient n’a plus la capacité de s’arrêter de jouer
2/ Jeu envahissant : le patient a délaissé ses autres centres d’intérêt et activités
3/ Répercussions néfastes : décrochage scolaire, perte d’appétit, problèmes d’hygiène…
4/ Manifestation sur une période d’au moins 12 mois.
- Autres groupes de parole et services de consultation
L’hôpital Marmottan à Paris propose également des groupes de parole entourage-jeunes consommateurs, anonymes et gratuits, une fois par an.
Dans toute la France, il existe des Consultations Jeunes Consommateurs (CJC) pour les jeunes de 13 à 25 ans ayant un usage de cannabis, alcool, tabac, cocaïne, ecstasy ou une conduite addictive sans substance (jeu vidéo, cyberaddiction etc.) Il y a bien sûr une antenne en Provence.
Une unité de l’hôpital Paul-Brousse à Villejuif accueille également des patients atteints de cette nouvelle pathologie.