Société
Handicapés ET artisans d’art !
Couture, ébénisterie, tapisserie et restauration de meubles… : à l’ESAT Les Argonautes, ces travaux qui requièrent rigueur et minutie sont entièrement réalisés par des personnes en situation de handicap. Je me suis immergée dans cet établissement d’insertion pour côtoyer, le temps du reportage, ces employés aux doigts de fée.
À l’orée de la calanque de Sormiou, l’ESAT (Établissement et service d’aide par le travail) les Argonautes s’anime chaque matin dès 8h30. Comme plus de 1 200 structures de ce type en France, il permet à des individus en situation de handicap d’exercer un métier. Ici, 80 « travailleurs », comme ils sont appelés, s’affairent quotidiennement. Soit 160 mains qui piquent, coupent, pointent, lissent, poncent. À leur propre rythme. Car dans ces ateliers de travail, ni de pression ni d’objectif de productivité. « Un ESAT est un établissement médico-social. Notre but, c’est l’insertion sociale et professionnelle », explique Gauthier de Fontclare, directeur adjoint des Argonautes.

La construction d’un vrai projet professionnel

Chaque filière est chapeautée par un moniteur, sorte de chef d’atelier. Pour la tapisserie d’ameublement, c’est justement le rôle d’Elsa Honnorat. Diplômée dans ce domaine, elle a connu l’ESAT à l’occasion d’un stage d’étude. Un vrai coup de cœur. « C’est difficile de retourner dans le milieu dit « ordinaire » après être passée par-là », confie-t-elle. En poste depuis cinq ans, elle supervise les travailleurs et les accompagne dans leur projet professionnel. « Suivant leurs envies, on essaye de leur faire suivre des stages dans des entreprises traditionnelles pour éviter la routine, ou même des VAE (validation des acquis de l’expérience, ndlr). C’est important pour leur reconnaissance ».
Frédéric Bouillon fait partie de ceux qui passent une certification. Arrivé aux Argonautes en 2015, il a opté pour la tapisserie d’ameublement, après être passé par la case ébénisterie. Il était auparavant prothésiste dentaire dans un laboratoire. « Il m’a fallu du temps pour m’adapter ici, notamment du fait qu’il n’y a pas d’obligation de rendement, ni d’heures supplémentaires. C’est d’ailleurs toujours un peu compliqué parfois, car j’aime partir quand j’estime avoir suffisamment avancé mes tâches. Sauf qu’ici, à 16h30, la journée est terminée pour tout le monde ». Il ne ferme toutefois pas la porte à l’éventualité de retourner exercer en milieu ordinaire après sa VAE. « Je vais faire un stage chez un tapissier, et si affinités, pourquoi pas ! ».
80 places non-extensibles

Financés en grande partie par l’État, ces établissements sont toutefois gérés par des associations créées à l’initiative de parents de personnes handicapées. C’est le cas des Argonautes, qui émane de l’Association de Défense des Handicapés Moteur (ADIHM).
Une boutique et un showroom ouverts au public


Les revenus générés par les ventes de la boutique et du showroom, couplés à une aide de l’État, servent à la rémunération des employés. Ces derniers touchent aux alentours de 600€, auxquels s’ajoute notamment l’allocation adulte handicapée, pour un revenu mensuel de l’ordre du SMIC. Les 19 salariés (administratif, moniteurs…) sont, eux, payés par l’État, via l’Agence Régionale de Santé (ARS).
Du travail mais aussi une écoute, des soins et des coups de pouce
En dehors des questions professionnelles, l’équipe de l’ESAT a constamment une oreille disponible pour écouter les éventuels soucis privés des travailleurs. Un lien de confiance s’établit entre eux. « On répond toujours à leurs besoins. Ils peuvent nous parler de ce qu’ils veulent », précise Elsa Honnorat.
L’effectif compte également plusieurs kinésithérapeutes, orthophonistes, un médecin et un psychologue. Et des permanences du planning familial sont organisées pour tout ce qui a trait au rapport à soi et aux autres. « C’est rassurant de savoir que l’on peut s’adresser à des personnes qui nous conseillent et nous aident à trouver des solutions à nos problèmes », reconnaît Sandra Bezani, en poste depuis 23 ans. Dans son cas, l’établissement a par exemple fait le lien avec “Mobi Métropole“, service de transport public à la demande, réservé aux handicapés à mobilité réduite, pour assurer ses trajets domicile-travail.
Un logement attenant
Pour 35 des 80 employés, ce trajet est des plus courts car ils ont la chance de vivre en totale autonomie dans un bâtiment voisinant avec l’ESAT. À la demande de l’ADIHM, une résidence HLM a en effet été construite dans les années 1990 à l’intention des travailleurs. Locataires, ils y vivent seuls ou en famille, secondés par un service d’accompagnement à la vie sociale qui intervient en cas de besoin. Un confort précieux pour des personnes en situation de handicap, généralement hébergées en foyer. Considérée comme « un extraterrestre » il y a 25 ans, Les Argonautes est aujourd’hui considéré comme un modèle par les autres établissements. A.P.
Bonus
- La boutique et le showroom de l’ESAT les Argonautes sont ouverts au public du lundi au vendredi de 9h à 17h au 17 boulevard de l’Océan, Marseille 9e.
- D’après les derniers chiffres de l’Agefiph, (Association de gestion du fonds pour l’insertion professionnelle des handicapés) et du FIPHFP (Fonds pour l’insertion des personnes handicapées dans la fonction publique), la France compte 2,7 millions de bénéficiaires d’une reconnaissance administrative d’un handicap ou d’une perte d’autonomie en âge de travailler (15 à 64 ans). Parmi eux, 938 000 sont en emploi. Cela correspond à un taux d’emploi de 35%, contre 65% pour l’ensemble de la population active. 119 051 travailleurs handicapés sont notamment employés dans 1 279 ESAT et 34 229 dans 779 entreprises adaptées (chiffres de 2016).
