Solidarité
Fatima Rhazi : elle émancipe les femmes venues d’ailleurs
Par Mattéo Tiberghien, étudiant en journalisme*
Fatima Rhazi est la présidente et fondatrice de l’association Femmes d’Ici et d’Ailleurs. D’Oujda à Marseille, en passant par Paris et Casablanca, son parcours rocambolesque a marqué la photographie sportive marocaine. Son militantisme pour les droits humains la place aujourd’hui au cœur du tissu associatif marseillais.
En plein cœur du centre-ville de Marseille, à une vingtaine de mètres de la Canebière, dans le quartier Noailles, un local à l’aspect sombre abrite cuisine, salle de cours, atelier de tissage, et plus encore. Dans le hall d’entrée, deux séries de portraits de femmes en noir et blanc d’un côté, en couleur de l’autre, surplombent des banquettes aux motif orientaux. Vingt-cinq années d’histoire. « Ce sont les photos de ma dernière exposition, toutes ces femmes sont passées par ici », explique Fatima Rhazi, la présidente de l’association Femmes d’Ici et d’Ailleurs. Face à nous, vêtements et livres s’entassent dans des cartons usés, à destination des sinistrés de la désormais célèbre rue d’Aubagne. On pense déceler mille et une vies sur son visage marqué. Elle revient pour nous sur son parcours singulier, du Maroc à la France.
Première photographe de presse sportive marocaine

« La caméra s’est arrêtée sur moi, tout le Maroc a découvert mon visage à la télévision. Le lendemain, ma famille m’a sommé d’arrêter ce métier ». Sans hésiter, elle choisit la photo. Et sa famille la renie mais elle est alors la première photographe sportive du pays. Grâce à la confiance de Mohamed Maradji, le photographe officiel du roi, elle gravit les échelons et se rapproche du roi Hassan II. « Du jour au lendemain, ma famille m’a soudain pardonné et a accepté mon métier », déplore-t-elle.
« Ce jour-là, ma perception de la vie a totalement changé »
Les années 84-85 marquent un tournant dans sa vie. Un incident familial l’oblige à fuir son pays. Elle devient correspondante de presse dans le sud de la France et s’installe à Marseille. Hyperactive, elle cherche une activité lui permettant également d’arrondir ses fins de mois, et trouve un emploi d’animatrice socioculturelle au centre social Bernard du Bois-Velten, entre la gare Saint-Charles et la porte d’Aix. « Ce jour-là, ma perception de la vie a totalement changé », raconte Fatima, dépeignant la rupture sociale et familiale que vivent les femmes et enfants immigrés. La plupart ne parlent pas le français. Le déclic survient lorsque son patron lui parle du foyer voisin : organiser pour les jeunes des ateliers pédagogiques de photographie et chercher des subventions pour développer leurs clichés de débutants. « J’avais installé un semblant de studio photo et je faisais défiler des femmes dans des tenues traditionnelles », glisse la sexagénaire avec enthousiasme. Mais en 1993, après le départ du directeur du centre social, son contrat n’est pas reconduit.
Femmes d’ici et d’ailleurs, Babel phocéenne
Son dévouement et son optimisme la poussent à poursuivre l’aventure associative. En 1994, elle fonde l’association Femmes d’ici et d’ailleurs. L’objectif : l’insertion et l’intégration sociale et professionnelle des femmes et familles qui vivent en marge de la société. « À l’époque, je n’étais pas encore consciente des problématiques de fond qui se posent pour les femmes étrangères. La démarche était festive, le but était de créer du lien et d’échanger », tempère la présidente. Très vite, elle choisit d’orienter son action sur l’apprentissage du français, le véritable problème pour ces personnes exclues.

L’atelier cuisine, plein de ressource
En cinq ans, 825 micro-entreprises ont émergé grâce à son association. La République l’a donc récompensée de la légion d’honneur. « On n’a pas inventé l’eau chaude, juste poussé les gens à se valoriser grâce à leur savoir-faire et leur culture d’origine », considère-t-elle avec humilité. Pour autant, elle ne croule pas sous les aides : plus de financement public depuis 2016. En dehors d’un mécénat du Crédit Mutuel dans le cadre de la lutte contre l’illettrisme, c’est de l’autofinancement à 100%. L’activité-phare, celle qui facilite l’intégration, qui permet justement à l’association de se financer et de perdurer, c’est l’atelier de cuisine. « Notre restaurant associatif fonctionne sur commande et réservations. Nous pouvons assumer des prestations de 500 personnes », déclare-t-elle fièrement. « Le restaurant marie le quotidien et l’extraordinaire, développe des démarches innovantes et festives, crée la rencontre entre des pratiques professionnelles et amateurs, entre des pratiques d’ici et d’ailleurs », conclut Fatima Rhazi, notant que pour la fin du mois, le Mucem, Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, lui a passé commande pour 350 personnes. Ce n’est pas en 2019 que l’association Femmes d’Ici et d’Ailleurs se retrouvera au chômage ! ♦
* Marcelle a envie d’accompagner et impliquer la relève. Une à deux fois par mois, une place sera faite à un.e journaliste en herbe.