Société
Arvieu : un village spécialisé dans l’art du faire ensemble
Le déclin démographique en zone rurale est souvent vécu comme une fatalité, malgré les tentatives répétées des pouvoirs publics pour endiguer ce fléau. L’agenda territorial 2030, feuille de route stratégique de l’Union européenne en matière de cohésion territoriale, a fait de la lutte contre ce phénomène un enjeu majeur.
Véritablement acculés, certains villages font néanmoins preuve d’une résilience insoupçonnée et représentent de formidables laboratoires d’expérimentations collectives. Arvieu, petite commune aveyronnaise de 800 âmes, en est un exemple probant. Ses habitants ont choisi de se mobiliser en adoptant un destin partagé. Leur mantra ? Se rassembler pour mieux créer.
Il est difficile d’arriver à Arvieu par hasard. Situé au sud du Massif central, perché sur le plateau du Lévézou, à 800 mètres d’altitude, le village se trouve à plus de 30 minutes de Rodez, la préfecture aveyronnaise de 25 000 habitants. De prime abord, Arvieu ressemble à n’importe quelle autre petite bourgade de la région. L’artère principale traverse le bourg, longe les premières maisons en pierre et conduit au cœur du village. Ici se concentrent les principaux commerces, le restaurant, la boucherie, le fleuriste, la boulangerie et l’église Saint-Amans.
Un des premiers tiers lieux villageois

Sur la gauche de l’édifice religieux, un écriteau en bois indique « Le Jardin d’Arvieu ». Véritable tiers-lieu villageois, l’un des premiers en France si l’on en croit les habitants, ces quelques 1000 m² se composent de plusieurs espaces. Sur la gauche, « Le Cantou », pôle culturel et numérique, héberge la médiathèque et plusieurs services publics, face à l’ancien couvent du XIVe siècle, transformé en coworking. Sur la droite se tient la salle de spectacles « Les Tilleuls ».
Ce lieu de convergence « offre un nouveau cadre d’interaction entre la population locale et les nouveaux arrivants » indique le programme POPSU (lire bonus) qui accompagne des projets de territoire en mobilisant la recherche au service de l’action publique.
Jeunes actifs, familles, seniors, issus de milieux qu’a priori tout oppose, comme l’agriculture et le numérique, sont donc amenés à se croiser et à échanger dans ce « carré magique », à la fois symbole du renouveau et des ambitions d’Arvieu.
« Toute la petite société entra dans ce louable dessein ; chacun se mit à exercer ses talents » Candide ou l’optimiste, Voltaire.
« Si la pompe à essence ferme… »
Derrière cet apparent dynamisme, la menace du déclin démographique continue de planer sur le village : entre 1926 et 2016 la population a été divisée par deux, passant de 1526 à 785 habitants.
Plus inquiétant encore, le tissu commerçant et économique s’est progressivement délité. « Si la pompe à essence ferme, moins de personnes viennent faire les courses au village. Puis c’est l’épicerie adjacente qui met la clef sous la porte et une famille qui s’en va. C’est ensuite l’école qui est menacée et dans son sillage d’autres services publics. Les départs s’accumulent et la vie devient peu à peu insupportable à cause de l’isolement », dépeint Vincent Benoît, habitant et conseiller municipal de la commune depuis 2014.
Au cours du 20e siècle, deux activités économiques ont néanmoins renforcé l’attractivité de la commune aveyronnaise : l’exploitation de la carrière d’Arvieu dans les années 40 et la construction du barrage de Pareloup, entre 1949 et 1951. « Les arrivées de travailleurs étrangers, et la diversité culturelle qui en a découlé, ont influé sur la dynamique bénévole et associative dans les années 1970-1980. Le comité des fêtes, la construction de la salle des fêtes, c’était pionnier à l’époque », se remémore Gilles Bounhol, maire de la commune de 2014 à 2020.
« Nous avons décidé de décider ensemble », Jo Spiegel
Un pont entre numérique et agriculture dès 1998

C’est dans ce contexte que l’équipe municipale décide d’offrir gracieusement des locaux, situés en plein cœur du village, à trois jeunes ingénieurs fraîchement diplômés qui cherchent à créer leur entreprise à la campagne. La première graine est plantée : Laëtis, entreprise spécialisée dans le e-tourisme et le multimédia, voit le jour en 1998. En retour, cette start-up d’avant-garde met à disposition de la population arvieunoise sa connexion internet, afin de pallier l’absence de couverture ADSL sur le territoire.
Les employés de Laëtis participent également à la formation des habitants – majoritairement issus du milieu agricole – aux outils informatiques. Jetant ainsi les premières pierres du pont entre numérique et agriculture. Cette mutualisation opportune entraîne la création de la cyberbase en 2007 et de la médiathèque dans son sillage, ce qui deviendra « Le Cantou » quelques années plus tard.
Concerts et projet alimentaire
À ce parti pris numérique et novateur s’ajoute l’historique tradition bénévole et associative de la commune. « À Arvieu, lorsque l’on veut voir un concert, on crée une association et on l’organise », s’amuse Vincent Benoît, l’un des fondateurs de Laëtis. Il illustre ainsi l’état d’esprit qui anime le village au début des années 2000, avec les succès que rencontrent les festivals « Macdoc » et « Cap Mome ».
Dans cette bourgade de 4700 hectares, constituée d’environ 80 exploitations agricoles, de nouveaux liens continuent de se tisser entre numérique et monde agricole avec la création des Loco-Motivés en 2012. « L’idée de l’association était de travailler sur ce que les pouvoirs publics appellent aujourd’hui un projet alimentaire de territoire, à travers le rapprochement des producteurs et des consommateurs via le numérique », raconte Stéphanie Degoutte, salariée de l’association. « Désormais, une cinquantaine de producteurs de fruits et légumes, de viande et de produits laitiers sont adhérents aux Loco-Motivés. L’association assure la livraison de ses produits à quelque 600 clients qui passent commande via notre site Internet ».
« Le pouvoir d’agir ensemble, ici et maintenant », Rob Hopkins.
Faire village via la démocratie participative

Ces initiatives éparses, qui germent ici et là durant une quinzaine d’années, prennent alors une tournure résolument collective. À l’origine de ce virage : l’implication financière et humaine d’une entreprise privée dans le projet territorial de la commune, conjuguée à une action citoyenne, initiée par les pouvoirs publics. En 2015, Laëtis est à la croisée des chemins : après des années de croissance, la dizaine d’employés, dont une majorité vit à Rodez, se pose la question de déménager dans la préfecture aveyronnaise. Ensemble, ils choisissent pourtant de rester à Arvieu, à la condition d’y créer un espace de vie et de travail hors du commun. Pour cela, l’entreprise crée la branche « Laëtis Smart Village » et se lance officiellement dans la cocréation du tiers-lieu.
En parallèle, l’équipe municipale, élue en 2014, s’engage dans un processus de démocratie participative (davantage sur cette expérience en bonus). Afin d’établir une base de travail commune, la mairie fait appel à un consultant extérieur pour réaliser un diagnostic de territoire. « Le constat était sans appel, les perspectives peu reluisantes. Sans un regain démographique, la commune était menacée par l’effondrement », se souvient Sophie Terris. Actuellement chargée de projet chez Laëtis, elle était présente lors de la restitution effectuée à la salle des fêtes du village. Les élus et les habitants – une centaine de personnes au total, soit 10% de la population – décident de s’organiser pour y faire face.
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Décupler l’attractivité du territoire

Six mois plus tard, un plan d’action et dix conseils de villageois prennent forme pour changer le destin de la commune. De la santé à l’habitat sans oublier l’agriculture et la cité numérique, ou encore l’artisanat et la petite enfance, ces groupes de travail s’intéressent à l’attractivité du territoire au sens large, afin d’adopter une approche systémique. Des réunions régulières sont méticuleusement préparées par des « ingénieurs du débat public », selon la formule de Jo Spiegel – l’un des pionniers de la démocratie participative en France – afin que ces diverses commissions puissent échanger, proposer, objecter et délibérer.
Ces animateurs jouent aussi un rôle prépondérant dans « la gestion des conflits et des rancunes tenaces qui ressortent lors des échanges », comme l’explique Sophie Terris, l’une des instigatrices de la démarche. « Certains participants se sont parfois sentis offensés lorsque leur idée faisait l’objet de critiques. Nous avons utilisé des techniques de communication non violente afin de rappeler qu’il ne s’agissait pas d’attaques personnelles ». Certains prestataires prennent part à la démarche, à l’instar de l’architecte de la future « salle des Tilleuls » qui participe à ces délibérations collectives afin d’intégrer pleinement les attentes de la population dans les plans du bâtiment. La salle de spectacles, la chaufferie bois, source d’énergie pour le coworking et l’église du village, ou encore la configuration du tiers-lieu numérique sont autant de réalisations concrètes qui témoignent de la réussite de cette gouvernance partagée.
De nouvelles solutions d’hébergement

Plus récemment, une nouvelle graine a germé dans cet écosystème avec le rachat du domaine de Montfranc, bâtisse bourgeoise de la fin du XVIIIème siècle, situé sur les hauteurs du village, afin d’offrir de nouvelles solutions d’hébergement. « Grâce aux travaux de rénovation finalisés au printemps 2022, l’association – qui gère le château – veut faire vivre la transition environnementale aux résidents permanents ou aux personnes de passage, afin que chacun puisse saisir son absolue nécessité », explique Thomas Merzlic, coordinateur de l’association.
Cet authentique laboratoire rural de la transition écologique et sociale vient s’agréger au projet villageois en constante évolution. Guy Lacan, le maire du village depuis 2020, ne peut que s’en enorgueillir. « C’est une énième facette d’un projet collectif qui a profondément transformé le village. L’arrivée de Laëtis il y a 25 ans, la démarche citoyenne du dernier mandat – que nous n’avons pas pu poursuivre à cause du fort renouvellement de l’équipe municipale – et le Jardin ont considérablement renforcé l’attractivité de la commune », déclare cet agriculteur à la retraite.
« C’est dans les utopies d’aujourd’hui que sont les solutions de demain », Pierre Rahbi
50 nouvelles familles en six ans
Et cela se traduit par des résultats tangibles : entre 2015 et 2021, plus d’une cinquantaine de familles se sont installées au village, soit une centaine de personnes, selon le programme POPSU3. Si l’impact précis de cette démarche d’attractivité demeure difficile à évaluer, tant les facteurs poussant une personne à s’installer dans la commune peuvent être nombreux, le projet d’Arvieu demeure un modèle de développement territorial. Les pouvoirs publics ont accompagné certaines étapes, et notamment le Jardin – dont le coût s’élève à 960 000 euros – qui a bénéficié d’un financement partagé entre la communauté de communes Lévézou-Pareloup, l’État, le département de l’Aveyron, la région Occitanie et l’Europe.
Pour autant, le moteur de la dynamique arvieunoise semble appartenir à ces propres habitants, animés par un sens de l’entraide et du collectif bien aiguisé. C’est l’une des conclusions de l’étude scientifique POPSU. « Le facteur X dans ce projet de territoire : c’est la force du tissu social et bénévole. Le numérique a joué un rôle dans ce développement, mais il ne reste qu’un outil, au service d’une population », conclut César Gelvez, aujourd’hui habitant d’Arvieu avec sa compagne. ♦
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Bonus
[pour les abonnés] – La démarche de la démocratie participative n’a pas fait l’unanimité – Le déclin de l’empire européen… – … et de ses campagnes – La Plateforme d’observation des projets et stratégies urbaines, POPSU –
- La démarche de la démocratie participative n’a pas fait l’unanimité. Certains élus du conseil municipal vivent alors cette expérience comme une réelle ingérence, se sentant dépossédés de leurs missions. « La démarche participative, c’est l’idée de la mayonnaise. Divers ingrédients sont mélangés pour que le tout soit supérieur à la somme des parties. C’est précisément au moment où cela dépasse le cadre conventionnel que cela fonctionne. Mais c’est aussi ce qui a pu déranger », analyse Vincent Benoît, l’un des édificateurs du processus.
L’autre paradoxe réside dans le rôle prépondérant des « ingénieurs du débat public », garants du processus démocratique et chargés de débloquer les situations complexes. « Malgré son caractère inclusif, le projet arvieunois a très largement reposé sur l’abnégation bénévole de quelques acteurs clés, à la fois sa plus grande force mais aussi l’une de ses faiblesses », détaille César Gelvez, doctorant en géographie, affilié au projet scientifique conduit dans le cadre du programme POPSU, dont l’État est à l’initiative.
En outre, Gilles Bounhol, l’édile en poste entre 2014 et 2020, concède volontiers qu’une telle démarche requiert davantage de préparation en amont. En insistant sur l’importance de la « formation des élus » aux arcanes de la démocratie participative. « Six ans de gouvernance partagée, cela demande un investissement énorme de la part de chacun. Nous avons fini complètement épuisés, mais nous pouvons être fiers. Je suis persuadé que cela a profondément et durablement marqué la dynamique du village ». Après de longues semaines de réflexion, cet artisan couvreur de profession décide de ne pas se représenter pour un nouveau mandat afin de se consacrer à son entreprise, à quelques années d’une retraite bien méritée.
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(re)lire aussi : Aller à l’école envélo-bus
- Le déclin de l’empire européen… D’après des données d’Eurostat publiées récemment, la population des 27 états membres de l’Union européenne, de l’Islande, de la Norvège et de la Suisse, devrait atteindre son point culminant en 2026, avant d’entamer un déclin progressif. De 446,7 millions d’habitants en 2022, la population de l’Union européenne devrait passer à 453,2 millions en 2026 (+1,5 %), avant de lentement décroître.
« 40% du territoire de l’Union européenne » pourrait voir sa population décroître sur la période 1993-2033 confirment les projections d’ESPON, un programme européen spécialisé dans l’analyse des politiques régionales.
- … et de ses campagnes
Malgré les politiques successives d’aménagement du territoire mises en œuvre par l’Union européenne, le déclin démographique des zones rurales continue d’alimenter les déséquilibres géographiques. Afin de répondre à ce défi de longue date, l’agenda territorial 2030 semble promouvoir de nouveaux modèles de développement polycentrique. Celui d’Arvieu constitue une alternative inspirante pour d’autres territoires, qui doivent s’appuyer sur leurs propres spécificités afin d’imaginer un modèle endogène. Pour Vincent Benoît, de Laëtis, cela ne fait pas de doute « les villages, les quartiers, les communautés à taille humaine représentent les échelons les plus pertinents pour créer et expérimenter des solutions différenciées. Puis, l’histoire a montré que ce sont les espaces en marge, en périphérie, qui disposent du plus grand potentiel d’innovation ».
- POPSU. Lieu de convergence des milieux de la recherche et de ceux qui font et gouvernent les villes, la Plateforme d’observation des projets et stratégies urbaines – POPSU – croise les savoirs scientifiques et l’expertise opérationnelle pour mieux comprendre les enjeux et les évolutions associés aux villes et aux territoires. Elle capitalise, à des fins d’action, les connaissances établies sur les métropoles et en assure la diffusion auprès de publics divers : professionnels, académiques, grand public…
L’objectif est de comprendre la ville en train de se faire par ses projets, ses stratégies et son fonctionnement à la fois interne et dans ses relations avec son environnement. Il s’agit par l’observation, c’est-à-dire un décodage de la fabrique urbaine, d’analyser la définition et la mise en œuvre de politiques publiques, de stratégies urbaines, de pratiques de projets ― petits et grands ― et de règles du jeu urbain dans un contexte mouvant. Cet objectif se redouble d’un décryptage des transformations auxquelles les métropoles et les territoires sont confrontés en observant, en particulier, leurs stratégies d’adaptation face aux enjeux actuels, économiques, sociaux, politiques et de durabilité.