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Entreprises d’insertion : en mode emploi !
Apparues dans les années 1980, les entreprises d’insertion ressemblent de très près aux entreprises classiques, opérant sur des marchés concurrentiels et selon les standards professionnels de leur branche d’activité. Mais elles ont une particularité : celle d’embaucher prioritairement des personnes éloignées de l’emploi à qui elles doivent servir de tremplin vers le monde du travail classique. Plongée en région Provence-Alpes-Côte d’Azur, où elles sont au nombre de 130, représentées par une Fédération régionale soucieuse de promouvoir ce modèle.
Le chemin vers l’emploi est souvent jonché d’obstacles. Formation qui peine à déverrouiller des portes, manque d’expérience, contraintes familiales, mauvais état de santé, moyens de transport peu abordables… Et ce, même lorsque la conjoncture économique est favorable et que les entreprises peinent à recruter. De quoi générer bien des découragements. Affectant la santé mentale mais aussi physique des personnes éloignées de l’emploi (bonus).
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C’est pour aider ces personnes et faciliter la rencontre entre offre et demande de travail qu’est né le secteur de l’insertion par l’activité économique. De façon informelle d’abord, porté par des associations innovantes. Puis de façon plus structurée, dans le cadre d’une législation destinée à reconnaître ce champ d’activité au début des années 1980, dans un contexte de chômage de masse.

Dans les années 1980, les entreprises d’insertion s’attaquent au chômage de masse
« À cette époque, on constate que les gens veulent travailler mais qu’ils n’ont pas les codes du marché du travail. Ils ne parviennent pas à franchir les lignes du recrutement classique », observe Benjamin Vivès, président de l’antenne régionale de la Fédération des entreprises d’insertion.
Pour les y aider, un réseau de structures de l’insertion par l’activité économique se met en place. Les chantiers d’insertion permettent aux personnes les plus éloignées de l’emploi de mettre le pied à l’étrier : un accompagnement social poussé les aide ainsi à se défaire des principales entraves qui les éloignent du monde du travail, auquel elles se reconnectent progressivement, dans un cadre relativement protecteur.
C’est ensuite que les entreprises d’insertion -autrefois appelées entreprises intermédiaires- prennent le relais. Comme un dernier tremplin avant un retour sur le marché du travail classique, avec des conditions de travail très proches de ce dernier. Car « les entreprises d’insertion sont des entreprises comme les autres », aime-t-on dire au sein de l’antenne régionale des entreprises d’insertion.
De statuts variés (SARL, SA, association…), elles poursuivent leur activité sur un marché concurrentiel, en face d’entreprises classiques dont elles partagent les mêmes standards professionnels, les mêmes conventions collectives… « Les entreprises d’insertion adhèrent comme les autres à leur fédération professionnelle : boulangerie, nettoyage, restauration, métallurgie… », explique Benjamin Vivès qui regrette une méconnaissance de ces structures. « On croit parfois qu’elles dépendent fortement de subventions publiques mais ce n’est pas vrai. 80 à 90% de leurs ressources proviennent de leur chiffre d’affaires. Les aides de l’État ne dépassent pas 10 à 15% ».
Émanciper par le travail
Ces aides sont censées couvrir les coûts de l’accompagnement socio-professionnel que ces entreprises offrent aux personnes éloignées de l’emploi, qu’elles embauchent pour une durée maximum de 24 mois, sous conditions de motivation, non de diplôme ou d’expérience.
Au cœur de l’accompagnement : la levée des derniers freins qui empêche ce public de trouver sa place sur le marché du travail. Parmi les plus fréquents : « l’absence de solution pour la garde des enfants et la mobilité. Dans notre région, les transports en commun sont peu développés, y compris dans une grande ville comme Marseille. Et leurs horaires sont souvent peu adaptés à des emplois qui commencent tôt le matin ou finissent tard le soir ».
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Le surendettement peut aussi enfermer des personnes dans une spirale d’isolement. Dans ce cas, les accompagnateurs sociaux peuvent les aider à se tourner vers des commissions de surendettement. « On a aussi une part plus importante qu’ailleurs de travailleurs handicapés. Ceux-ci représentent environ 12% de nos effectifs en insertion ».
Benjamin Vivès relève également un frein assez spécifique à la région Provence-Alpes-Côte d’Azur dans laquelle il officie : l’accès au logement. « Certaines entreprises veulent recruter mais les zones qu’elles occupent sont inaccessibles du point de vue de l’immobilier ».
Toutefois, dans ces entreprises, l’accompagnement est un peu moins poussé que dans les chantiers d’insertion qui emploient des personnes encore plus éloignées du monde du travail. « Dans nos entreprises, l’idée est plutôt de s’appuyer sur le travail pour aider les personnes à retrouver leur autonomie ». Et de faire de ce poste le dernier tremplin avant un emploi pérenne (CDI ou CDD de plus de six mois) ou une formation qualifiante.
Quand l’insertion sert la transition écologique
En région Provence-Alpes-Côte d’Azur, c’est la Fédération des entreprises d’insertion qui se charge de promouvoir ce modèle, d’accompagner les entreprises qui le portent et de les fédérer. La Fédération recense 130 entreprises d’insertion sur le territoire régional, dont 40 entreprises de travail temporaire d’insertion et 5 entreprises d’insertion par le travail indépendant, un modèle plus récent.
« Il s’agit plutôt de PME même si l’on trouve de grands groupes, en particulier parmi les entreprises de travail temporaire d’insertion ». Ces entreprises officient dans des secteurs très variés : espaces verts, gestion des déchets, nettoyage, BTP, numérique, textile, sécurité, restauration…
« Beaucoup se positionnent sur la transition écologique, souvent comme pionnières. Cela s’explique par le fait que ces entreprises ont un ADN social et que les enjeux écologiques sont très liés aux enjeux sociaux : on voit bien que les crises écologiques touchent en premier lieu les plus pauvres. Mais aussi parce qu’elles se trouvent sur des marchés concurrentiels et du fait de leurs spécificités, elles ne peuvent pas s’attaquer trop frontalement à leurs concurrents. Elles ont donc tendance à s’orienter vers des marchés de niche qui leur permettent d’équilibrer leur modèle économique ».

Des profils de plus en plus éloignés de l’emploi
Quatre décennies après leur création, les entreprises d’insertion se meuvent dans un environnement quelque peu différent. Le chômage demeure, mais il est bien moindre que dans les années 1980. De sorte que leur public accompagné par ces entreprises n’est plus tout à fait le même.
« Il y a encore cinq ou six ans, les entreprises d’insertion pouvaient accueillir des profils avec un haut niveau de diplôme et un bagage d’expérience important. Ce n’est plus le cas car ces personnes n’ont plus besoin de nous pour trouver du travail. En revanche, celles que nous accueillons sont plus éloignées de l’emploi qu’elles ne l’étaient auparavant, elles rencontrent plus de difficultés et nous devons trouver un équilibre pour les accompagner tout en faisant face aux contraintes d’une entreprise classique ». En résulte une baisse des taux de sorties positives ces dernières années, le taux moyen s’élevant à 50% en 2022.
Pour aider ces personnes à s’insérer dans le monde du travail, la formation est un outil important. Mais alors qu’une entreprise classique investit dans la formation de ses salariés afin de les rendre plus productifs et d’en tirer profit, l’entreprise d’insertion – qui ne joue que le rôle de tremplin et a vocation, par nature, à se défaire de ses meilleurs éléments- finance quant à elle des formations qui profiteront à d’autres entreprises, à savoir celles vers lesquelles se dirigeront ensuite les salariés qu’elle accompagne. « Il s’agit d’un point noir dans le fonctionnement des entreprises d’insertion. D’autant que l’État finance l’accompagnement mais pas la formation ».
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Une expérimentation régionale
Un paradoxe que pourrait contribuer à dénouer une expérimentation menée par plusieurs régions pilotes, parmi lesquelles la région Provence-Alpes-Côte d’Azur.
Alors que les systèmes classiques de financement de la formation ne répondent qu’insuffisamment aux besoins -considérables- des salariés en insertion, cette expérimentation doit leur permettre de profiter des formations de France Travail, y compris pour des formations longues comme des permis poids lourds par exemple.
« Nous allons tester cela cette année et nous verrons si cela a un effet sur la formation des salariés. L’enjeu est de les rendre plus autonomes et acteurs de leur parcours ». Et la formation est, pense Benjamin Vivès, un levier clé. « Beaucoup de personnes sans emploi manquent de confiance en elles, ont connu l’échec scolaire… La formation, en particulier lorsqu’elle est liée à un métier, provoque souvent un déclic ». Un déclic à même d’instaurer une spirale de réussite. Pour un retour solide à l’emploi. ♦
Bonus
- Santé et chômage – Plusieurs études ont montré combien une période de chômage peut nuire à la santé physique et mentale des personnes. Parmi elles une étude menée par quatre associations (Solidarités nouvelles face au chômage, Territoires zéro chômeur de longue durée, Force Femmes et la Cravate solidaire) en 2021 a montré sur, parmi les 977 personnes privées d’emploi interrogées, plus de 38% évoquaient une dégradation de leur état de santé depuis le début de leur période de chômage et, parmi elles, près de 60% estimaient que cette dégradation était due au chômage.
Une autre étude, émanant cette fois de la Dares, a montré que le chômage était associé à une surmortalité de 60%. Et les causes de cette surmortalité sont multiples : risque de suicide multiplié par trois, cancers plus mortels, hausse du risque d’accident vasculaire cérébral et d’infarctus. Le risque de dépression est également majeur puisque 24% des hommes et 26% des femmes au chômage seraient concernés d’après une étude de la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques. - Quelques chiffres – En 2022, la fédération des entreprises d’insertion comptait en France 713 entreprises adhérentes dans 13 régions. Parmi elles : 467 entreprises d’insertion, 227 entreprises de travail temporaire d’insertion et 19 entreprises d’insertion par le travail indépendant.