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Les pêcheurs méditerranéens misent sur le collectif pour sauver leur filière
En France, sur le bassin Est de la Méditerranée, une génération de pêcheurs « 2.0 » qui émerge depuis quelques années prône une pêche durable et la préservation des ressources halieutiques. Et se sont réunis au sein de la coopérative maritime OP du Levant pour le faire savoir et, plus globalement, défendre d’une seule voix leur profession.
« Tout seul on va plus vite, ensemble on va plus loin ». Un adage qu’ont décidé d’appliquer des pêcheurs œuvrant en Méditerranée, en se regroupant au sein de la coopérative maritime OP du Levant. D’une trentaine en 2019, ils sont trois fois plus nombreux cinq ans plus tard. « Cette structure est là pour les aider. On croit au futur de la pêche en Méditerranée. C’est un métier d’avenir, à condition d’accompagner les pêcheurs », souligne Daniel Defusco, président mais aussi pêcheur professionnel en activité, en Corse. Car la filière est confrontée à diverses problématiques qui la fragilisent et ternissent son image. D’où l’importance d’agir de concert.
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Le nouveau visage de la pêche

Au travers de cette coopérative, les pêcheurs veulent montrer que « la pêche d’aujourd’hui n’est plus la même qu’avant », dixit son secrétaire général, Jean-Gérald Lubrano. Armateur thonier de profession, il explique : « C’est une pêche encadrée, responsable. Toutes les espèces sont soumises à quota et on les respecte ». Preuve à l’appui avec le thon rouge, dont il est spécialiste. Depuis la fin des années 2000, sa pêche est réglementée car l’espèce a failli disparaître des eaux. Seuls les spécimens adultes, de plus de 30 kg, peuvent ainsi être prélevés, dans des quantités fixées en amont.
Si bien qu’aujourd’hui, le stock de thons rouges s’est rétabli en Méditerranée – et même en Atlantique – d’après l’Ifremer, l’institut français de recherche dédié à la connaissance de l’océan. « La population (…) se porte bien grâce aux efforts de gestion menés depuis une dizaine d’années. La préservation des jeunes individus pour qu’ils puissent atteindre leur maturité et se reproduire (…) a été l’une des clés de succès de la reconstruction de leur population », est-il expliqué sur son site internet. « C’est un exemple de reconstruction halieutique », appuie Jean-Gérald Lubrano.
Les pêcheurs affirment que c’est le cas de façon générale. « On pêche dans de bonnes conditions », assure Daniel Defusco, n’omettant pas les dérives des précédentes générations, particulièrement la surexploitation. « 50% de la pêche française a été soustraite en seulement trente ans », regrette-t-il. Une pratique qui fait partie du passé. Jean-Gérald Lubrano enfonce le clou : « Le pêcheur est le premier préservateur de l’environnement parce que c’est son terrain d’action. On est aujourd’hui des pêcheurs environnementaux ».
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Se rapprocher des consommateurs

Et si la profession veut montrer patte blanche, c’est aussi parce qu’il en va de sa survie. « Les pêcheurs ont besoin de leur peuple, de leurs consommateurs pour les soutenir », explique le thonier. La coopérative porte justement l’ambition de recréer du lien entre ses professionnels et les clients. Pour cela, elle souhaite installer des distributeurs automatiques de vente de poissons sur tout le littoral méditerranéen dès 2025 et lancer un site internet de vente en ligne. Ce rapprochement doit toutefois être initié des deux côtés de la chaîne. « Beaucoup de gens aujourd’hui achètent leur poisson sans savoir d’où il vient. Il faut qu’ils se renseignent avant, que ce soit au supermarché ou au restaurant », invite Daniel Defusco.
Ce qui, en revanche, n’a pas changé avec les années, c’est la difficulté du métier. « Le pêcheur se lève vers deux ou trois heures du matin. Il navigue jusqu’à ses filets, ce qui peut prendre jusqu’à une heure de trajet. Il les démaille, met les poissons à bord, les conditionne puis replace les filets dans l’eau. Une fois rentré au port, en milieu ou fin de matinée, reste la commercialisation de la pêche du jour », résume Christine Poncharreau-Amsellem, présidente du Comité des pêches maritimes et des élevages marins de la région Paca. Un quotidien que Daniel Defusco aime faire connaître en embarquant des touristes sur son bateau. Pour qu’ils se rendent compte de la rudesse de la profession et réalisent qu’acheter du poisson local revient à soutenir une profession artisanale.
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Des infrastructures dans les cartons

La coopérative maritime OP du Levant porte également des projets de plus grande ampleur. Plusieurs sont dans les cartons et devraient voir le jour au port de pêche de Saumaty (lire bonus), situé à proximité du quartier de l’Estaque, au nord de Marseille. L’un des plus avancés est la création d’une coopérative d’avitaillement, via laquelle les pêcheurs mutualiseraient leurs achats de matériel, notamment des filets ou du gazole. « C’est un outil imparable qui existe déjà sur la côte atlantique », expose Jean-Gérald Lubrano. À Arcachon, par exemple, elle a été créée en… 1916.
L’idée est aussi d’installer à Saumaty des ateliers de transformation, où les poissons seraient cuisinés et conditionnés en bocaux, afin de diversifier les revenus des pêcheurs. Ainsi qu’une criée, de l’envergure d’autrefois (bonus). Sans une telle structure, qui permet de vendre en direct et d’obtenir le meilleur prix pour leurs produits, les pêcheurs sont actuellement « dépendants des mareyeurs qui tirent les prix vers le bas », déplore Christine Poncharreau-Amsellem.
Autant de projets que soutient la Société publique locale MIN Marché Marseille Méditerranée, gestionnaire du site. « On veut relancer le port de pêche de Saumaty et assurer une forme de distribution du poisson pêché localement », explique son directeur général, Didier Ostré. Il fixe un horizon de « deux à trois ans pour l’ensemble », soulignant qu’une des difficultés réside dans le nombre important de partenaires à impliquer. Sans compter qu’il faut racheter certains bâtiments et mener de gros travaux. « On revient de loin », reconnaît-il. Il n’est toutefois jamais trop tard pour rectifier le tir. ♦
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Bonus
- Un marché emblématique devenu théâtre – On connaît aujourd’hui La Criée* de Marseille comme un haut lieu culturel. Il faut savoir qu’entre 1909 et 1976, c’est là que se trouvait l’ancienne criée aux poissons, d’où son nom. Elle a ensuite été transférée au port de Saumaty. Les bâtiments vacants sont devenus le théâtre de La Criée en 1981. À noter qu’une criée a aussi existé à Port-de-Bouc, commune des Bouches-du-Rhône, entre 1988 et 2007.
- Le port de Saumaty attend sa mue – Depuis son inauguration en 1976, il fournit les installations nécessaires à l’activité de pêche (tour à glace, halle à marée, criée, boxes pour pêcheurs, ateliers de mareyage). Il accueille aujourd’hui une dizaine d’entreprises de mareyage et vingt-cinq patrons pêcheurs, d’après la SPL MIN Marché Marseille Méditerranée. Contre plus d’une centaine au milieu des années 2000, comme l’expliquait il y a trois ans un article de Marsactu. « Le constat est simple : la pêche locale, florissante jusque dans les années 90, n’existe quasiment plus », peut-on lire. D’où le projet porté par son gestionnaire pour relancer l’activité.
- Derrière la Société publique locale MIN Marché Marseille Méditerranée, les collectivités locales – Il s’agit d’une société anonyme dont le capital est détenu à 100% par la Métropole Aix-Marseille-Provence et de la Ville de Marseille. Elle gère aussi le site des Arnavaux (14e arrondissement) où sont regroupées les activités de fruits, légumes, fleurs et viandes.