Société
R’éveil, des colocations pour traumatisés crâniens
Dans la métropole lilloise, R’éveil propose depuis bientôt trente ans entraide, écoute, activités… aux personnes victimes de traumatismes crâniens ou de lésions cérébrales. Plus récemment, l’association a également créé des habitats partagés pour ses adhérents.
Ils sont quatre, confortablement installés dans un canapé moelleux. Ils discutent, regardent la télévision et se taquinent gentiment. Bientôt, ce sera l’heure de préparer le repas, mais ici, hors de question qu’un seul colocataire s’occupe de tout. Chacun met la main à la pâte, sous l’œil attentif de leur aide à domicile.
Cette maison en briques, typique du Nord et située à Wasquehal, abrite une colocation d’un genre nouveau. Ses habitants vivent avec les séquelles d’accidents cérébraux ou neurologiques. Cyril y est installé depuis 2018 et s’en réjouit : « J’ai été victime d’un accident de la route. Après quatre ans en Normandie, j’ai découvert R’éveil et décidé de rester. Ici, j’ai une autonomie bien plus grande qu’avant et je me sens mieux intégré dans la société. »
<!–more–>
Laurie Leuliette, cheville ouvrière de l’association R’éveil, explique le concept : « Nous offrons une prise en charge plus humaine qu’en milieu hospitalier. Les cérébrolésés et traumatisés crâniens participent aux tâches domestiques : cuisine, lavage, repassage. Et elles sont accompagnées par des aides à domicile pour celles qu’ils ne peuvent pas accomplir. »
La première colocation a ouvert en 2015
Initialement située à Croix, la colocation « Number One », inaugurée en 2015, a récemment déménagé à Wasquehal. Mais le principe reste inchangé : « Permettre aux cérébro-lésés et traumatisés crâniens* de vivre en milieu ordinaire, avec l’accompagnement nécessaire », souligne Laurie Leuliette. À proximité, les résidents ont accès aux transports, aux commerces, et au GEM (Groupe d’Entraide Mutuelle) de l’association, qui propose de nombreuses activités. Pour ceux qui préfèrent vivre seuls, des appartements satellites sont également proposés.
En 2019, un autre habitat partagé a vu le jour à quelques encablures, dans une ferme entièrement réhabilitée. Ce lieu, adapté aux normes PMR (Personne à Mobilité Réduite), dispose de quatre chambres et d’un espace balnéothérapie. L’achat de la ferme a coûté 450 000 euros, auxquels s’ajoutent 300 000 euros de travaux, financés par des donateurs, dont la Fondation Leroy Merlin et l’association Crédit Agricole Nord de France.

40 000 personnes concernées dans le Nord-Pas-de-Calais
Laurie Leuliette rend hommage à sa mère, Myriam Cattoire, fondatrice de R’éveil en 1995. « Tout a commencé chez elle, sur sa table de cuisine. Puis elle a porté ce projet à bout de bras. »
La remarque fait sourire l’intéressée : « Il faut dire que je ne suis pas du genre à me laisser faire ». Et c’est peu dire. La nordiste remue ciel et terre depuis plus de trente ans pour que les personnes ayant subi de graves AVC (accident vasculaire cérébral), en coma chronique ou victimes d’accidents de la route, aient des conditions de vie dignes. Ils sont environ 40 000 à être concernés dans le Nord Pas-de-Calais, et 6 000 en état de coma chronique.
Myriam Cattoire a eu le déclic en 1992, quand son mari, Jean-Marc, victime d’un grave accident de moto en Belgique est tombé dans le coma. Après trois semaines dans un hôpital belge, elle a souhaité ramener son mari en France. Elle visite alors le centre hospitalier de Berck (62), très réputé pour les hospitalisations de longue durée. Cependant, ce qu’elle y a découvert l’a bouleversée : « J’ai vu un mouroir de 128 lits. Ils étaient tous alignés les uns à côté des autres, avec même pas une table de nuit pour pouvoir poser leurs affaires. Impossible que je laisse mon mari là-bas ».
♦ Lire aussi : Abricoop, l’immeuble où il fait bon vivre entre voisins
On lui dit qu’elle est folle

Elle décide alors de ramener son mari chez elle. D’acheter un lit médicalisé. Et de s’en occuper elle-même, entourée d’une petite équipe de professionnels (infirmière, médecins, kinés). Les premières années, on lui dit qu’elle est folle, que personne ne ferait une chose pareille pour un proche. Elle croit que son histoire est un cas unique, jusqu’à ce qu’un des soignants qui s’occupent de son mari lui parle d’une jeune fille à Tourcoing dans la même situation.
Petit à petit, elle est contactée par d’autres personnes. De Tourcoing, Lambersart, du Pas-de-Calais… Myriam Cattoire décide de créer son association en 1995. Son premier objectif est d’offrir soutien, entraide pour les personnes concernées et leur famille. R’éveil est ainsi né. Très vite, cette boulimique de travail décide d’aller plus loin et organise des évènements pour récolter des fonds. De quoi organiser des activités, des sorties et même des voyages pour ses adhérents…
Une cinquantaine de structures similaires en France
Elle poursuit en lançant en 2003, le premier réseau national regroupant les traumatisés crâniens et victimes d’AVC. « Je voulais montrer que ces personnes n’étaient pas insérées dans la société en sortant de l’hôpital. Qu’elles ne trouvaient pas de logement, et encore moins de travail, alors que des solutions étaient possibles avec de l’accompagnement », insiste-t-elle.
Elle a ensuite finalisé son œuvre en participant à la création d’un centre de rééducation précoce pour les traumatisés crâniens dans le Nord. Puis avec les habitats partagés. Depuis 2015, une cinquantaine de structures similaires, avec des niveaux d’autonomie variés, ont par ailleurs vu le jour un peu partout en France. Notamment à Strasbourg, Grenoble et dans d’autres communes iséroises.
Aujourd’hui, l’association R’éveil rassemble 1 200 adhérents et compte 600 familles. Et dire qu’il y a trente-trois ans, Myriam pensait être seule dans son cas… ♦
*Le traumatisme crânien résulte d’un choc violent au cerveau qui entraîne un coma, très souvent provoqué par des accidents de la route, de travail, sport…
** La cérébrolésion est causée par des atteintes non traumatiques au cerveau : tumeurs, AVC, infections, intoxication médicamenteuse…