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Par Maëva Gardet-Pizzo, le 5 février 2025

Journaliste

Au cœur de Marseille, une régie de quartier pour changer la vie

En 2023, la mairie des 1e et 7e arrondissements de Marseille a initié la création d’une régie de quartier pour le périmètre Noailles Belsunce où plus d’un habitant sur deux vit sous le seuil de pauvreté. Petits-déjeuners pour les écoliers, actions en pied d’immeuble… Marcelle en a suivi les équipes pour comprendre ce modèle qui mêle insertion par l’activité économique et amélioration du cadre de vie. Avec en prime une bonne dose de démocratie locale.

« Hum, j’habite ici mais je ne sais pas si c’est Unicil qui gère mon immeuble », s’interroge un imposant homme au crâne emmitouflé d’un bonnet noir. « Si vous habitez dans cet immeuble, c’est bien Unicil », assure l’avenante Samira avant de lui proposer un café qu’il décline poliment, préférant garder ses mains dans ses poches. 

« Nous sommes la Régie de quartier Noailles Belsunce, lui explique celle qui y est salariée depuis peu. Nous sommes là pour aider les gens en cas de problèmes de punaises de lit, ou de factures d’électricité. On vous donne le protocole à respecter et on prend contact avec Unicil ». S’ensuivent quelques paroles en arabe avant que le monsieur ne soit orienté vers Marie. Assise derrière une table recouverte de prospectus et d’un thermos de café, celle-ci saisit sur un ordinateur portable les quelques informations fournies par l’habitant. Elle l’invite ensuite à télécharger l’application du bailleur Unicil. Afin de faciliter la communication avec ce dernier.

action pied immeuble bailleur social
Installée en pied d’immeubles, la Régie accompagne les habitants confrontés à la précarité énergétique et aux punaises de lit. @MD

Un modèle inventé par des bailleurs sociaux

« Les régies de quartier sont un modèle qui a été impulsé par les bailleurs sociaux afin de mieux répondre aux besoins des habitants », explique Elena Gantzer, qui dirige à Marseille celle de Noailles Belsunce, l’une des dernières en date. « Les régies de quartier ont été créées il y a quarante ans. On en compte 130 en France. Elles s’implantent dans des secteurs où les besoins sociaux sont importants. Leur mission première est de créer de l’emploi pour des personnes qui en sont éloignées : des personnes au RSA, au chômage, sous statut de réfugié, qui ne maîtrisent pas bien la langue…». 

À ces personnes qu’elle embauche en contrat d’insertion, la régie propose de réaliser des missions qui contribuent à améliorer le cadre de vie du quartier : entretien d’espaces verts, nettoyage, réparations… «Avec un cabinet d’architecture, nous avons également gagné deux marchés de la Ville et la Métropole pour faire de l’urbanisme tactique. Il s’agit d’améliorer des places publiques de manière transitoire, en créant du mobilier urbain ».

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Prendre soin des petits estomacs

La régie a aussi vocation à contribuer à la cohésion sociale du quartier. Ce qu’elle fait au travers de ses actions en pied d’immeuble. Ou encore des petits-déjeuners qui se tiennent désormais quotidiennement dans deux écoles du centre-ville de Marseille.

Un vendredi matin. Huit heures. École des Convalescents. Azedine, salarié de la régie, ouvre le portail par lequel s’engouffre en courant une première flopée d’enfants. Direction la cantine où quatre autres salariées attendent derrière des plateaux garnis de clémentines et de tranches de brioche aux pépites de chocolat (bonus). « Bonjour ma belle, tu ranges ton carnet ? Comme ça tu tiendras mieux ton plateau », propose Karima, salariée que les enfants retrouvent régulièrement lors de ce rendez-vous matinal. « J’aime bien ces petits-déjeuners », sourit Ibtihal, 9 ans. « D’habitude il y a du pain et de la confiture, parfois même du chocolat». À ses côtés, la malicieuse Ridaig, 10 ans, qui avait auparavant l’habitude d’aller en classe le ventre vide assure que ces petits-déjeuners lui permettent d’attaquer la journée avec plus d’énergie.

Fraîchement salariée de la Régie, Karima est fière des missions sociales auxquelles elle participe, en particulier les petits déjeuners à destination des enfants et des séniors. @MD

Des élèves plus concentrés

« Nous nous trouvons dans un quartier très pauvre », explique Johanna, la responsable de la cantine. « Les enfants ont besoin de manger. Or beaucoup ne le font pas chez eux », 41% faisaient ainsi l’impasse sur ce repas d’après une étude d’impact menée par la Régie. L’appétit peut manquer au sortir du lit. Mais parfois, c’est l’argent qui fait défaut.

L’étude d’impact relève en outre que ces petits-déjeuners permettent à 77% des élèves interrogés de se sentir mieux concentrés en classe. « En plus, grâce à cela, ajoute la responsable de la cantine, ceux qui étaient souvent en retard sont maintenant à l’heure ».

Sentiment d’utilité

Du côté des salariés, la distribution des petits-déjeuners est source de fierté. « À la base, je voulais accompagner les enfants handicapés mais je n’ai pas été prise où je voulais, sourit Karima. J’ai ensuite vu que la Régie faisait ces petits-déjeuners et j’ai postulé. Je travaille ici depuis un mois et quelques jours et tout se passe très bien. Je m’occupe aussi des petits-déjeuners pour les séniors. C’est très intéressant de parler avec eux, de découvrir l’histoire de chacun… » Son regard se fige. Elle s’interrompt : « Attendez les enfants, le café c’est interdit pour vous ! Venez, je vous donne du lait plutôt !».

Menée dans deux écoles et bénéficiant à près de 200 enfants et parents, cette action suscite l’intérêt de plusieurs autres établissements du centre-ville de Marseille. « Mais cela a un coût », explique Elena. À savoir, 60 000 à 80 000 euros par an pour une école. Un coût pris en charge par plusieurs acteurs publics et privés (bonus). « Pour dupliquer l’opération, il faudrait que l’on sorte du modèle de subventions au profit de marchés publics auxquels on pourrait répondre avec d’autres associations », pointe la directrice qui aimerait que ces petits-déjeuners soient distribués à quatre écoles sous deux ans.

Dans l’équipe : 23 salariés dont 18 en insertion. Ici Elena, la directrice, et Azedine, qui pilote les petits déjeuners des écoliers. @MD

Un modèle économique à consolider

Pérenniser le modèle de cette régie créée en juillet 2023 est un enjeu crucial. « Nous sommes 23 dans l’équipe, dont 18 en contrat d’insertion. Il faut que nous puissions grossir pour répondre à toutes les commandes et nous inscrire durablement sur le territoire, poursuit Elena. Pour cela, il faudrait que des marchés publics soient réservés au secteur de l’insertion par l’activité économique. La Ville de Marseille y travaille. Si l’on pouvait avoir des marchés de quatre ans, ce serait vraiment idéal». Encore en «préfiguration », la régie Noailles-Belsunce a aussi besoin de faire la preuve de sa pérennité économique pour obtenir le label régie de quartier, qui renforcerait sa crédibilité et lui ouvrirait la porte à davantage de commandes, auprès de nouveaux partenaires.

Au-delà de cette dimension économique, le label exige également une forte représentation des habitants dans la gouvernance de la structure. Car l’idée d’une régie de quartier est de proposer une activité par et pour les habitants d’un territoire. De la démocratie de proximité. « Notre conseil d’administration est composé de vingt personnes, dont dix habitants. Et au quotidien, les habitants sont vraiment force de proposition », assure Manoy Tardiveau, coordinatrice sociale au sein de la Régie. « Les trois quarts des améliorations proposées, dans le cas des petits-déjeuners par exemple, émanent d’eux ».

« Cela donne une autre dimension à l’insertion »

Manoy apprécie particulièrement la manière dont ce modèle ancre des liens entre des personnes habitant à proximité les unes des autres. De même que la façon dont les salariés sont parties prenantes et à l’écoute de leur territoire. « Cela donne une autre dimension à l’insertion».

Initiée par la Mairie des 1er et 7e arrondissements de Marseille, cette toute nouvelle régie a choisi de prendre racine dans le quartier de Belsunce, où plus d’un habitant sur deux vit en dessous du seuil de pauvreté. Mais sa vocation est de rayonner sur l’ensemble du centre-ville de Marseille. Le dotant enfin d’une régie comme on en trouve plus au nord de la ville. Dans les quatre arrondissements nord, deux régies se sont fortement développées au fil des années, comptant plus d’une centaine de salariés, 300 pour l’une d’entre elles. Preuve du potentiel de ce type d’outils sur ce territoire. Et Elena de se projeter : « Si on arrivait à être 50 d’ici cinq à dix ans, ce serait super ». ♦

Bonus

[pour les abonnés] – Un petit-déj local et solidaire – Besoin de sous et de bras – D’autres actions sociales entreprises –

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#Un petit-déjeuner local et solidaire – Pour préparer ses petits-déjeuners, la ville s’appuie sur des financements de la Ville, de l’État et de fondations privées (Entreprendre pour toi, Fondations Crédit Agricole, Bruneau et Vinci). Cela lui permet de s’approvisionner auprès de fournisseurs locaux et engagés comme Pain et partage ou l’Andes. Tout en respectant un cahier des charges fourni par l’État. S’y ajoutent des dons en nature, comme des bananes en provenance de la Compagnie Fruitière et d’autres fruits offerts par la Cantina.

# Des sous et des bras – La Régie est à la recherche de financements pour amplifier son impact. Elle accueille également les bénévoles, stagiaires et volontaires en service civique qui souhaiteraient proposer des ateliers.

# De nombreuses actions sociales – En plus des petits-déjeuners et actions en pied d’immeubles, la régie propose des ateliers numériques. Elle accueille par ailleurs de nombreuses associations du quartier comme À voix haute pour les cours de français, ou encore Peuple et culture qui intervient auprès des plus jeunes.