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Violences sexuelles : souffrir une seconde fois à cause de la justice
Les victimes de violences vivent parfois deux traumatismes : un premier avec l’agression et un second avec la procédure judiciaire. Leur souffrance est alors démultipliée. Visibiliser ce phénomène nommé ‘’victimisation secondaire’’, soutenir les victimes concernées et obtenir une justice humaine, tels sont les combats de Notre Ohrage. Pour y parvenir, ce collectif national, lancé en octobre 2024 à Paris, utilise le langage de l’art.
Une scène silencieuse se déroule ce 26 janvier 2025 à Marseille, devant une vingtaine de participantes et participants. Des phrases choc clignotent sur le fronton du palais de justice : ‘’Déni de justice’’, ‘’La honte’’, ‘’victimes condamnées’’, ‘’Pour eux, c’est classé sans suite mais nous, on a pris perpét’ ». Co-fondé par Hélène Martinelli, chanteuse et victime, et Rachel Dano, réalisatrice, le collectif Notre Ohrage renouvelle la performance réalisée deux mois plus tôt à Paris sur la même institution judiciaire. Devant une quinzaine de passants interpellés, les ‘’artivistes’’ marseillais – contraction de ‘’art’’ et ‘’activistes’’- espèrent ainsi faire entendre la voix des victimes de violences sexuelles. Ainsi que dénoncer la victimisation secondaire engendrée par le système judiciaire. Ces slogans entrent en écho avec ce que ressent Laure, une des 130 bénévoles. Surtout ‘’Palais d’injustice’’. « Ça me donne envie de pleurer, car c’est une sacré injustice », murmure la jeune femme émue par la symbolique.
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♦ Notre Ohrage est né au départ pour soutenir Clara Achour et sept autres victimes de violences sexuelles dans leur dépôt de plainte auprès de la CEDH (Cour Européenne des Droits de l’Homme) (détails dans bonus). Ces plaintes, en cours d’étude, marquent un moment historique.
Une notion méconnue, mais fréquente

Laure fait partie des victimes secondaires, comme d’autres ce soir-là à Marseille (bonus). Cette notion, introduite en 1980 par un ancien policier et psychiatre, désigne les micro-violences judiciaires : refus de plainte, parole remise en cause, questions culpabilisantes, procédures interminables, confrontation imposée avec l’agresseur, classement sans suite, etc. Le cas de cette trentenaire est loin d’être isolé : « En discutant avec d’autres plaignantes, toutes ont au moins un élément de victimisation secondaire à raconter. C’est ça qu’on veut mettre en lumière avec Notre Ohrage ». Cette Toulonnaise d’origine savait pourtant que le chemin serait douloureux, elle l’avait lu sur les forums. Mais quand elle se décide à porter plainte en juillet 2020, elle n’est pas préparée au tsunami qui va déferler.
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Des questions culpabilisantes

Tout commence par ce policier derrière sa vitre de protection qui lui fait répéter quatre fois, de plus en plus fort et devant tout le monde, la raison de sa venue. « Pour viol ». C’est ensuite ce deuxième policier qui prend sa déposition pour finalement lui annoncer ne pas être formé aux VSS (violences sexistes et sexuelles). Laure doit réitérer sa déposition à la PJ (Police Judiciaire) quelques jours plus tard. Et répéter pour la troisième fois son histoire. Une souffrance : « C’est comme si tu passais en boucle le film le plus traumatisant de ta vie ». Les souvenirs occultés resurgissent et la happent « comme une sorte de glu ». Et puis, il y a les questions culpabilisantes : ‘’vous étiez habillée comment ? », « combien de verres aviez-vous bus ? », « étiez-vous célibataire ? », « Mais pourquoi avoir attendu si longtemps ? ».
Dans 80% des cas de viols ou de tentatives de viol, la victime connaissait son agresseur (HCE). 94% des plaintes pour viol sont classées sans suite (Fondation des femmes). 0,6% des viols ou tentatives de viols font l’objet d’une condamnation (INSEE).
Une confrontation imposée

Laure subira par la suite une confrontation imposée avec son agresseur, dans la même pièce, « trois heures durant, je l’entends dire que je suis une menteuse et que j’étais consentante ». Les délais extrêmement longs – huit mois sans accès à son dossier, où elle se trouve « dans un tunnel, en dissociation totale, coupée de mes émotions ». Enfin, le classement sans suite, malgré l’audition d’un témoin qui a vu la scène et atteste que Laure n’était pas consciente. Malgré l’évaluation psychologique où elle coche toutes les cases. L’anorexie. Les insomnies. Les cauchemars où elle se voit incapable de bouger face à un inconnu qui rentre dans sa chambre. L’incapacité de rester dans une pièce avec « plus d‘hommes que de femmes », dans une réunion professionnelle ou dans une fête.
« Le processus de plainte m’a plus abîmée que le viol lui-même »

Cette justice, en qui elle avait confiance l’a « trahie », en ajoutant « du trauma sur le trauma ». Cette médiatrice scientifique dit s’être sentie « seule et abandonnée », « un cas négligeable » « niée complètement » en tant qu’être humain. « Du genre : ce qui t’arrive, ce n’est pas grave. Les hommes peuvent violer les femmes, ce n’est pas grave. Alors que c’est un crime ». Elle confie que « le processus de plainte [l’a] plus abîmée que le viol lui-même ». Si les nombreuses séances de psychothérapie et d’EMDR l’aident à cicatriser le viol, c’est le collectif Notre Ohrage qui lui permet de se réparer. Le fait d’échanger avec d’autres victimes ayant traversé les mêmes épreuves lui apporte « une forme de reconnaissance ». Et le fait d’agir, de mener des actions militantes, l’aide à « se désengluer » et à avancer.
« Depuis que je suis arrivée dans cette salle d’audience, je me sens humiliée. (…) J’ai l’impression que la coupable, c’est moi », déclarait devant la cour une Gisèle Pelicot accablée par le dénigrement vécu au sein du tribunal pendant le procès.
Une urgence

Laure, qui a depuis monté un groupe de parole avec des victimes, ne contestera pas la décision de classement, « je n’ai pas la force ». Mais elle ne regrette rien, « si c’était à refaire, je le referais sans hésiter ». Pour que son violeur ait peur, comprenne les conséquences de ses actes et ne recommence pas. Mais aussi « pour entrer dans les stats’, pour que le problème des violeurs soit vu au grand jour et qu’on ne puisse plus regarder ailleurs ». Enfin, pour que la France applique la Convention d’Istanbul : les États membres se sont engagés à “veiller à ce que les victimes soient traitées de façon respectueuse’’. Et à ce que ‘’les procédures soient menées de telle sorte à éviter une victimisation secondaire ou répétée”. Pour Laure, il y a urgence. « Le mouvement #metoo a libéré la parole, il s’agirait maintenant que la justice écoute et protège ». ♦
⇒ Dans les agendas : conférence d’Océane Perona (Mesopolhis-AMU) sur « Qu’est-ce qu’un viol pour la police ? Perceptions policières du consentement sexuel ». Événement Coudes à coudes, mardi 11 mars 2025 à 18 h. Auditorium de la Mairie du 1/7. 61, la Canebière, Marseille 1er.
Bonus
# Les huit plaintes auprès de la CEDH dénoncent les mauvais traitements juridiques subis au cours des procédures. Les plaignantes espèrent obliger la France à améliorer son système judiciaire pour les victimes et à appliquer la Convention d’Istanbul. Laure loue le courage de ces plaignantes, qui d’ailleurs ne se connaissent pas. « Pour déposer plainte auprès de la CEDH, il faut avoir épuisé tous les recours en France. Tout le monde n’a pas cette force. C’est pour ça qu’on est là, pour soutenir ces huit femmes. La CEDH a récemment condamné la France sur le sujet du devoir conjugal, elle peut le refaire ».
# Le nom Notre Ohrage vient du slogan « Vois en nous cette rage au milieu de l’orage. Mon amie, on ira jusqu’au bout !! », affiché pour la première fois par le collectif NousToutes le 25 novembre 2022, lors de la marche contre les violences sexistes et sexuelles.
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# Les structures qui ont accompagné Laure
La maison des femmes de Montreuil qui l’a orientée et accompagnée au commissariat. Le Collectif Féministe Contre le Viol (CFCV) qui répond aux questions par téléphone. Le site consultation.avocat.fr qui lui a permis de trouver une avocate qui acceptait l’aide juridictionnelle, sans débourser un centime en frais d’avocat. Le cercle de parole Marseille en parler, « même si on n’a pas vécu la même chose avec les autres participants, je me suis sentie comprise et leur témoignage m’a beaucoup aidée à comprendre mon histoire ».
Elle a également puisé de l’aide auprès d’une psychologue, une praticienne d’EMDR et dans la BD de Mirion Malle, Clémence en colère
Clara Achour propose désormais un accompagnement aux victimes de VSS : le projet Murphy
# Une justice humaine et protectrice est-elle possible ? Paroles de juge : La nécessaire protection des victimes de viol contre la victimisation secondaire
# Paroles d’Amine recueillies lors de l’action artistique Notre Ohrage à Marseille. Le jeune homme de 20 ans a eu connaissance de la performance par « les canaux militants » – l’association Briser la Loi du Silence et le collectif NousToutes. Violé par son ex-compagnon, il a subi la maltraitance judiciaire. Le reproche, « vous n’aviez qu’à dire non ! ». Le dénigrement. L’absence d’informations pendant des mois. La confrontation avec son agresseur. Le classement sans suite. Celui qui se nomme « victime imparfaite » est décidé à épuiser tous les recours possibles « et s’il faut monter à la Cour européenne, je le ferai ».