ÉconomieSolidarité

Par Marie Le Marois, le 11 février 2025

Journaliste

Ascenseur en panne : « Ils m’ont sorti de ma prison »

L’ascenseur est le premier transport en commun de France. Malgré ce statut, il reste parfois bloqué des semaines durant, emprisonnant chez elles des personnes en situation de handicap ou en perte d’autonomie. Depuis février 2021, SAMV (Solution d’Assistance à Mobilité Verticale) vole à leur secours grâce à son monte-escalier électrique Vertimove. Cette entreprise à impact, fondée à Bobigny (Seine-Saint-Denis) par Fouad Ben Ahmed, intervient en Île-de-France, Normandie, dans les Hauts-de-France et bientôt à Montpellier. Elle a effectué 5000 prestations en 2024.

Il est resté enfermé chez lui pendant un mois. Aujourd’hui encore, l’ascenseur est en panne. Donc impossible pour Abdel de descendre les deux étages de son immeuble coquet, à Rueil-Malmaison dans les Yvelines. Depuis qu’il a contracté la polio à l’âge de 3 ans, ses jambes ne répondent plus. Il a bien rampé une fois le long des marches pour atteindre le rez-de-chaussée, mais ce fut trop éprouvant pour recommencer. Ce sportif de haut niveau se sent « prisonnier ». Heureusement, il a découvert par l’entremise de son bailleur l’entreprise SAMV.

« Mon sauveur », lance-t-il devant l’entrée de son deux pièces à l’attention du fondateur, Fouad Ben Ahmed. Cet homme de 48 ans, cintré dans son costume noir, acquiesce : « c’est vrai que lorsque je suis venu la première fois, Abdel était très déprimé ». Le secret ? Un monte-escalier électrique baptisé Vertimove, pour verticale mobilité. Ce modèle permet de descendre et de monter la personne par les escaliers, en toute sécurité. « Au début, c’était un peu flippant. On est suspendu en l’air, on se dit qu’on va voler », rigole Abdel, désormais habitué. <!–more–>

“Il y a en France 1,7 million de pannes d’ascenseurs par an, et des délais de réparation de plus en plus longs’’, relève Philippe Brun, député socialiste. Sa proposition de loi, qui impose notamment des délais de réparation aux ascensoristes, a été adoptée par l’Assemblée nationale le 23 janvier 2025.

Monter et descendre sans effort

Pour gérer au mieux les interventions, les ”assistants à mobilité verticale” reçoivent leur planning avec les codes d’entrée de chaque bénéficiaire. @Marcelle

Cette innovation, bien que lourde, se déploie sans effort. Elle nécessite néanmoins une certaine agilité de la part de celui qui la manipule – désigné comme ’’l’assistant à mobilité verticale’’ dans le jargon SAMV. Il doit savoir ouvrir une porte en même temps que de tenir le Vertimove et sadapter à tout type d’escalier. « Par exemple, le colimaçon est très complexe », précise Fouad Ben Ahmed de sa voix chaude.

Il faut également maîtriser les bons gestes pour porter les bénéficiaires qui en ont besoin. Abdel, lui, reste dans son fauteuil roulant électrique. Grâce à ce dispositif, il peut vaquer à ses occupations au moins quatre fois par semaine. Aujourdhui, ce conseiller en voyages d’affaires en télétravail va juste prendre sa pause au bistrot du coin, « ma cantine ». Demain, samedi, il ira à son entraînement de tennis. Et dimanche, chez ses parents. « Je rentrerai vers 23 heures, je sais que je peux compter sur SAMV pour me remonter », sourit le quinquagénaire. En effet, lentreprise est disponible sept jours sur sept, à toute heure.

<h4 class=”p3″>♦ Les valeurs de SAMV : solidarité, égalité et liberté de déplacement

Ladaptation dun modèle existant

Fouad Ben Ahmed en pleine opération avec Abdel. La descente nécessite deux minutes environ, une minute par étage. @Marcelle

Pour parvenir au Vertimove actuel, Fouad Ben Ahmed a fait modifier et adapter un modèle existant, conçu au départ « pour monter le perron dun pavillon, pas dun immeuble de 26 étages », complète cet acteur de l’innovation qui a obtenu lAccess Label, garantie dune prestation sécurisée. Il a également demandé au fabricant autrichien de rajouter des lumières de part et dautre de lengin, pour pallier un éclairage qui s’éteint automatiquement après quelques secondes dans les escaliers. Enfin, il a lavantage de se déclipser en trois parties, dont la batterie électrique, pour rentrer facilement dans le coffre de la voiture. Ce jour-là, SAMV assure vingt prestations – descentes et remontées – dont l’une avec onze étages, donc onze minutes.

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Pris en charge par le bailleur

SAMV dispose de trois modèles Vertimove. Le dernier, lancé en août 2024, peut supporter un fauteuil électrique. Photo prise lors des JO 2024 au Stade de France @SAMV

Abdel et les autres bénéficiaires ne déboursent pas un centime. Le coût des interventions revient aux bailleurs et aux ascensoristes, tenus de trouver une solution. Les premiers s’acquittent de 75 euros par prestation, les seconds de 99 euros. Les particuliers, qui n’ont pas de bailleur, peuvent bénéficier également de ce service gratuitement, via le collectif ‘’Plus sans ascenseurs’’, dont Fouad Ben Ahmed est cofondateur (bonus). Ce collectif endosse l’intervention pour 1 euro symbolique, sous certaines conditions : rendez-vous médical ou administratif, réunion familiale importante, départ en vacances, besoin de voter. Et ce, « quelles que soient les ressources », insiste celui quon surnomme le Robin des Bois, « car je prends des sous aux ascensoristes pour aider le plus fragiles ». SAMV, qui possède une flotte de dix véhicules dédiés, a effectué 315 interventions en 2024 pour le compte de ‘’Plus sans ascenseurs’’. 

Savoir-être autant que savoir-faire

Pour gérer le planning, Fouad Ben Ahmed s’appuie sur une chargée d’activités hors pair, comme tout le reste de l’équipe : 66 salariés dont 17 assistants à mobilité verticale et 15 en formation @SAMV

Pour assurer le job d’assistant à mobilité verticale, l’entreprise emploie principalement des jeunes en insertion ou en premier emploi, « dont beaucoup de réfugiés. Ils ont un savoir-faire et un savoir-être incroyable », précise ce manager exigeant. En effet, il demande à ses assistants, en plus de savoir manier la machine, d’être ponctuels, souriants, bienveillants en toutes circonstances, prévenants et rassurants. S’ils n’ont pas ces qualités, Fouad Ben Ahmed s’en sépare, comme ce fut le cas dernièrement. « Je privilégie la vulnérabilité à la précarité ». Ce pragmatique, conscient désormais que l’insertion est un métier, travaille avec Humando, un acteur engagé de l’emploi. Il projette néanmoins, en septembre 2025, de créer sa propre structure dinsertion et son centre de formation « dans une économie vertueuse pour une prestation qualitative ».

Convaincre les bailleurs 

Fouad Ben Ahmed, qui réfléchit toujours au coup d’après, travaille sur un Vertimove autonome. Il permettrait à Abdel (sur la photo) de le piloter lui-même. @Marcelle

Principale difficulté rencontrée par Fouad Ben Ahmed ? Convaincre quand nécessaire les bailleurs sociaux ou les ascensoristes pour une prise en charge. « Par exemple, dernièrement, j’ai dû leur expliquer que non, cette personne unijambiste ne pouvait pas descendre les escaliers, même en se tenant à la rampe, et qu’ils devaient donc le prendre en charge », rapporte celui qui « rêve et mange SAMV ». Il est très difficile pour ce militant de penser à toutes les personnes prisonnières à cause d’un ascenseur en panne. « Ça me blesse de voir la misère et la détresse de certaines personnes, surtout âgées, qui sont isolées, délaissées, résignées », soupire ce père de deux enfants, dont Marwann qui assure les astreintes chez SAMV, en plus de ses études.

« Un de mes meilleurs souvenirs ? Cette dame de 90 ans à qui ses petites-filles avaient offert une journée à la mer. Son ascenseur était en panne depuis huit jours. Elle était tellement heureuse qu’on intervienne ! », Fouad Ben Ahmed  

Un métier humain

Terrence fait preuve de beaucoup de délicatesse lorsqu’il porte Graziella du Vertimove à son fauteuil roulant. @Marcelle

Après avoir remonté Abdel chez lui, Fouad Ben Ahmed range dans son coffre le Vertimove. Direction Levallois-Perret pour rejoindre Graziellia, coincée au quatrième étage dun immeuble ancien, et Terrence, son assistant attitré. « C’est un jeune des quartiers venu au départ provisoirement en attendant de démarrer son alternance. Il est finalement resté », se réjouit ce chef d’entreprise. Le jeune homme de 19 ans explique la raison de son revirement : « C’est un métier où il y a beaucoup d’humain et j’aime venir en aide aux personnes ». Graziella le ressent, « ça fait chaud au cœur ».

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Un service à volonté

L’idée serait à terme de qualifier le nouveau métier d’assistant à la mobilité verticale afin qu’il serve à d’autres, “pour brancardier par exemple” @Marcelle

Cette femme menue, privée d’ascenseur depuis six semaines, se félicite de pouvoir solliciter tous les jours cette société contactée via l’association des Paralysés de France, « sauf le dimanche ». Aujourd’hui, c’était pour se rendre au cinéma. Demain ce sera pour aller au restaurant, lundi pour une conférence littéraire à la mairie, mardi et jeudi pour un Scrabble. Son emploi du temps résume l’objectif de Fouad Ben Ahmed : que cette prestation devienne banale, partout en France. « C’est une question régalienne, l’État doit prendre en charge ». Le moteur de cet hyperactif dont le slogan est ‘’rien n’est impossible’’? La gratitude des bénéficiaires, heureux. Enfin libérés de leur prison.♦   

Bonus 

# Genèse de SAMV. Le 17 juillet 2016, Fouad Ben Ahmed organise une paella géante pour 400 personnes à Bobigny, comme chaque année. S’inquiétant de ne pas voir une habituée, celui qui est alors attaché territorial à la mairie, demande des nouvelles à sa fille. Elle lui révèle que sa mère en situation de handicap est bloquée chez elle depuis huit semaines et le sera encore autant de semaines. Face à l’inaction du bailleur et de l’ascensoriste – « aucun ne voulait parler avec moi », il cofonde le collectif ‘’Plus sans ascenseurs’’ et alerte la presse. Le problème est soudainement vite réglé.

Le collectif ne s’arrête pas là et multiplie les victoires : en trois ans, 286 ascenseurs sont rapidement remis en service. Suite à une émission d’Envoyé Spécial sur leur action, le collectif est appelé par Emmaüs Habitat en quête d’une solution. « Ils nous ont pris de court, car il est plus facile de critiquer que de construire! ». En 2018, il cherche une solution avec Mélissa, Francisco et Fernanda, sa femme dont la mère, malade d’Alzheimer utilise le fameux monte-escalier. Le futur Vertimove se dessine.

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# Exemples de bailleurs partenaires. Hauts-de-Seine Habitat, Emmaüs Habitat, 1001 Vies Habitat, CDC Habitat

# SAMV, c’est aussi un service de portage de services annexes : livraison de packs d’eau et de courses, descente des déchets ménagers et sortie des animaux domestiques pour les personnes en situation de handicap ou en perte dautonomie privées d’ascenseur.

# Grâce au Vertimove, l’hôpital privé de l’Est parisien facilite la sortie de ses patients obèses et handicapés. Vertimove a servi également lors des JO 2024 pour monter les escaliers du Stade de France. 

# Loi Handicap, un triste ”non anniversaire” pour l’association APF France Handicap. ”Il y a 20 ans, la loi du 11 février 2005 promettait l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées. Aujourd’hui la réalité est tout autre. Les personnes en situation de handicap sont encore, au quotidien, empêchées et privées de leurs droits fondamentaux. Comme se déplacer librement, aller à l’école, travailler, se soigner, avoir un logement, des loisirs, une vie intime, affective et sexuelle…”