AgricultureEnvironnement

Par Marie Le Marois, le 1 septembre 2025

Journaliste

Le paysan qui sauvait les abeilles

Juillet marque le top départ de la récolte des lavandes. Ces fleurs emblématiques de Provence arborent alors leur plus belle robe violette, promesse du meilleur des rendements d’huile essentielle. Pourtant, certains producteurs attendent que les épis virent au gris pour les faucher. L’idée est de préserver abeilles, papillons et autres insectes. Reportage à la ferme Le Lavandin, à Aix-en-Provence.

Au cœur d’un paysage calcaire et vert, sous un ciel azur, se distinguent sept hectares d’épis bien alignés d’un bleu violacé, chaloupant au gré du vent. De plus près, ils révèlent un ballet incessant d’insectes, papillons, bourdons, guêpes. Et bien sûr d’abeilles : « Au moins sept ou huit races différentes. Des poilues, des rousses, des charpentières, des noires », s’émerveille Sébastien Genre, exploitant avec son père de la ferme Le Lavandin (lire bonus).

Du lever au coucher du jour, elles bourdonnent et butinent les fleurs pour aspirer le précieux nectar. Un liquide sucré, riche et abondant, qui, transformé en miel dans la ruche, fait prospérer la colonie. <!–more–>

Lavandin ou lavande ?

La ferme Le Lavandin, c’est sept hectares de lavandins cultivés en agriculture biologique. @Marcelle

Ces fleurs violettes, qui aguichent le passant à quelques kilomètres du centre d’Aix-en-Provence, font certes partie de la famille des lavandes, mais leur espèce est le lavandin et non la lavande. « Elles n’ont pas exactement la même forme », fait observer devant ses champs ce quadra, verbe précis et ton à l’avenant. La première présente en effet une tige principale et deux petites latérales, tandis que la seconde n’en comporte qu’une seule. En fait, toutes les plantes violettes qu’on aperçoit en plaine sont du Lavandin. « La lavande pousse en altitude, à plus de 750 mètres selon les espèces », insiste celui qui a rejoint son père sur l’exploitation familiale en 2010 (bonus). 

♦ Les lavandes font partie de la famille des lavandula. Il en existe quatre espèces principales : la Lavande Vraie (ou fine), la Lavande aspic, le Lavandin et la Lavande Stoechade.

Un hybride aux multiples propriétés

Le lavandin se distingue de la lavande par ses deux épis floraux latéraux @Pixabay

Le lavandin est un hybride naturel issu, via la pollinisation par les abeilles, du croisement de la Lavande Vraie et la Lavande Aspic, toutes deux sauvages. Domestiqué par l’homme au début du XXI siècle (bonus), il est aujourd’hui l’espèce la plus cultivée, car sa fleur est plus vigoureuse et productive. En aromathérapie, son huile essentielle est connue pour être un excellent calmant et relaxant. « Quelques gouttes sur l’oreiller – ou un doudou – peuvent aider à l’endormissement », conseille Sébastien Genre. Il serait particulièrement indiqué comme décontractant musculaire. « Je m’en sers quand j’ai des courbatures », étaye ce grand sportif, short treillis et tatouage au bras. Il est également une alternative à la lavande vraie comme désinfectant et cicatrisant. « En tant que paysan, on l’applique sur nos blessures. À faible dose évidemment. Si c’est tous les jours, il est préférable de la couper avec une huile végétale type Argan ». 

Répulsif et calmant

Sébastien Genre avec une cliente. En vente dans la boutique et en ligne : huile essentielle pure certifiée AB, produits de soin, senteurs et miel des ruches de la ferme @Marcelle

L’huile essentielle de lavandin est un répulsif contre les poux – « à mettre sur un chouchou en préventif », les puces – « sur un collier absorbant », les mites – « sur un petit sac, un galet en terre cuite ou un coton dans une sous-tasse ». Enfin, elle éloigne les moustiques, araignées et autres insectes, « tout en atténuant le feu des piqûres ». Sébastien Genre évoque également les bienfaits sur les coups de soleil – « mélangée avec du lait corporel » et le mal de gorge – « moi, j’en ingurgite une petite goutte sur une cuillère de miel durant deux jours », détaille ce terrien. Il précise cependant qu’il n’est ni médecin, ni aromathérapeute. « Je rapporte juste ce que nous avons observé et nos usages familiaux », précise-t-il dans sa boutique qui expose une quinzaine de produits issus du lavandin. Ils sont fabriqués dans la savonnerie Bleujaune à Plan d‘Orgon, puis vendus sur place et en ligne.

Ce père de deux enfants, « nourris au bio », préconise cependant, comme tous les spécialistes, de ne pas utiliser cette huile essentielle, riche en camphre, pour les moins de 5 ans, pour limiter les risques potentiels (bonus). 

♦ Selon les Chambres d’agriculture, la France a cultivé, en 2023, 8082 hectares de lavande et 22 144 hectares de lavandin. Elle produit 1550 tonnes d’huile essentielle de lavandin et 90 tonnes pour la lavande. II faut environ 100kg de fleurs pour fabriquer 1l d’huile essentielle de lavande alors que pour le lavandin, il suffit de 40kg.

Agriculture biologique

Bourdon (ici), scolie des jardins, papillon, etc. Les lavandins sont un garde-manger pour un bon nombre d’insectes @Le Lavandin

Père et fils pratiquent l’agriculture biologique. « Pas d’intrants, même pas d’engrais. On laisse la nature faire son travail », souligne Sébastien Genre. Et d’ajouter aussitôt « pour le moment, aucun nuisible ne touche nos plantes, comme c’est le cas sur le plateau de Valensole ». 

Enfin, les Genre désherbent les plans de lavande à la main, parfois à l’aide des moutons depuis qu’ils se sont aperçus que ces ruminants mangeaient tout, sauf la lavande. « C’était il y a une vingtaine d’années, un troupeau avait envahi le champ, l’éleveur à leur trousse, désolé. On s’est aperçu qu’au contraire, ils faisaient du bon travail ! », se souvient cet amoureux de la terre. Il s’émerveille du retour des biches sur l’exploitation, où grouillent également Scolies des jardin, lézards, geckos et plein d’oiseaux. « Il y a beaucoup de vie quand on ne met pas de produits chimiques », fait observer celui qui se définit comme un paysan 2.0 : « maintenant, on sait l’impact néfaste de l’agriculture intensive sur l’environnement et la santé ». 

Faucher quand les lavandins sont fanés

En cas de risque de pluie ou de faible rendement, les Genre récoltent les épis avec une machine qui “coupe et aspire” @Le Levandin

Lors de sa floraison, qui dure environ un mois, le Lavandin produit une huile essentielle des plus concentrées. Pourtant la famille Genre attend que les fleurs se fanent pour les faucher. « On est généralement les derniers », sourit le paysan qui souhaite laisser aux abeilles leur précieux nectar le plus possible à portée de langue. Attendre qu’elles quittent le champs et butinent ailleurs permet également d’éviter de les tuer lorsque la récolte avec « la machine qui coupe et aspire » s’impose – en cas de risque de pluie ou de faible rendement. Car le problème de cet engin est « qu’il aspire tout, même les abeilles. Certains agriculteurs font attention en coupant la nuit, mais d’autres non », se désole Sébastien Genre.

Protéger les abeilles est non négociable pour les Genre. « C’est l’espèce la plus importante de la planète. Sans abeille, il n’y a plus de vie ». En effet, elles participent à la reproduction de 80% environ des plantes à fleurs, et donc à la formation des fruits et légumes (bonus).

♦(re)lire À la rescousse de l’abeille française

10 à 15% de production en moins

Sébastien Genre, sa sœur et son père devant leur champs @le Lavandin

Faucher après tout le monde n’est pas sans dommage. « La perte est difficilement quantifiable. Par rapport à une agriculture conventionnelle, nous avons 10 à 15% de production en moins », estime Sébastien Genre. Soit 150 litres à l’hectare selon l’âge des Lavandins. Leur durée de vie optimale en terre est en effet de huit ans, « mais on les garde dix ans. Puis on les remplace par des ‘’racines nues’’ d’un à deux ans, achetées dans la région, au Moulin St-Vincent ». 

La famille parvient à vivre de l’exploitation car elle vend en direct ses produits. « Mais ce n’est pas ‘’monstrueux’’ non plus. C’est pour cela que nous avons développé des activités parallèles, comme la chambre d’hôte dans une bulle, et prochainement de l’événementiel », explique ce créateur, quatrième génération d’agriculteurs, qui fourmille d’idées. Comme lancer glaces et sirops sans conservateurs. ♦

Bonus 

#Les débuts. Maurice Genre cultivait des légumes et des fruits sur son exploitation quand il a décidé en 1990 de se lancer dans une culture unique, le lavandin. Son fils, Sébastien l’a rejoint en 2010 après avoir travaillé dans l’immobilier et l’événementiel. Il gère davantage la partie développement, design et commercialisation des produits. La fille de Maurice Genre s’occupe de la chambre d’hôtes. 

#La culture du Lavandin a commencé au début du XXe siècle. Les agriculteurs provençaux ont vu là une alternative intéressante pour remplacer la lavande vraie, dont la culture devenait de plus en plus difficile à cause des parasites et des conditions climatiques changeantes. Au cours des années, plusieurs variétés de cet hybride ont été sélectionnées et reproduites par bouturage. Les plus cultivées actuellement sont : Lavandin Grosso 80% des surfaces, Lavandin Abrial 10% et Lavandin Super 10%. Les molécules principales de l’huile essentielle sont l’acétate de linalyle, le linalol et le camphre.

#La pollinisation, c’est quoi ? Le mécanisme qui permet la reproduction de la majorité des plantes. Bien que certaines fleurs soient hermaphrodites, la plupart se divisent en fleurs mâles possédant une étamine et en fleurs femelles dotées d’un pistil. Il faut donc transporter le pollen de la fleur mâle vers la fleur femelle pour la féconder : c’est ce processus que l’on nomme la pollinisation. Elle peut être effectuée par le vent (anémogamie) : c’est le cas du riz, du blé ou encore du maïs. Elle est le plus fréquemment assurée par des animaux ou par des insectes (zoogamie), principalement l’abeille. Prenons la courgette, par exemple. Elle se pose sur la fleur mâle pour la butiner. Ce faisant, elle récolte le pollen qui adhère sous son corps et ses pattes. Quand elle ira butiner une fleur femelle, elle déposera par la même occasion le pollen qui la fécondera.

Si la pollinisation n’a pas lieu, par exemple en raison d’insuffisance de pollinisateurs, la production de fruits et de graines est gravement affectée.  

#Certaines huiles essentielles contiennent des molécules déconseillées pour les enfants en bas âge, les femmes enceintes et allaitantes, les personnes atteintes de cancer et de pathologies liées au système nerveux, etc.. C’est notamment le cas des huiles essentielles riches en eucalyptol, cétone dont le camphre, menthol, phénol, aldéhyde aromatique, etc.