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Par Frédérique Hermine, le 4 septembre 2025

Journaliste

La forêt de la Braconne, laboratoire de résilience

La forêt de la Braconne est peuplée sur 4600 ha à 60% de chêne et 35% en mélange avec d'autres feuillus © Alain Benoit

L’ONF et Hennessy conjuguent leurs efforts pour régénérer la chênaie de la forêt de la Braconne en Charente, mise à mal notamment par la tempête de 1999. Un travail de longue haleine pour restaurer cet écosystème exceptionnel, mais également pour préserver la ressource indispensable à la production de tonneaux pour le cognac.

Jadis, la Sylve d’Argenson, l’un des plus vastes massifs forestiers d’Aquitaine, s’étendait sur plus d’une centaine de kilomètres. La forêt de la Braconne, à une dizaine de kilomètres d’Angoulême, en est l’héritière fragmentée, cernée aujourd’hui par les surfaces agricoles. Elle s’étire désormais sur une quinzaine de kilomètres et à peine 4600 hectares classés en zone Natura 2000. Mais elle reste le principal poumon vert de Charente. Elle fait l’objet depuis quelques années d’une initiative conjointe entre l’Office national des forêts (ONF) et la Maison de cognac Hennessy. Leur objectif commun : conjuguer une gestion durable, une régénération raisonnée et la transmission d’un patrimoine vivant du gland au tonneau.

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Les blessures des tempêtes

La chênaie ne se régénère pas assez naturellement. Il faut l’aider par des replantations de jeunes plants associés à des feuillus précieux. © F.Hermine

Promenons-nous dans les bois de la Braconne pour profiter de sa biodiversité. Pourtant, l’équilibre de cette chênaie-hêtraie a été menacé à deux reprises : par une tornade en 1983, puis par la tempête de 1999 « qui a renversé une partie des chênes matures comme un château de cartes », regrette Arthur Maudet. Le responsable de la gestion forestière d’Hennessy poursuit : « Le traumatisme a été immense : une grande partie des peuplements de valeur a disparu. On a mis une quinzaine d’années à se rendre compte du bouleversement et à voir que les chênes restants ne se régénéraient pas assez naturellement. Ils étaient remplacés progressivement par des essences secondaires comme les érables, les noisetiers, les tilleuls. Sans intervention, la Braconne risquait de perdre sa vocation historique de chênaie. Avec un impact direct sur la biodiversité mais aussi sur la filière tonnelière locale ». Depuis lors, la reconstitution du massif est devenue une priorité.

Un mécène engagé

Pour Hennessy, le chêne n’est pas une ressource accessoire. « On ne peut pas faire du cognac sans bois », rappelle Benoît Gindraud, en charge de la qualité des eaux-de-vie, du vieillissement et de la tonnellerie. « Si nos forêts dépérissent, nous aurons des problèmes d’approvisionnement, non pas dans vingt ans mais dans cinquante ans. Si le vieillissement maîtrisé dans des barriques de chêne n’a guère plus de 150 ans – elles n’étaient avant qu’un moyen de transport ou d’emballage -, la sélection du bois fait aujourd’hui la part belle au terroir, car le chêne constitue désormais la signature aromatique de nos spiritueux ».

Arthur Maudet, responsable chez Hennessy, estime que pour avoir de beaux chênes en bonne santé et résistants aux changements climatiques, les glands doivent provenir de chênes matures de 200 ans © F.Hermine

Hennessy se fournit traditionnellement (mais pas exclusivement) dans la grande région du Limousin et de la Charente. La Braconne représente environ 15% de son approvisionnement ; « La rusticité de ses bois à gros grains laisse les eaux-de-vie s’épanouir sans excès d’arômes ». Consciente de la fragilité de cette ressource, la Maison a multiplié les engagements. En parallèle d’un vaste programme mené avec Reforest’Action, elle a noué un partenariat étroit avec l’ONF pour la gestion durable de la Braconne.

Donner un coup de main à Dame Nature

Il ne s’agit pas seulement d’un mécénat financier : les équipes de la Maison participent concrètement à la régénération du massif en chênes sessiles et pédondulés en merranderie (la transformation des grumes en merrains, ces planches de bois nécessaires à la réalisation de barriques).

Les glands tombés au sol peuvent être mangés par les chevreuils et les sangliers ou attaqués par les insectes, les champignons et les moisissures. Seuls les geais et les écureuils oubliant la cachette de leurs réserves restent des agents de propagation sur d’autres parcelles. Il fallait donc donner un coup de main à Dame Nature. Chaque année, une trentaine de bénévoles se joignent ainsi aux forestiers pour récolter les glands sur les plus belles parcelles de la chênaie. Des écoles primaires et maternelles locales participent parfois aux plantations, renforçant l’ancrage territorial du projet.

La diversification des plantations

Ces glands sont triés en pépinière. Ceux qui flottent à la surface de l’eau sont écartés. Les autres (environ une grosse brouette par an) sont conservés au froid jusqu’au printemps avant d’être plantés dans un substrat, protégés par des ombrières. « Ils sont bichonnés un à deux ans avant leur transplantation en forêt, précise Arthur Maudet. Depuis 2021, environ 25 hectares ont été replantés, à raison de 1000 pieds par hectare. Et la replantation ne se limite pas aux chênes (environ 75% ) pour éviter la monoculture et renforcer la résilience écologique. »

Plus de 4000 plants dont plus de la moitié en chênes ont été replantés en corridors, en trouées ou en parcelles entières. © F.Hermine

Les parcelles accueillent également des feuillus précieux et mellifères comme le cormier, l’alisier, le pommier et le poirier sauvage. Ces essences attirent pollinisateurs et insectes auxiliaires, favorisant une biodiversité plus riche. Les jeunes plants restent néanmoins fragiles, sensibles aux aléas climatiques (excès de sécheresse ou d’humidité), soumis à la concurrence des frênes et des bouleaux dont les graines légères se diffusent seules, et menacés par le gibier. C’est pourquoi l’ONF et Hennessy ont expérimenté différentes méthodes de protection.

Les paillages biodégradables en laine de mouton ont été testés un temps pour éviter les protections en plastique. Mais se sont révélés coûteux et inefficaces, attirant l’humidité et les sangliers. Retour donc aux méthodes traditionnelles avec des manchons en plastique (recyclé). Tout en explorant d’autres essences comme le chêne pubescent, plus résistant aux changements climatiques.

Une sylviculture exigeante pour la tonnellerie

La tonnellerie nécessite des arbres droits sans défaut sinon ils partent en décoration et ameublement. © F.Hermine

Le choix des arbres aptes à devenir des merrains pour la fabrication des tonneaux reste d’une extrême rigueur. En effet, sur l’ensemble des chênes de la Braconne, seuls 3 à 10% atteignent la qualité requise pour fournir des bois droits, sans déviation du fil. Ni l’écorce, ni l’aubier (la partie tendre sous l’écorce), ni le cœur de l’arbre ne sont utilisables pour la tonnellerie. D’où un rendement très faible : seulement un mètre cube de merrain pour cinq mètres cubes de bois sélectionné.

Pour Hennessy comme pour l’ONF, la reforestation est donc un investissement de long terme, presque un pari. Ce patient travail en forêt trouve son aboutissement dans la tonnellerie Hennessy, l’une des rares intégrée dans l’univers des spiritueux. Fondée au XIXe siècle sur les rives de la Charente, déplacée en périphérie dans les années 1970, elle a rouvert en 2020 au cœur de Cognac, après une rénovation complète. « Ce n’est pas un éco-musée, mais un lieu vivant où le savoir-faire des artisans tonneliers se transmet et s’expose. Une étape indispensable de notre parcours de visite », estime Benoît Gindraud qui a défendu bec et ongles le projet.

Chaque merrain, séché plusieurs années à l’air libre, est transformé en douelles assemblées sans clou ni colle avant d’être chauffées. Hennessy ne produit que 500 fûts par an sur un parc de 600 000. L’atelier se concentre sur les pièces exceptionnelles, hors standards, et sur l’entretien des barriques. En 2024, le label « Entreprise du Patrimoine Vivant » a distingué la tonnellerie, reconnaissance d’un savoir-faire artisanal d’excellence. ♦

Bonus

# Une forêt chargée d’histoire. La Braconne a d’abord appartenu aux comtes d’Angoulême. François 1er venait souvent y chasser. Elle intègre le domaine royal dès le XIVe siècle et sert à la construction navale et à alimenter en charbon de bois la production de canons pour la Marine. Puis, affectée aux Eaux et Forêts après la Révolution, elle pourvoit surtout au XIXe siècle à l’approvisionnement des fonderies de Ruelle. Ainsi qu’à la fabrication de barriques destinées à l’industrie florissante du cognac.

Hennessy est la seule maison de cognac à avoir conservé en interne un atelier tonnellerie pour réparer les barriques et produire des fûts exceptionnels. © F.Hermine

Elle est depuis 1966 sous la responsabilité de l’ONF. Ce dernier y déploie une gestion multifonctionnelle : produire du bois de qualité, protéger l’écosystème et offrir aux habitants un espace de loisirs et de randonnées. Désormais les chênes y occupent près de 60% de la surface, aux côtés d’autres feuillus (érables, noisetiers, tilleuls, bouleaux, frênes…) et de quelques résineux cantonnés. En Nouvelle-Aquitaine, l’ONF renouvelle environ 1525 hectares par an, soit 0,5% de la surface qu’elle gère.