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Revoir l’éducation des garçons pour contrer les stéréotypes
83% des mis en cause par la justice sont des hommes. Une surreprésentation qui n’a rien d’inné, mais qui découle d’une éducation marquée par les injonctions à la virilité. Et si, pour réduire cette violence et dessiner une société plus égalitaire, il suffisait de repenser l’éducation des garçons ? C’est ce que prône l‘historienne spécialiste des droits des femmes Lucile Peytavin.
Les chiffres en témoignent, les hommes sont responsables de l’écrasante majorité des comportements asociaux. Lors de sa conférence Comment repenser l’éducation des garçons du festival Le féminisme fait son printemps en grand, à Grenoble, l’historienne Lucile Peytavin* a partagé des données frappantes : « Ils représentent 83% des personnes mises en cause par la justice. Et la population carcérale est à 96% masculine. Donc les ministères de la Justice et de l’Intérieur fonctionnent en grande majorité pour les hommes. » Un coût financier estimé à environ 95 milliards d’euros chaque année en France.
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Sans se vouloir moralisatrice, Lucile Peytavin établit un lien entre les injonctions à la virilité et cette surreprésentation dans la criminalité. Elle estime que les raisons d’une telle violence relèvent de l’éducation. Et qu’il serait par conséquent nécessaire de repenser les valeurs et les normes que la famille, l’entourage, l’école et la société transmettent aux enfants, garçons comme filles.
Cette historienne spécialiste des droits des femmes et membre du Laboratoire de l’égalité plaide pour une éducation repensée des garçons, en leur transmettant des valeurs plus humanistes. Avec pour objectif une société plus égalitaire, plus apaisée… et qui dépense moins d’argent dans la justice. « En respectant des règles, en développant leurs émotions et leur rapport aux femmes et au féminin, l’éducation des garçons serait meilleure, simplifie Lucile Peytavin. Car, très jeunes, ils sont déjà soumis à des injonctions sociales à la virilité. »
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Des stéréotypes ancrés dès le berceau

Dès la petite enfance, les garçons sont en effet encouragés à être forts, énergiques, parfois excusés lorsqu’ils sont turbulents en raison de leur sexe. « Là où une petite fille sera consolée si elle tombe, un garçon entendra plus fréquemment qu’il doit se relever, être courageux, développe la cofondatrice de l’association Gender and statistics. On valorise leur colère comme un signe de caractère, alors qu’on attend des filles douceur et maîtrise. Résultat : très tôt, ils comprennent que la tristesse et la peur ne sont pas ‘masculines’. »
Les jeux genrés et les moments de bagarre dans les cours des écoles, souvent avec des armes factices, transmettent cet aspect violent de l’éducation des garçons. « Comment pouvons-nous d’ailleurs accepter sans le remettre en question le fait que des jouets puissent avoir la forme d’armes ? », lance Lucile Peytavin à l’auditoire. Elle évoque encore des films qui prônent le mépris du féminin et mettent en valeur un homme combatif sauveur. Des jeux vidéos qui diffusent des représentations masculines dures et dominatrices. Des comptes sur les réseaux sociaux qui posent un idéal de masculinité et façonnent l’identité des garçons. « Tout cela fait naître le sexisme, le harcèlement, voire les violences », déplore l’historienne. Et le Haut Conseil à l’égalité de tabler qu’un quart des hommes de moins de 35 ans pense qu’« il faut être violent pour se faire respecter. »
« Comment en finir avec les stéréotypes ? »
Ces comportements ne sont pas une fatalité biologique et ces modèles traditionnels sont désormais remis en cause par la société. Parmi le public, des personnes interrogent : comment réussir à véhiculer certaines valeurs égalitaires à ses fils lorsqu’ils passent le plus clair de leur temps dans des lieux genrés ? Comment en finir avec les stéréotypes qui pèsent sur les résultats ou l’orientation scolaires ? Comment couper court aux injonctions à la performance, à la conquête et à l’accomplissement personnel pour des garçons qui n’ont rien demandé ?
« On développe beaucoup moins les sentiments chez les petits enfants, poursuit Lucile Peytavin. C’est problématique parce qu’on leur interdit par conséquent d’être connectés à leurs émotions, à une part d’eux-mêmes, à leur vulnérabilité. On pense développer des êtres forts et capables, mais on crée en réalité de la faiblesse. Des études le montrent : le capital émotionnel des garçons est restreint et ça va amener des difficultés tout au long de leurs vies. Parce que développer sa palette de sentiments et de ressentis, ça joue sur l’adaptation à son environnement. Mieux comprendre ses besoins et mieux les exprimer. » Dès lors, la réponse à des situations d’inconfort, de tristesse ou d’humiliation passe alors souvent par de la violence.
♦ (re)lire : L’oeil du Loup à l’affût des inégalités de genre et des violences
Cultiver l’empathie et diversifier les modèles
Dans son réquisitoire au procès Mazan, l’avocate générale Laure Chabaud concluait : « Par votre verdict, vous nous guiderez dans l’éducation de nos fils car, au-delà de la justice, c’est dans l’éducation que devra se faire le changement pour qu’il s’inscrive dans la durée. » Alors, quels axes emprunter pour repenser l’éducation des garçons et tendre vers une société plus sereine ?
En valorisant l’empathie et la coopération autant que la performance, en leur apprenant à reconnaître et exprimer toutes leurs émotions, pas seulement la colère, répondent les expertes. Aller plus loin que les simples calculs de faiblesse égale femme et force égale homme. « Diversifier les modèles masculins – et féminins ! – dans les livres, les films, les jouets, les activités sportives et culturelles », ajoute la conférencière.

En Suède par exemple, des crèches dites « non genrées » ouvrent les mêmes possibilités aux filles et aux garçons. En France, des associations telle que En avant toute(s) sensibilisent les jeunes à l’égalité et aux violences sexistes. À l’école aussi, des programmes scolaires dédiés sont mis en place pour déconstruire ces stéréotypes, notamment grâce à la culture. Quant aux Ateliers de l’égalité, dispensés par l’association Dans le genre égales, ils accompagnent les professeurs, les parents et les entreprises en ce sens.
Comme le souligne l’autrice Aurélia Blanc, autrice de Tu seras un homme féministe mon fils !, s’il faut assurer une place égalitaire à la femme, « le mouvement doit aller dans les deux sens ». Tant que l’on n’interroge pas l’éducation des garçons, on perpétue des préconçus limitants. En revanche, en révisant le logiciel d’éducation des garçons, on agit pour la société, mais aussi pour leur propre épanouissement. ♦
*Lucile Peytavin est essayiste et docteure en histoire économique et sociale. Elle est membre de L’Observatoire sur l’émancipation économique des femmes de la Fondation des femmes et experte dans la prévention des violences pour le cabinet Psytel et a fondé le cabinet Lucile Peytavin conseil et co-fondé l’association Gender and statistics. Elle est l’autrice de l’essai Le coût de la virilité (éditions Anne Carrière).
Bonus
# Les hommes, quels que soient leur tranche d’âge, leur milieu d’éducation, leur milieu social, leur zone géographique, représentent : 86% des auteurs d’homicides, 95% des auteurs de vols avec violence, 97% des auteurs d’agressions sexuelles, 99% des auteurs de viols, 91% des auteurs de cambriolages, 85% des auteurs d’accidents mortels sur la route, selon les chiffres de Lucile Peytavin.