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Un orchestre hors-norme dans une cité
Chaque semaine, une quarantaine d’enfants et adultes d’un quartier prioritaire de Marseille se retrouvent pour apprendre et jouer des œuvres contemporaines. Dans ce territoire où l’offre musicale est quasi inexistante, ce projet gratuit mené par l’Ensemble C Barré, fait résonner cordes et percussions. Il a pris corps en 2021 au sein d’une école élémentaire grâce au dispositif national Orchestre à l’école (OAE), mobilisé progressivement familles et voisins. Et enchaîne même les concerts.
Ni Aziza, ni Nadine n’auraient imaginé un jour jouer des percussions ou du violoncelle, encore moins exécuter une œuvre au sein d’un orchestre. Ces instrumentistes en herbe, 9 et 70 ans, n’y connaissaient jusqu’alors rien à la musique. Aujourd’hui, elles maîtrisent non seulement leur instrument et le solfège, mais se produisent désormais en concert avec une quarantaine d’autres habitants : enfants, enseignants, parents, quelques grands-parents, cousins, amis, amis d’amis. Bref, le quartier. Voici les coulisses de cette belle et mélodieuse aventure.
Rendre l’accès à la culture à tous

Ce projet inédit est l’histoire d’une rencontre entre un directeur d’école et un chef d’orchestre. Le premier, Ollivier Dracius, dirige La Busserine, établissement de 302 élèves du CP au CM2, classé REP+ (réseau d’éducation prioritaire renforcée) avec une culture des projets artistiques. Il n’est pas musicien, mais caresse l’idée avec son équipe enseignante de créer un orchestre.
« Comme à l’école Korsec, dans le 1er arrondissement », souligne ce directeur avenant, dans la cour de son école. « Il n’existe pas de cours de musique dans le secteur, un peu au centre social. Tout se passe dans le centre-ville », déplore-t-il, tee-shirt sur le dos et sacoche en bandoulière. Monter un orchestre constitue un acte citoyen et politique pour cet homme engagé qui se tourne alors vers la formation C Barré (bonus). Cet ensemble instrumental de douze musiciens, au répertoire contemporain, anime déjà des ateliers de pratiques vocales dans plusieurs écoles du 14e arrondissement, dont La Busserine.
La classe Orchestre étalée sur trois ans

C’est ainsi que le directeur artistique de C Barré, Sébastien Boin, va développer à partir de 2021 un orchestre au sein de La Busserine avec ses musiciens, main dans la main avec l’association Orchestre à l’école (OAE). Tout en donnant des concerts dans des lieux prestigieux, ce pédagogue attaché à la transmission fait travailler chaque mardi les 25 élèves de la Classe Orchestre qui s’étale sur un cycle de trois ans – CE2, CM1 et CM2. En cette rentrée, il faut les voir se concentrer. Jassin bien droit au bord de sa chaise, le violoncelle entre les jambes. Aziza, baguettes à la main devant son métallophone. Quant à Asmas, elle a choisi la mandoline.
♦ Orchestre à l’école (OAE) : 184 500 bénéficiaires depuis sa création en 2008, 1 627 orchestres en 2024, 100 départements.
Trois heures de formation musicale et instrumentale

Ces élèves de CM1 ont testé ces instruments en fin de CE1, avant d’adopter le leur. Puis d’être admis par C Barré dans cette classe dédiée. Les critères ? « Leur motivation et l’investissement des parents, car une partie des cours est hors temps scolaire, à 16h30. Et nous donnons des concerts plusieurs fois par an », étaye Sébastien Boin. À chaque séance, ils se répartissent d’abord par instrument pour une heure de technique instrumentale. Puis, sous la baguette de Sébastien Boin, se réunissent pour une heure d’orchestre – ‘’tutti’’ dans le jargon’’ – où ils répètent une œuvre de création écrite spécialement pour l’orchestre (bonus).
Le corps enseignant est partie prenante

Lors de ce tutti, la concentration est à son niveau maximal. Personne ne bronche. Même quand la cour d’école résonne du brouhaha des enfants qui sont en permanence. Même quand le chef d’orchestre fait répéter séparément les quatre groupes d’instruments – ‘’pupitres’’ dans le jargon. Au milieu des élèves se tiennent leur maîtresse et celle de l’année passée, respectivement au métallophone et à la mandoline. Ainsi que le directeur de l’école, au violoncelle. « Pour qu’un orchestre fonctionne, il faut que le corps enseignant soit partie prenante », explique Sébastien Boin, tee-shirt orange, voix douce et assurée.
Le projet ne s’arrête pas à la porte de l’école, il rentre dans les maisons et interpelle les familles. Les élèves repartent en effet avec leur instrument. Enfin, pas tous : « Le métallophone, c’est trop gros, tu ne peux pas le plier », soupire Aziza. Mais rien ne démonte cette petite fille qui répète chez elle en tapant sur les notes avec ses crayons.
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Le Club Orchestre ouvert au quartier

Face au succès de la classe orchestre du mardi et pour assurer une continuité aux élèves du CM2, C Barré a créé en septembre 2024 une autre formation. Celle-ci, ouverte à tous les habitants du quartier, de tout âge, répète le même jour, à la suite des écoliers. Son nom ? Le Club Orchestre, « pour concurrencer le club OM », décrypte avec un sourire amusé Sébastien Boin.
C’est là que le troisième instigateur de cette aventure intervient : le ZEF – scène nationale de Marseille implanté dans le 14e. La direction coordonne ce projet qui prend rapidement de l’ampleur : des enfants et adultes veulent y participer, parfois des familles entières. 35 instrumentistes sont retenus, pas plus. « On ne peut pas dépasser ce chiffre qui correspond au nombre d’instruments qu’on peut prêter », intervient le chef d’orchestre.
En phase de recrutement

Pour cette nouvelle année, une quinzaine de musiciens de la promo précédente sont restés. « On est en phase de recrutement », précise la chargée des relations avec le public du ZEF,, en train de prendre l’inscription de Myriam, 10 ans. Motivée par une de ses amies de la classe Orchestre, elle veut tester la mandoline. Pour intégrer le Club Orchestre, comme pour la classe, nul besoin de savoir lire une partition, ni de savoir jouer d’instrument. Seuls comptent le lieu de résidence – 14e -, la motivation. Et l’envie d’intégrer un orchestre autour d’un des trois pupitres proposés : mandoline, violoncelle ou percussions.
♦ Un tiers des élèves de la première promotion continue à pratiquer la musique au collège avec le Club Orchestre. Sauf Afnane, qui combine cette année Club Orchestre et conservatoire en violoncelle.
Être motivé et habitant du 14e arrondissement

Nadine fait partie des habitants à avoir tout de suite intégré le Club Orchestre, sans formation musicale au départ. « J’ai toujours eu une envie folle de jouer un instrument », confie cette septuagénaire, mandoline sur le dos, qui s’apprête à rejoindre son cours de technique instrumentale. Tamara, une ancienne de la Classe Orchestre, arrive en trottinette avec deux amies embarquées depuis l’année dernière. Cette collégienne en 5e est inséparable de sa darbouka, « une sorte de djembé avec lequel je vis une grande histoire d’amour », glisse-t-elle espiègle, d’une voix assurée. La jeune fille, qui a terminé sa 6e avec 17,50 de moyenne, reconnaît que la musique a impacté sa scolarité, notamment en termes d’écoute, d’effort et de travail. « Elle m’a appris à vouloir apprendre ». Ollivier Dracius confirme : « l’orchestre a des répercussions sur la concentration et la vie de classe ».
♦ 95% des professeurs des Classes Orchestres de toute la France témoignent d’une amélioration du comportement et des relations au sein de la classe.
Des concerts avec la Classe Orchestre et le Club Orchestre

Plusieurs fois par an, C Barré rassemble la classe Orchestre, le Club Orchestre et le chœur d’enfants de la Busserine. Pour répéter l’œuvre en cours et donner des concerts. Ils se sont déjà produits au Conservatoire de Marseille, à la Friche Belle de Mai, au centre social et au ZEF bien sûr. La scène nationale est tellement emballée qu’elle aménage son premier étage pour accueillir les répétitions.
Nadine, la septuagénaire, est enchantée de cette perspective qui signifie que le projet perdure. « Cet orchestre est une aubaine et un plaisir. La musique me transporte. Je décolle un peu et ce n’est pas rien avec ce qui se passe en ce moment dans le monde. Et il y a une énergie communicative avec les enfants qui donnent une bonne leçon ». Quant à Aziza, elle s’imagine déjà dans deux ans poursuivre l’aventure. « C’est tarpin bien l’orchestre ! Moi je continuerai à jouer au collège ».♦
* La Fondation de France Méditerranée parraine la rubrique société et vous offre la lecture de cet article *

Bonus
[pour les abonnés] – Les partenaires et soutiens financiers de C Barré – À propos de l’œuvre créée pour la Classe Orchestre –
#L’Ensemble C Barré est associé au GMEM — Centre national de création musicale. Il est investi dans la création et la diffusion du répertoire contemporain. Ses douze musiciens se produisent en France et ailleurs. Ces dernières années, entre autres : Philharmonie de Paris, Radio France, festival reMusik.org de Saint-Pétersbourg et la Biennale de Venise, qui a constitué un moment particulièrement fort pour l’Ensemble. Leur prochain concert, interactif, est au ZEF le 5 décembre 2025.
#L’œuvre créée pour la Classe Orchestre et le Club Orchestre. Elle est composée de deux pièces sur le thème de l’exil signées Amine Souafari et Mehdi Telhaoui, jeunes compositeurs en résidence en 2024 à C Barré. La prochaine œuvre rassemblera les chansons des familles des enfants. Elles seront arrangées par un compositeur extérieur à l’Ensemble : Jean-Christophe Marty. « Nous récoltons les chants que chantent les mères, les grands-pères… Les chants qu’ils chantaient enfants. Chaque chanson est une carte postale, car elle est toujours accompagnée d’une histoire forte. Les familles sont d’origines très diverses, cela va donc donner des styles musicaux très divers », se réjouit le directeur artistique de C Barré.
#Le projet s’appuie sur une dizaine de partenaires, dont l’association de promotion de l’Espace Culturel Busserine qui joue un rôle central en accueillant les élèves sur trois semaines de stage chaque année.