Environnement

Par Olivier Martocq, le 22 septembre 2025

Journaliste

Aware-sea, pour anticiper les crises climatiques sur nos littoraux

Tempête au large des Bouches-du-Rhône © Marcelle

L’Europe mise sur la recherche et l’innovation pour anticiper les catastrophes et réduire les impacts économiques. Le dispositif Horizon Europe mobilise ainsi 95,5 milliards d’euros sur la période 2021-2027. C’est dans ce cadre que, cette semaine, un consortium coordonné par l’Université de Toulon va déposer à Bruxelles le projet Aware-sea. Objectif : développer un “jumeau numérique” du climat côtier pour mieux anticiper tempêtes, submersions et érosion. 

Les épisodes cévenols (comme ce week-end encore dans le Var et les Bouches-du-Rhône), les tempêtes méditerranéennes ou encore les “medicanes” (contraction de Méditerranée et de hurricane, tempête en anglais -NDLR) se multiplient. Une montée des eaux en Méditerranée de dix centimètres en trente ans suffit déjà à bouleverser ports, plages et habitats. Comme le souligne le chercheur Jacques Piazzola, professeur à l’Université de Toulon, « c’est sur le littoral, cette ligne fragile entre mer et terre, que se concentrent les effets du changement climatique ».

Le rôle majeur des bases de données

Ces bouleversements ne se traduisent pas seulement en phénomènes naturels spectaculaires : ils ont des conséquences directes sur l’économie régionale. L’érosion des plages fragilise ainsi l’industrie touristique, tandis que les variations du niveau de la mer peuvent interrompre la pêche ou endommager des navires dans les ports. <!–more–>

Face à ces défis, le nerf de la guerre reste la donnée. Bouées, satellites, radars, capteurs sous-marins et stations côtières alimentent justement des bases de données essentielles à la modélisation. Car ces informations permettent de nourrir des modèles physiques, capables de simuler vents, vagues, courants et pollutions.

Si leur résolution s’affine, plus les calculs se rapprochent du kilomètre, plus ils deviennent lourds et inadaptés à l’urgence d’une alerte en temps réel. C’est ici que l’intelligence artificielle entre en scène. Testée sur des sites expérimentaux du littoral varois, l’IA complète en effet les modèles physiques en détectant des signaux faibles et en affinant les prévisions locales. Loin d’être une baguette magique, elle peut « ingurgiter » des bases de données massives. Et offrir un temps d’avance crucial en cas d’inondations ou de tempêtes soudaines. Cette hybridation entre recueil de données physique et IA répond à une double contrainte : gérer le temps court des catastrophes immédiates et le temps long du climat.

Surtourisme dans l’île de Porquerolles, Var © Pixabay

Aware-sea : un jumeau numérique pour l’Europe et l’Afrique

C’est précisément l’ambition du projet Aware-sea (Advanced Weather Analytics for Risk and Extreme events – Southern Europe-Africa), qui postule pour des financements du programme 2025 d’Horizon Europe. Coordonné par l’Université de Toulon, ce consortium réunit 17 partenaires de neuf pays d’Europe, d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Objectif : développer un « jumeau numérique multi-échelle » capable de simuler et prévoir les événements extrêmes sur les littoraux méditerranéens et de la mer Rouge. Forte d’une telle mobilisation, cette recherche transdisciplinaire veut transformer la science en outils opérationnels, au service des territoires méditerranéens et de leurs économies fragilisées par le changement climatique.

Concrètement, Aware-sea pourrait se déployer sur 36 mois avec plusieurs missions. Améliorer d’au moins deux heures le délai d’alerte pour les crues et submersions marines. Réduire de 20% l’incertitude des prévisions. Traduire les aléas en impacts économiques et sociaux mesurables. Former des jeunes chercheurs dans cette nouvelle spécialité. Et encore déployer des démonstrateurs dans des bassins de populations pilotes comme Toulon, Alexandrie et Djibouti.

Sur l’île de Lesbos, en Grèce ©DR

Associer science, économie et société

L’une des spécificités de ce programme est qu’il associe directement la recherche fondamentale et la recherche appliquée. Avec un axe économique fort. Selon ses concepteurs, une meilleure anticipation permettrait en effet d’éviter jusqu’à 15% des dommages par événement majeur. Les innovations testées ouvrent aussi de nouveaux marchés : assurance paramétrique, maintenance prédictive des ports, services de gestion du risque pour les PME. Les chambres de commerce et d’industrie du Var et de Nice sont d’ailleurs partenaires du projet ; preuve que le monde économique prend la mesure de l’enjeu.

Aware-sea entend s’inscrire dans la stratégie globale de l’Union européenne, qui aura alloué plus de 95 milliards d’euros sur la période 2021-2027 à l’innovation et la recherche. Dont Horizon Europe, le plus gros financement public en cours dans le monde. Son volet climat (Cluster 5) finance des programmes transdisciplinaires capables de transformer la recherche en solutions concrètes, au service de la transition verte et de l’adaptation. L’appel à projets qui se termine à la fin de la semaine porte sur environ 12 millions d’euros, à répartir entre plusieurs dossiers. Une manne précieuse pour les laboratoires français qui ne savent pas sur quels budgets nationaux ils pourront compter. Ainsi que pour les territoires qui bénéficieront directement des outils développés.

♦ (re)lire : L’art rend visible l’invisible, notamment le dérèglement climatique

Une approche participative

Pour Jacques Piazzola, un point essentiel du dispositif porté par l’Université de Toulon est qu’il associe les habitants. « La mémoire locale et l’expérience vécue enrichissent les modèles scientifiques, renforçant leur légitimité et leur efficacité, explique le scientifique. C’est aussi une condition pour l’acceptabilité des décisions publiques en matière d’aménagement ou d’évacuation ».

Cette approche participative, intégrée à Aware-sea, illustre une nouvelle vision. Car les chercheurs essaient de transformer l’urgence climatique en opportunité d’innovation. Et derrière les équations, les algorithmes et les bases de données, c’est un objectif très concret qui se dessine : protéger le vivant, préserver l’économie et encourager la capacité collective à s’adapter. ♦

Des tempêtes de plus en plus nombreuses © Pixabay

Bonus

# Le pôle MEDD. Jacques Piazzola dirige actuellement le Pôle MEDD (pour mer, environnement et développement durable), regroupement interdisciplinaire de dix laboratoires de recherche. L’originalité de cette structure concerne son périmètre d’action. En effet, il propose une démarche transversale entre les sciences dites « dures » ou « exactes » (physique, chimie, biologie, mathématiques…) et les sciences humaines et sociales (lettres, économie, gestion, STAPS, droit…).

Les objectifs du Pôle MEDD font écho aux enjeux scientifiques majeurs auxquels se trouve confrontée la région méditerranéenne du fait du changement climatique et de l’impact anthropique et leurs conséquences socio-économiques. Le Pôle implique plus d’une centaine d’enseignants-chercheurs. Cependant, il a aussi vocation à favoriser les partenariats avec les collectivités locales. Mais aussi à cofinancer et labelliser les projets de recherche interdisciplinaires en lien avec les sciences de la mer et du développement durable.