Éducations aux médias et à l’information EMISociété

Par Audrey Savournin, le 29 septembre 2025

Journaliste

Contre le (cyber) harcèlement, un film choc au cinéma

Sorti en salles le 24 septembre, le long métrage « TKT » décortique le harcèlement scolaire et les cyberviolences. Il est diffusé lors de projections-débats gratuites. © DR

À la rentrée 2023, Gabriel Attal, alors ministre de l’Éducation, avait fait du harcèlement scolaire sa « grande cause ». Mais ce fléau demeure, est même amplifié par les réseaux sociaux et les messageries instantanées. En France, 24% des 6-18 ans disent en être ou en avoir été victimes. Pour sensibiliser les adolescents, la réalisatrice belge Solange Cicurel y a consacré un long métrage : TKT (T’inquiète). Désormais en salles, ce film pensé comme un outil pédagogique choc donne lieu à des projections-débats gratuites à destination des scolaires. Comme celle du 17 septembre à Marseille.

TKT. Trois lettres auxquelles les parents d’ados sont habitués. Trois lettres qui veulent dire « T’inquiète » dans les textos. Comprendre : « Ne t’en fais pas, je gère. » Soit : « Inutile de discuter, il n’y a pas de problème. » « TKT », c’est aussi le titre du film de Solange Cicurel sorti en salles en France le 24 septembre dernier et présenté en avant-première à des lycéens marseillais une semaine plus tôt. Près de 500 jeunes ont été invités par Orange – coproducteur investi sur cette thématique  (voir bonus) – au cinéma Pathé La Joliette pour une séance spécifique. La projection étant brièvement introduite puis prolongée par un échange sur le harcèlement scolaire et le cyberharcèlement, au cœur de ce long métrage.

Un outil pédagogique

affiche du film TKT
Une séance spéciale a été organisée en avant-première au cinéma Pathé Joliette à Marseille. © DR

Car s’il est présenté sur grand écran partout en France, après un large succès en Belgique l’an dernier, ce thriller n’a pas seulement vocation à divertir. Il a clairement été pensé comme un outil pédagogique (destiné aux plus de 14 ans). <!–more–>

Un moyen de lutter contre un fléau qui touche près d’un enfant de 6 à 18 ans sur quatre, en milieu scolaire dans 80% des cas, selon une étude réalisée en juin 2023 par l’institut Audirep pour l’Association e-Enfance /3018 avec le soutien de la Caisse d’Épargne.

Objectif de la réalisatrice belge : « Susciter le débat. » Provoquer « une vraie prise de conscience ». Tout simplement parce qu’elle était triste « de voir des adolescents harcelés, des ados qui avaient des parents aimants, des parents formidables, qui n’ont pas vu venir ce qui leur arrivait » explique-t-elle dans le dossier pédagogique du film.

 ♦ Lire aussi l’article :  Harcèlement scolaire, l’affaire de tous

Un dossier pour prolonger la discussion

scène du film, dispute
Le dossier pédagogique permet notamment de revenir sur certaines scènes du film. © DR

Un document de près de 40 pages à destination des enseignants, des élèves et des parents, pour les aider à réfléchir au message véhiculé, à la responsabilité des harceleurs comme des témoins, ou encore à la dangerosité d’un smartphone. Retour sur certaines scènes, analyse de l’attitude de chaque personnage, repérage des différentes formes de harcèlement sont autant d’axes proposés. Ils sont complétés par des données sur le harcèlement et le cyberharcèlement, des définitions, et bien entendu des contacts à solliciter en cas de besoin. Au premier rang desquels l’association e-enfance et le numéro gratuit 3018.

Des éléments sur lesquels Élisabeth Diani va s’appuyer. Professeur de français, histoire-géo et EMC (éducation morale et civique) au lycée professionnel privé Charlotte Grawitz, à Marseille (13e), elle a accompagné tous les élèves de seconde entrant dans l’établissement à cette projection. Et piloté un projet à partir de cette fiction, avec trois de ses collègues, le proviseur et le conseil principal d’éducation. « Personnellement, je pense que je vais leur envoyer le dossier avant les vacances pour pouvoir y revenir ensuite régulièrement avec eux, partage-t-elle. Je vais aussi le transmettre aux parents pour les impliquer, pour qu’ils en parlent en famille et pour qu’ils aillent voir le film. » D’autant que certaines pages s’adressent directement à eux (notamment avec des conseils très concrets).

Le piège du harcèlement et des cyberviolences

discussion à table entre Emma et ses parents
Les parents d’Emma, 16 ans, ont beau être présents et à l’écoute, ils ont été impuissants. © DR

Ils sont par ailleurs très présents dans cette fiction qui démarre brutalement, par les images d’Emma, 16 ans, emmenée par les pompiers, inconsciente. À l’hôpital, la lycéenne – incarnée par Lanna de Palmaert – s’est comme dédoublée : il y a celle qui est allongée, dans le coma, et celle qui est dans la chambre mais que personne ne voit ni n’entend.

Devenue spectatrice de sa propre vie, elle va remonter son histoire pour comprendre ce qui l’a amenée à tenter de se suicider. Tandis que ses parents – joués par Emilie Dequenne et Stéphane De Groodt-, compréhensifs et dont elle était très proche, culpabilisent et se demandent ce qu’ils ont « raté ».

Moqueries, insultes, propos et gestes obscènes, exclusion de son groupe d’amis, isolement, vidéos dénigrantes prises à son insu et partagées… Emma voit petit à petit comment le piège s’est refermé sur elle. Jusqu’à l’étouffer.  « J’ai voulu essayer de montrer comment une jeune fille populaire et bien dans sa peau en arrive là. Sans qu’on n’ait rien vu venir, explique Solange Circurel, toujours dans le dossier pédagogique. Quelle est la dynamique en œuvre ? C’est comme une toile d’araignée dans laquelle elle va peu à peu être emprisonnée. »

♦ Lire aussi les articles : Pas de vacances pour le cyberharcèlement #1 et Pas de vacances pour le cyberharcèlement #2

« Une claque » pour les élèves

Emma triste
Ce film réaliste n’élude rien de la violence du harcèlement. © DR

Une dynamique violente, oppressante, choquante. Que les élèves ont découvert sans y avoir spécifiquement été préparés, simplement prévenus du caractère dramatique du film. Secoués, ils ont applaudi le générique venu. Certains les yeux larmoyants. Comme Élisabeth Diani qui l’assume pleinement devant eux. « Ils se sont pris une grosse claque, résume-t-elle. Mais c’est important. Un film gentil, ça n’aurait servi à rien. »

Et ce film réaliste, ni simpliste, ni caricatural, dans quelle mesure a-t-il « servi » ? « C’est un peu tôt pour le savoir. Mais il nous a déjà permis d’identifier des élèves en souffrance après avoir été harcelés, confie-t-elle. Et une jeune fille est venue me voir quelques jours après la projection pour alerter. Elle m’a raconté ce qu’elle avait vu sur les réseaux sociaux. C’est important qu’ils identifient les professeurs participant à ce projet comme des adultes référents. Qu’on crée un collectif, un lieu de parole et un climat de confiance. » Au-delà du dispositif Phare mis en place dans les établissements par l’Éducation nationale.

♦ Lire aussi l’article : Une pièce de théâtre pour démystifier le harcèlement scolaire

Un point de départ pour libérer la parole

 mini-débat après les séances
Un mini-débat a été animé par Marilyn Mesguich et Cyrille Canioni, du cabinet Partage Cadre et Bienveillance. © DR

« On a créé un point d’écoute, le jeudi midi, grâce à une collègue qui était éducatrice spécialisée, poursuit-elle. On va organiser des ateliers, travailler sur de l’affichage, du podcast… C’est un peu notre « cause nationale » au sein du lycée. Parce qu’on sait que ça fait des dégâts et qu’on n’est pas à l’abri. Le film a été le point fort. » Le point d’ancrage. De départ.

Il a permis aux élèves de partager leur ressenti dès la fin du film, grâce au mini-débat animé par le cabinet Partage Cadre et Bienveillance. De pointer la méchanceté, l’hypocrisie, la peur d’être rejeté, la souffrance de voir sa vie intime exposée et jugée ou encore la dangerosité des réseaux sociaux. Au micro, Marilyn Mesguich et Cyrille Canioni, les ont guidés mais laissés libres. Ils ont en quelque sorte ouvert le dialogue que les lycéens poursuivront avec leurs professeurs.

L’après-midi même, ils ont pu mettre ces émotions et réflexions sur le papier avec Élisabeth Diani. Le travail ne fait que commencer, mais les graines ont clairement été semées.

♦ Lire aussi les articles : #1 Marilyn, celle qui murmure à l’oreille des ados (et des parents) et #2 Marilyn, celle qui murmure à l’oreille des ados (et des parents)

Tout établissement ou toute structure souhaitant accompagner des jeunes (de plus de 14 ans) à une séance gratuite peut en faire la demande sur le site du film dédié aux scolaires. Des projections sont organisées partout en France (voir bonus). Le dossier pédagogique est également disponible en ligne.

Le 3018 est un service gratuit, anonyme, et confidentiel, accessible 7j/7 de 9h à 23h par téléphone, tchat/messenger, appli et email. Il prend en charge les jeunes victimes de harcèlement et de cyberviolences, accompagne les familles, témoins et professionnels.  Il a par ailleurs le pouvoir de faire supprimer rapidement les comptes et contenus préjudiciables aux mineurs, sur l’ensemble des plateformes numériques. https://e-enfance.org/

 

Bonus

# Orange, opérateur investi contre le harcèlement – « Nous ne sommes pas qu’un tuyau (Ndlr : qui permet la connexion à Internet), nous souhaitons aider au bon usage du numérique, explique Céline Mory, déléguée RSE, Inclusion Numérique et Fondation Orange dans le Sud-Est. On propose différents outils, comme la Fresque des écrans, des ateliers à destination des jeunes et des parents ou encore le forfait Safer Phone. Et avec « TKT », on a choisi de s’appuyer sur le cinéma. »

Une avant-première a eu lieu à Paris en avril dernier. Puis des projections-débats ont été organisées aux quatre coins de la France à partir du mois de juin. Orange a communiqué auprès des rectorats, des associations intervenant en milieu scolaire, des établissements parfois, pour faire connaître ce projet. À Marseille, PowerMinottes a par exemple fait office de relai. Les séances se poursuivent désormais à Nice, Toulon ou encore Valence, et sur demande sur le site.

# Un film inspiré d’un livre – C’est après avoir lu « Tout ira bien », un livre fantastique d’Elena Tenace, que Solange Cicurel a décidé d’en tirer un film. La réalisatrice belge a puisé dans cette histoire. Mais aussi dans de nombreux témoignages d’adolescents victimes de harcèlement, pour décortiquer un processus qui pousse certains au suicide. Un dossier pédagogique est également disponible en ligne pour « Tout ira bien ».

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