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À Marseille, l’hospitalité pour tous
À l’heure où le surtourisme menace l’équilibre de certaines villes, Marseille pourrait devenir la première métropole française à inventer un modèle d’hospitalité inclusive, capable d’accueillir les touristes comme ceux qui viennent pour des raisons aussi variées que travailler, étudier, se former, accompagner un proche hospitalisé ou simplement se mettre à l’abri. Pour y parvenir, le collectif Marseille HospitalitéS avance 60 propositions concrètes, destinées à transformer la ville en laboratoire de l’accueil pour tous, avec un impact économique et écologique positif. Rencontre avec Prosper Wanner, gérant-sociétaire de la coopérative Hôtel du Nord, qui porte ce projet ambitieux.
Il donne rendez-vous à la gare Saint-Charles, « 16 millions de voyageurs par an, pas un seul lieu d’accueil », sourit Prosper Wanner, tout en balayant du regard la foule pressée. L’enseignant-chercheur en médiation culturelle s’apprête à rejoindre ses doctorants à l’Université Aix-Marseille, à une volée de marches d’ici. Mais prend le temps, devant un sandwich et un café, de présenter Marseille HospitalitéS.
Quelle est votre philosophie de l’hospitalité ?

« Nos valeurs sont hospitalité, égalité et humanité. Nous œuvrons pour faciliter collectivement un accueil digne à toutes les personnes de passage à Marseille. Une ville, ce n’est pas seulement ses habitants et les touristes. Elle est aussi visitée par des étudiants, des alternants, des personnes qui viennent voir un proche hospitalisé, des travailleurs saisonniers, des commerciaux, etc.
Il faut mettre fin au cloisonnement entre, d’une part, un office de tourisme dédié aux gens qui viennent pour le loisir et les congrès. Et, d’autre part, des politiques destinées aux étudiants, aux réfugiés, etc. Et qui, eux, sont de plus en plus mal accueillis ».
Quelles solutions d’accueil pour cette population aujourd’hui ?
« À Marseille, la flambée des prix du foncier et la montée en gamme des hôtels – où la nuitée moyenne atteint désormais 110 euros – rendent l’accès au logement et à l’hébergement temporaire quasi impossibles pour de nombreux publics. Un Corse souhaitant soutenir sa femme hospitalisée, sans famille sur place ni moyens pour payer un hôtel, où peut-il dormir ? Les alternants, présents une semaine par mois, comment se logent-ils ? Même les étudiants peinent à trouver un toit. Quant aux personnes sans abri, les centres d’hébergement d’urgence, saturés, ne peuvent plus répondre à la demande. Pourtant, les hôtels affichent un taux d’occupation de 70% »
Comment avez-vous pris conscience de la nécessité d’une hospitalité plurielle ?

« Hôtel du Nord est un réseau d’une vingtaine de lieux d’accueil dans les quartiers nord de Marseille : chambres d’hôtes, gîtes, auberge de jeunesse. À l’origine, nous avons créé cette coopérative pour Marseille-Provence 2013, Capitale européenne de la culture, avec l’idée d’accueillir principalement des touristes. Mais sur les milliers de personnes qui ont frappé à nos portes, les profils se sont révélés bien plus variés que prévu : des aidants venus soutenir un proche à l’hôpital Nord, des pèlerins sur le chemin de Marie-Madeleine (un itinéraire lancé en 2022), des artistes en résidence, des croisiéristes, des salariés des 4 500 entreprises des quartiers Nord, des stagiaires ou des télétravailleurs présents seulement quelques jours par mois. Sans oublier les demandes d’hébergement solidaire : réfugiés, femmes en danger…
Aujourd’hui, les deux tiers de nos nuitées sont occupés par ce que nous appelons les ”non-touristes”. Cependant, nous accueillons aussi des touristes pour qui les hôtels du centre-ville sont inabordables, comme ceux venus pour la visite du pape ou de la Coupe du monde de rugby en 2024.Pourtant, il a fallu attendre l’été 2024 pour que les quartiers nord apparaissent sur la carte touristique de l’office de tourisme ».
Quel est votre modèle économique ?

« À l’Hôtel du Nord, notre accueil est à la fois marchand et non marchand, adapté à chaque situation. Un pèlerin paie le donativo : 20 euros pour un lit et une douche, avec une limite d’une nuit. Un patient bénéficie d’un forfait hospitalier à 80 euros. Une femme victime de violences est hébergée gratuitement. L’accueil solidaire passe aussi par l’échange de maisons ou le couchsurfing. Nous accueillons par exemple des membres du Servas, qui voyagent pour la paix.
Cette diversité des publics et des modalités d’accueil n’est reconnue sur aucune plateforme existante. C’est pourquoi nous avons poussé la logique plus loin en créant, en 2015, une seconde coopérative : Les Oiseaux de Passage, une plateforme alternative aux Airbnb et consorts, conçue pour pratiquer une hospitalité où chaque personne se sente respectée, attendue et bienvenue. Devenue nationale, elle reste expérimentale. Aujourd’hui, elle mène des programmes de recherches sur ces hospitalités encore peu étudiées. Elle rassemble des chercheurs, des professionnels et des communautés locales, comme l’Hôtel du Nord ».
Quel a été le déclic de départ de Marseille HospitalitéS ?

« Notre coopérative Les Oiseaux de Passage a été interpellée par des collectifs nationaux s’opposant à l’extension des aéroports, dont les impacts sur la santé et l’environnement sont de plus en plus critiqués. À Marseille, les quartiers nord subissent déjà les conséquences de l’activité aéroportuaire, qui doit passer de 10 à 15 millions de voyageurs. Face à ce projet, nous avons voulu mener une étude critique, mais aussi explorer une alternative.
Les élus défendent souvent l’extension des aéroports au nom des retombées économiques et de l’emploi, arguant qu’il n’existe pas d’autre solution pour soutenir les restaurants, les hôtels et le tourisme local. Et si l’alternative résidait justement dans une politique d’hospitalité renforcée ? En accueillant différemment les voyageurs et les publics de passage, ne pourrait-on pas générer une activité économique tout aussi dynamique, mais plus durable et inclusive ? C’est cette piste que nous avons commencé à explorer ».
L’hospitalité plurielle serait donc une réponse face à la surchauffe touristique ?

« Plutôt que miser sur une croissance illimitée du tourisme international – comme le prévoit l’extension de l’aéroport avec l’ouverture de nouvelles lignes long-courriers, une politique d’hospitalité diversifiée pourrait offrir une alternative à la fois viable économiquement et vertueuse écologiquement. L’idée ? Plafonner l’activité aéroportuaire à 10 millions de passagers sans asphyxier l’économie marseillaise,en redirigeant l’effort vers l’accueil de publics variés et souvent négligés. Ainsi, selon les données issues de la téléphonie mobile, pour un touriste présent à Marseille, une personne vient chaque jour pour un autre motif (soins, travail, études, etc.). Résultat : la ville compte 70% de résidents, 15% de touristes… et 15% de « gens de passage » invisibilisés, dont les besoins et les retombées économiques restent sous-exploités ».
Quel risque prend Marseille en se focalisant sur le tout-tourisme ?
« Se concentrer uniquement sur le tourisme, c’est parier sur une monoéconomie fragile — avec tous les risques que cela comporte : une ville qui perd son âme, moins attractive pour vivre, étudier ou travailler. C’est aussi une jeunesse exclue faute de loyers accessibles, des entreprises et des facultés qu’ils désertent, comme à Venise ou à La Rochelle. Marseille doit choisir : doubler le nombre de touristes ou inventer un nouveau modèle, celui d’un laboratoire de l’hospitalité, fidèle à son histoire millénaire d’accueil. Ce n’est pas une fatalité, mais un choix politique ».
Quels obstacles freinent le développement de cette hospitalité ?

« L’hospitalité ne peut plus reposer sur des initiatives isolées. Elle doit devenir une véritable politique publique. Marseille a tous les atouts pour devenir la première ville d’hospitalités de France – les acteurs sont là, les besoins aussi. Mais pour passer à l’échelle supérieure, il manque deux choses : des moyens financiers et une réelle visibilité. Après nos enquêtes et la réalisation de la Fresque de l’hospitalité, nous avons formalisé un Carnet des hospitalités marseillaises, rassemblant 60 propositions concrètes pour la ville. Ce document sera présenté aux candidats aux élections municipales le 26 novembre 2025. Le défi ? Faire de l’hospitalité une priorité politique ».
Quelles sont vos premières propositions ?

« Nous proposons d’abord la nomination d’un élu spécifiquement chargé de l’hospitalité, car cette thématique dépasse largement le cadre du tourisme : elle concerne aussi l’économie, l’écologie, le patrimoine, le logement et bien d’autres secteurs. Ensuite, il est essentiel d’élargir le rôle de l’Office du Tourisme pour y intégrer tous les acteurs de l’accueil – du foyer de jeunes travailleurs au CROUS, en passant par les lieux de pèlerinage, les hôpitaux et l’AP-HM.
Par ailleurs, nous demandons que 20% de la taxe de séjour soient directement alloués à une politique d’hospitalité inclusive. Rappelons qu’en 2025, Marseille a collecté 14 millions d’euros via cette taxe, contre 2,5 millions il y a dix ans – une multiplication par six. Pourtant, cette taxe est aussi payée par ceux qui ne font pas du tourisme, mais viennent travailler, étudier ou simplement se soigner. Or, ces publics ne bénéficient d’aucun service en retour.
Enfin, il faut encourager des solutions alternatives comme le camping, chez l’habitant, dans les jardins ou sur les toits – une pratique qui ne compte plus que dix places aujourd’hui, contre 300 autrefois dans les campings municipaux. Les tiers-lieux pourraient également jouer un rôle clé pour orienter et accueillir les personnes de passage ».
Avec quels acteurs collaborez-vous ?
« Notre appel lancé en 2023 pour limiter à 10 millions le nombre de voyageurs à l’aéroport a rassemblé 30 signataires, représentant trois grands types d’acteurs. Un tiers agit pour la défense du cadre de vie (comme Alternatiba ou le collectif Stop extension aéroport). Un tiers intervient dans le tourisme social (auberges de jeunesse, réseaux d’accueil chez l’habitant). Et un tiers dans l’hébergement social (accueil des étudiants, apprentis, jeunes travailleurs, etc.).
Aujourd’hui, notre collectif Marseille HospitalitéS a mobilisé une centaine de structures. Et nous travaillons en partenariat avec la Ville de Marseille et l’Office de Tourisme pour faire émerger une politique d’hospitalité plus inclusive. De nombreux hébergeurs pratiquent déjà une hospitalité diversifiée, il reste à la visibiliser. C’est le cas, par exemple, de l’hôtel Greet sur la Canebière, un établissement deux étoiles qui consacre un étage entier à l’accueil social ».
Vous évoquiez une “école des hospitalités”, de quoi s’agit-il ?

« Ce projet vise la création d’un lieu de formation, d’échange et d’expérimentation pour tous les acteurs de l’accueil à Marseille. Son objectif ? Mutualiser les savoir-faire, inventer de nouvelles formes d’hébergement et construire un réseau capable d’orienter chaque personne vers la solution la plus adaptée à sa situation. Mais il ne s’agit pas seulement de former les hébergeurs aux aspects pratiques.
Accueillir, c’est aussi accompagner des situations humaines souvent complexes : une mère dont l’enfant est en réanimation, une femme enceinte en urgence médicale, un pèlerin en quête de repos… Chaque accueil demande une attention et une préparation spécifiques. L’hospitalité, telle que nous la concevons, entend prendre soin de ceux qui arrivent, mais aussi de ceux qui accueillent ».♦
Bonus
#Né officiellement en 2010, l’Hôtel du Nord est le fruit d’une longue histoire, portée dès les années 1995 par Christine Breton, conservatrice du patrimoine à la Ville de Marseille. Ce projet a pour ambition de faire découvrir Marseille par son nord, souvent méconnu, en mêlant hospitalité, patrimoine culturel et économie locale. Aujourd’hui, l’Hôtel du Nord fédère un réseau d’une vingtaine de lieux d’hébergement et de balades urbaines. Ainsi qu’un ensemble de producteurs locaux (miel, savonnerie, etc.). Par ailleurs, la coopérative a édité plusieurs ouvrages sur les quartiers nord. Car l’hospitalité ne se limite pas à l’accueil : elle passe aussi par le partage des récits et des mémoires de ces territoires.
#En 2020, le réseau Avivaction – qui fédère douze collectifs opposés à l’extension des aéroports – commande à la coopérative Les Oiseaux de passage une étude sur les projets d’extension aéroportuaires. Marseille et la Région Occitanie sont choisies comme sites pilotes. Car l’Occitanie développe alors une politique ambitieuse de mobilité ferroviaire : trains à 1 euro, week-ends gratuits, etc.
#Les Oiseaux de Passage sont nés d’une simple idée : créer une plateforme d’accueil alternative. Ici, l’hospitalité ne se réduit pas à une prestation de service. On y découvre d’abord une communauté, à travers les dessins laissés sur les livres d’or, les récits partagés, la voix d’un hôte. Et une recherche constante de la chambre ou de l’hébergement le plus adapté à chaque situation.
Cette approche permet une mise en relation humaine et personnalisée. Par exemple, des Corses arrivant en urgence à Marseille trouvent, via une page dédiée, des hébergeurs sensibles à leur contexte. Même chose pour les pèlerins ou toute personne en quête d’un accueil adapté. Les Oiseaux de Passage, c’est aussi la possibilité pour chaque hébergeur de se présenter, d’adapter ses tarifs. Et de travailler en réseau avec des acteurs comme les auberges de jeunesse ou l’Accueil Paysan.
# L’hôtel du Nord s’est associé avec d’autres réseaux sur la problématique de l’hospitalité – comme les Hérons Nantais. Des dispositifs existent à Lyon, Bordeaux, Strasbourg. Mais Marseille reste le principal laboratoire.