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Du théâtre au tribunal : Léviathan ouvre le débat sur une justice qui prend le temps
Jouée au mois de novembre au Théâtre national de Marseille La Criée, Léviathan, pièce de Lorraine de Sagazan, a donné lieu à une table ronde animée par Marcelle. Le sujet en était la comparution immédiate et ses angles morts : enquêtes légères, défense en apnée, victimes souvent absentes, prison comme horizon… Autour de la metteuse en scène, un ancien prévenu, un avocat, un magistrat retraité engagé dans la justice restaurative et un militant des peines alternatives ont dessiné un autre tempo : celui du dialogue, du travail d’intérêt général et d’une justice qui cherche à comprendre avant de punir.
Léviathan est né d’une immersion de plusieurs années dans le système judiciaire. Théâtre-document, il interroge de manière critique et poétique le fonctionnement du système judiciaire français, en particulier la procédure de comparution immédiate. Lorraine de Sagazan raconte la découverte tardive de son existence. Presque un choc : « Je me suis littéralement effondrée en voyant que ça pouvait arriver dans un pays comme la France ». Elle évoque « le rythme absolument terrifiant », « l’enquête extrêmement légère ». Et l’impossibilité de préparer une défense.
Le fil rouge de la pièce, articulée autour de quatre comparutions immédiates tirées de faits réels, est le temps. Celui qui manque, écrase. Et qui, dans cette mécanique, ne laisse plus de place à la nuance – ni parfois à l’humanité.
« Vous vous êtes exprimé deux minutes… et vous avez l’impression que ça dure deux secondes »

Sur scène, l’un des points d’ancrage est le témoignage de Khallaf Baraho, comédien amateur et ancien détenu. À visage découvert – les autres protagonistes sont masqués-, il assume d’endosser une parole rare, celle du justiciable qui a traversé le box. Dans la salle, il met des mots sur une sensation que la pièce cherche à faire ressentir : la distorsion temporelle. « Cette notion du temps, lorsque vous la subissez, le temps est extrêmement relatif », confie celui qui a découvert le théâtre avec Wake Up Café. Puis, d’une voix posée, il précise, comme on récite une statistique intime. « On se rend compte que c’était seize minutes ». Le détail des horloges, omniprésentes dans les couloirs, revient comme un symbole. On attend longtemps, on parle peu, on bascule vite.
À cette vitesse, s’ajoute une autre violence, celle d’une parole rabotée. Khallaf Baraho raconte ces audiences où des primodélinquants « essayent pratiquement de parler », sans comprendre que « plusieurs mois vont se jouer en l’histoire de quelques minutes ». Et il lâche une phrase qui claque comme un constat : « En seize minutes, l’empathie n’a pas de place ».
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La défense au sprint, la garde à vue en coulisses

Arié Alimi, avocat et membre de la Ligue des droits de l’homme, élargit le cadre : la comparution immédiate n’est pas seulement un procès rapide. C’est l’aboutissement d’une chaîne – garde à vue, geôle, audience – qui produit, selon lui, de la violence au lieu de la contenir.
En toile de fond, une critique revient : la comparution immédiate est devenue un engrenage d’incarcération. « Ce n’est absolument pas une procédure marginale », insiste Lorraine de Sagazan.
Face à cette accélération, les invités de la table ronde ne se contentent pas de dénoncer, ils cherchent une sortie. Ils divergent parfois, tout en convergeant sur un point : la prison ne règle pas grand-chose.
« La prison, c’est la peine qui a le moins de sens »

Sylvain Lhuissier, auteur de Décarcérer et président de l’association Possible – qui œuvre pour le développement du travail d’intérêt général -, attaque par une évidence qui dérange. « Comment un espace qui exclut les personnes de la société peut servir à leur réinsertion ? ». Cet entrepreneur social, psychopraticien, décrit les maisons d’arrêt, comme des lieux « où on attend 22 heures sur 24 en cellule », avec peu de travail et peu de formation. D’un ton assuré, il rappelle qu’« un quart des personnes détenues sont en attente de jugement ». Dix mois-onze mois en moyenne.
Puis viennent les chiffres qui déplacent le regard : « Les crimes représentent 1,5% des peines de prison prononcées tandis que 98,5% sont des délits ». Les personnes « rentrent, sortent et récidivent », résume-t-il, évoquant un taux de récidive en sortie de prison à 63%.
Khallaf Baraho, lui, revient au vécu. « La prison, c’est l’école du crime », dit-il. Puis d’aligner la promiscuité : « deux dans une pièce de 8 à 9 m², parfois un troisième avec un matelas au sol ». Il pointe, à la fois lucide et amère que « réinsérer des gens qui n’ont jamais été insérés… c’est un non-sens ».
TIG et justice restaurative, rallonger le temps, rouvrir le dialogue

Alors, que mettre à la place de la détention – ou à côté ? Denis Vanbremeersch, magistrat retraité et bénévole à Avignon dans une association de justice restaurative REAJR, rappelle d’abord que l’arsenal existe : sursis, jour-amende, stages de citoyenneté, etc. Et surtout les travaux d’intérêt général (TIG), qui « ont plus d’intelligence pour l’insertion », pointe celui qui fut juge pendant 15 ans et procureur 25 ans.
Sylvain Lhuissier insiste sur un point, souvent mal interprété : le TIG n’est pas un cadeau, c’est une « une vraie sanction », affirme-t-il. Mais cette alternative est plus efficace que la prison – elle réduit de 20% la récidive, car elle remplit pleinement son rôle de réinsertion : elle permet de reconstruire la personne. Ce militant raconte deux scènes concrètes. Un homme sans-abri, condamné à un TIG aux Restos du Cœur, qui se retrouve « de l’autre côté » à distribuer des repas. Il se sent « utile », « reconnu », et continue ensuite comme bénévole. Un autre, jeune « petit caïd » de cité, envoyé restaurer un immeuble. Le troisième jour, le tuteur ne le trouve plus, il est en train de boire le thé chez une voisine. Anecdotique, oui, mais révélateur d’un basculement : « On assiste un changement de regard dans les deux sens ».
« La justice restaurative cherche l’être profond »

La justice restaurative, elle, ne remplace pas le procès, elle le prolonge autrement. Denis Vanbremeersch la définit comme « la création d’un espace de dialogue » avant, pendant ou après la procédure, avec des personnes formées, et la possibilité d’arrêter à tout moment. « La justice traite les gens à la surface de leur être ; la justice restaurative cherche l’être profond ».
Surtout, elle redonne du temps aux victimes. Un temps qui offre compréhension, reconnaissance, prévention de la récidive. Sylvain Lhuissier le redit, « le premier besoin de la victime est d’être entendue, de comprendre, et que ça ne recommence pas. Or, le procès, avec ses seize minutes, ne le permet pas ».
Le frein principal ? « Un choix politique et social »
À la question qui fâche – qu’est-ce qui empêche de basculer vers ces alternatives ? – Arié Alimi parle sans détour d’une vision idéologique et d’un manque de moyens, qui découle d’un « choix politique et social ». Il rappelle que la comparution immédiate est « une exception » qui tend à devenir réflexe, et que la décision d’y envoyer quelqu’un revient au procureur.
Sur les moyens, Denis Vanbremeersch ajoute une mise en perspective : la France manque de magistrats. Et ce n’est pas du jour au lendemain qu’on rattrape le retard. Il plaide aussi pour ne pas « noircir le tableau » : « de l’écoute, il y en a dans la plupart des procès ». Mais il reconnaît un verrou très concret pour la justice restaurative. L’information est censée être donnée à toute victime et tout auteur. Pourtant, pour l’instant, « cette information n’est donnée nulle part », faute de personnes formées pour mettre en œuvre les dispositifs.
♦(re)lire Cin’éthique et justice restaurative
Des modèles étrangers inspirants

Sur l’étranger, la discussion se fait comparée. Sylvain Lhuissier cite l’Allemagne, où l’alerte se déclenche quand une prison dépasse 90% d’occupation. Tandis que la France voit des maisons d’arrêt « à 160% » en moyenne, et des établissements « à plus de 200% ». Denis Vanbremeersch évoque le Canada, où la justice restaurative est proposée très largement, notamment pour les mineurs, avec des résultats de récidive en moins. Mais à condition d’un point essentiel : la reconnaissance au moins une part des faits.
Et l’art, dans tout ça ? Peut-elle influencer les pratiques judiciaires ou est-ce avant tout un outil de sensibilisation du public ? Lorraine de Sagazan refuse de promettre une réforme par le théâtre. Mais elle assume une ambition : créer « une forme de dissensus », « mettre un peu de sable dans la chaussure ». Faire passer par le corps, par l’expérience sensible, ce que les chiffres seuls n’impriment pas.
Ce soir-là, à La Criée, la justice n’a pas été refaite. Elle a été remise en tempo. Entre l’urgence de punir et la nécessité de comprendre, la table ronde a dessiné une autre boussole. Une justice qui ralentit quand la vie accélère. Qui ouvre des espaces de dialogue. Et qui accepte que réparer – vraiment – prenne du temps. ♦
Bonus
#La LDH (Ligue Française des Droits de l’Homme et du Citoyen) est associée à la pièce de théâtre intitulée Léviathan, de Lorraine de Sagazan, depuis sa sortie au festival d’Avignon en 2024.
La section LDH de Marseille propose aux Marseillais de venir assister à quelques audiences de comparution immédiate au tribunal judiciaire de Marseille. Inscriptions ici