ÉconomieEnvironnement
Kerlotec aide les entreprises à respecter les limites planétaires
Depuis 2021, cet écosystème d’entreprises créé par la famille Fustec, accompagne les sociétés inquiètes de leur impact environnemental à aborder la question du respect des limites planétaires. Pour cela, séminaires mais aussi expérimentations en tous genres sont proposés. Le but de Kerlotec ? Prouver par l’exemple qu’il est possible de vivre, mais aussi d’entreprendre, dans un monde qui porte des valeurs écologiques.
Est-ce plutôt un institut, un groupement d’entreprises, un lieu de formation ? La structure, formée en 2006, n’est pas vraiment simple à définir. « C’est aujourd’hui un écosystème d’entreprises dont l’objectif est de créer une économie soutenable, c’est-à-dire une économie viable et qui respecte le seuil des limites planétaires », explique Timothée Fustec, qui en est le directeur général. À l’origine, en 2006, Kerlotec était une holding de Goodwill Management, une entreprise créée par ses parents Alan et Armelle Fustec, tous deux ingénieurs agronomes. Aujourd’hui, Kerlotec regroupe un centre de formation, un bureau de conseil en autonomie énergétique, une association, une ferme de productions maraichères bio… <!–more–>
Le tout est concentré eu un seul et même lieu : le Château de Brélidy, niché au sein d’une forêt des Côtes-d’Armor. « Nous avons acheté ce château du 16e siècle avec mes parents et mes frères en 2018 pour y installer l’activité de Kerlotec. Mais nous n’y avons exercé qu’à partir de 2021, le temps de faire des travaux. Mes parents souhaitaient acquérir un lieu comportant une forêt, des terres agricoles mais aussi des chambres et des salles pour accueillir des formations de plusieurs jours ».

Des quotas calculés par entreprise
Mais quelles sont ces limites planétaires évoquées par Timothée Fustec ? « Il y a neuf seuils identifiés par les scientifiques du Stockholm Resilience Centre à ne pas dépasser au niveau planétaire (lire bonus) pour préserver la stabilité des écosystèmes et éviter des changements environnementaux brutaux et imprévisibles. On y retrouve bien sûr le changement climatique, mais aussi l’érosion de la biodiversité, la modification des usages des sols, l’utilisation d’eau douce…». L’enjeu de Kerlotec depuis 2021 est de rapporter ces seuils à l’échelle d’une entreprise.
Pour cela, l’entreprise a travaillé avec Good Will Management afin de créer des outils qui permettent de mesurer et d’obtenir des quotas plafond, propres à chaque entreprise en fonction de sa taille et de son secteur d’activité. « Mais personne ne les respecte aujourd’hui ! Pas même Kerlotec ! », glisse Timothée Fustec. « Nous avons fait les calculs pour nous, nous n’y sommes pas. Mais c’est aussi pour cela que nous avons choisi ce lieu pour implanter nos activités : pour mettre des choses en place, expérimenter et avancer. Nous voulons faire, montrer, pas juste conseiller ».
♦ Lire aussi : de futurs ingénieurs capables de construire un monde résilient
Expérimenter pour Kerlotec…
Aujourd’hui, Kerlotec est d’abord un centre de séminaires qui reçoit des entreprises se questionnant sur ces aspects environnementaux. « Nous accueillons les participants plusieurs jours au château. L’idée est qu’ils soient un peu dépaysés et qu’ils puissent prendre du recul », indique Timothée Fustec. Mais le souhait de la famille Fustec est aussi de montrer aux séminaristes tout ce qui est mis en place au sein du château. « Pour cela, nous nous servons beaucoup de la démarche low-tech. C’est aussi un choix de sobriété : au niveau de l’isolation du château par exemple, nous utilisons des briques de chanvre, car le chanvre est un matériau biosourcé. Rien n’est jeté, on rénove notre mobilier. Il y a un poêle à bois installé dans la salle de formation. On rend notre lieu de séminaire agréable de cette façon. Et bientôt, nous équiperons notre hangar de panneaux photovoltaïques qui vont nous permettre de produire plus d’électricité que nous en consommons. »

Timothée Fustec estime que mener toutes ces expérimentations dans un tel site est un gage de sérieux pour les entreprises qui viennent en séminaire. « C’est aussi un gage d’humilité. Car nous montrons que nous aussi, nous rencontrons des obstacles. Mais, si on arrive d’ici peu à respecter ces limites pour nous, les autres entreprises n’auront plus d’excuse. Nous pourrons leur dire « regardez, nous avons mis toutes ces choses en place ET notre activité économique fonctionne ».
…mais aussi pour les autres entreprises
Le site du Château de Brélidy dispose en outre d’une ferme de productions maraichères biologiques, nommée « Le champ du Dragon » qui emploie deux personnes. « C’est un cycle de vie presque complet, à faible impact, que nous proposons ici : on se nourrit grâce à nos productions, on se chauffe grâce au bois de notre forêt. Et on essaie de rendre tout cela désirable pour nos séminaristes. Nous pouvons imaginer des choses pour leurs activités, nous leur disons « c’est possible aussi chez vous », raconte Timothée Fustec.
Pour le moment, les entreprises qui viennent en séminaire sont plutôt des PME, qui sont, dans l’ensemble, déjà plutôt convaincues. Comme la société Lobodis, torréfacteur breton de café. « Nous avons expérimenté avec eux la torréfaction solaire du café. Nous avions au préalable mené une étude ensemble sur leur dépendance au gaz et comment y remédier. » Kerlotec a aussi réfléchi aux alternatives possibles au café que pourrait proposer Lobodis. « Chaque entreprise devra trouver son public et ses consommateurs dans le futur avec ces nouveaux enjeux environnementaux, tout en gardant un modèle économique soutenable. Il est donc impératif de parler aussi de pérennité ou de robustesse aux entreprises que nous recevons. On aborde aussi avec elles la notion de risques : de réputation, environnementaux, réglementaires. Ils sont indispensables à prendre en compte pour faire fonctionner l’activité. »
Un futur en mode projets
Les clients qui viennent se former repartent donc avec des chiffres, des conseils, des exemples d’améliorations possibles et des actions concrètes à mettre en place. « En général, ils nous font le retour que cette démarche est indispensable, mais ambitieuse », raconte Timothée Fustec. « Ils rapportent que se mettre à la sobriété est difficile mais qu’ils y gagnent en le faisant ». Lobodis vient, par exemple, de proposer une boisson à base de lupins torréfiés comme alternative au café.

Pour Kerlotec, le futur rime toujours avec le mot projets. L’entreprise se lance ainsi dans la production de biochar, un charbon végétal produit par pyrolyse de biomasses, qui améliore la fertilité des sols et la séquestration du carbone. « Nous allons pour cela utiliser les déchets de bois de notre forêt. Nous pourrons ensuite stocker du carbone, et vendre ainsi du crédit carbone. » Mais le plus gros enjeu reste celui du respect des limites planétaires. « Nous espérons vraiment réussir à respecter ces limites au sein de Kerlotec, en comptant le château et la ferme, pour le début 2027. Il ne nous reste plus qu’un an ! Mais c’est réellement notre principal objectif aujourd’hui ». ♦
Bonus
# Les autres actions de Kerlotec. Kerlotec a élaboré avec l’ADEME une méthode d’application de la démarche low-tech en entreprise. Cette méthode, sortie en décembre 2025, est disponible sur la bibliothèque de l’ADEME.
Kerlotec accompagne cette année les étudiants de la filière ingénierie des low-techs de Centrale Nantes (voir article). Ils expérimentent ainsi dans une longère de 100 m2 située à côté du château des systèmes low-tech afin de construire un habitat rural qui maximise le confort des usagers. En ce moment, ils réfléchissent par exemple à la conception d’une éolienne thermique.
# Le nom Kerlotec. Il vient du mot Ker qui signifie « maison » en breton + « lotec » en phonétique pour la sonorité de « low-tech ».
# L’écosystème économique. Au plan organisationnel, y sont regroupés :
- Tout d’abord, « Kerlotec University », Université d’entreprise pour dirigeants et cadres sur les stratégies de soutenabilités.
- Kerlotec Gremm : cabinet de conseil en autonomie énergétique et rénovation des bâtiments.
- Une ferme de productions maraichères biologiques, le champ du Dragon.
- L’agence Lucie, qui fait la promotion d’une RSE Positive.
- L’association Skeaf, dont l’activité est l’insertion sociale en mer.
28 personnes y sont actuellement employées.
♦ Lire aussi : Les entreprises DOIVENT réduire leur empreinte carbone
# Neuf limites planétaires. La vie sur Terre dépend de neuf processus biologiques, physiques et chimiques, identifiés par l’équipe internationale de chercheurs du Stockholm resilience centre (SRC). Ces chercheurs ont établi les seuils à ne pas dépasser pour chacun de ces processus, sous peine de provoquer des modifications brutales et irréversibles à l’équilibre de la nature. Leurs travaux font l’objet de recherches continues, et ont étés révisés plusieurs fois depuis leur première publication sur les limites planétaires en 2009.
Quand une limite planétaire est dépassée, on entre dans une zone « orange » d’augmentation des risques. Un deuxième seuil marque le passage dans une zone « rouge » de risque élevé. Plus l’on s’éloigne de l’espace de vie préservée (en vert), plus le risque est grand. En voici la liste :
- le changement climatique ;
- la destruction de la biodiversité ;
- l’utilisation massive d’engrais (l’azote et le phosphore) ;
- le changement d’usage des sols (la déforestation) ;
- le cycle de l’eau douce ;
- le rejet de nouvelles substances dans la nature ;
- l’acidification des océans ;
- l’appauvrissement de la couche d’ozone ;
- l’augmentation du nombre de particules dans l’atmosphère.
En septembre 2025, seules les deux dernières limites n’ont pas été franchies.