Société

Par Maëva Gardet-Pizzo, le 16 janvier 2026

Journaliste

Comment j’ai essayé de parler à quelqu’un qui ne pensait pas comme moi …

Briser les bulles et rétablir le dialogue entre des personnes qui ne voient pas le monde de la même manière. C’est ce que vise le dispositif Faut qu’on se parle porté par la Fondation Bayard. Est-ce que ça marche ? Est-ce qu’on arrive à nouer ce dialogue ? On a testé. On vous raconte.

Le café est vide mais il y fait bon. Mes mains glacées vont pouvoir se décrisper un peu. La patronne est en train de fumer sa clope à l’extérieur. C’est ici que Driss* m’a proposé que l’on se retrouve. Près du Palais Longchamp. Un bar-tabac, « temple du désaccord » pense-t-il. Tel qu’on aurait pu en trouver au début des années 2000, peut-être même avant. Couleurs criardes. Odeur de pastis teintée de tabac. Clips de Florent Pagny plein les oreilles.

Nous avons été mis en relation par un algorithme. Mais contrairement à ses confrères d’applis de rencontres classiques, ce n’est pas pour nos similitudes que nous avons matché mais pour nos façons de penser différentes. Enfin, en théorie.

Faut qu’on se parle

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Cet algorithme, c’est celui du dispositif « Faut qu’on se parle » porté par le Fonds Bayard et déjà à l’œuvre, sous d’autres noms, dans une centaine de pays. L’idée : faire dialoguer entre elles des personnes aux opinions politiques opposées. Et faire face à la polarisation des idées de plus en plus forte dans certaines sociétés, France et États-Unis notamment.

Evolution de la polarisation idéologique entre 2006 et 2019, mesurée par la différence des positionnements des partis politiques sur une échelle de 0 à 10. Données extraites de Ideological Polarization and Far-Right Parties in Europe (2022).

La polarisation décrit en fait un phénomène de séparation. En matière idéologique, cela signifie que les positions extrêmes prospèrent tandis que les plus centrales s’affaissent. Un phénomène sans aucun doute accru par l’essor des réseaux sociaux. La faute à des algorithmes qui mettent en avant les contenus en phase avec ce que l’on pense déjà. Jusqu’à effacer ceux qui pourraient remettre en question nos opinions. Biaisant notre vision du monde.

Avoir des idées bien tranchées n’est pas un mal. « Une absence totale de polarisation signifierait l’absence de débat et se traduirait par une forte inertie conservatrice. Toute évolution sociale serait alors improbable », explique Markus Wagner de l’Université de Vienne, cité dans un article de science.lu, géré par le Fonds National de la Recherche au Luxembourg.

Cette polarisation peut même inciter au vote, ajoute l’article.

Néanmoins, quand cette polarisation se combine à une polarisation sociale, c’est-à-dire que les idées politiques divergentes génèrent la constitution de groupes qui se mélangent de moins en moins, voire qui s’opposent de façon plus ou moins violente, cela peut mettre à mal une forme de cohésion sociale, et anesthésier le dialogue. De sorte que, observe l’article, cette polarisation est susceptible de rendre plus difficile la recherche de solution à des problèmes complexes.

Des conséquences collectives auxquelles s’ajoutent parfois des difficultés plus personnelles.

Dans ma bulle

Si j’ai voulu tester ce dispositif, c’est avant tout parce que j’ai parfois l’impression d’être coupée de tout un tas de personnes. Dans mon travail de journaliste indépendante exploratrice de solutions, avec une grande liberté des sujets que je traite, je passe mon temps aux côtés de gens qui partagent à peu près les mêmes valeurs et opinions que moi. Il y a toujours des nuances bien sûr. Mais, dans les grandes lignes, on est raccord. Pourtant, il suffit de voir les résultats des élections, y compris dans une ville comme Marseille, très fragmentée, pour se rendre compte qu’autour de moi, beaucoup de gens pensent tout autrement. Je ne leur parle jamais vraiment. Et quand je sens que quelqu’un commence à aller sur des terrains d’opinions trop éloignés du mien, mon cerveau passe en mode alerte. J’ai alors tendance à me braquer et vite changer de sujet. De peur que ça la discussion ou l’échange parte en vrille.

Il reste la famille. Mais cela fait un bout de temps qu’on évite soigneusement de parler de politique car on sait à quel point elle pourrait gâcher la fête. Alors on esquive, chacun ses opinions bien au chaud dans un coin de son esprit.

Driss aussi a ressenti le besoin de sortir de sa bulle après avoir vécu dans une ville où ses opinions faisaient un peu tache. Il espérait pouvoir entamer un dialogue constructif avec quelqu’un qui pense différemment de lui. Mais pas sûre d’être le date rêvé.

Le match

Remontons un peu dans le temps. Pour établir les matchs, le dispositif « Faut qu’on se parle » propose de répondre à un petit questionnaire. Parmi les questions : faut-il davantage taxer l’héritage ? Doit-on arrêter de manger de la viande pour lutter contre le réchauffement climatique ? L’immigration est-elle une chance pour la France ? Les juges sont-ils trop laxistes ? On sent le potentiel de ce genre de questions pendant un repas de Noël … Mais aussi des questions plus ouvertes sur ce que serait une société idéale par exemple. Déléguée générale du Fonds Bayard Agir pour une société du lien, Céline Hyon précise néanmoins que toute personne tenant des propos racistes ou insultants serait exclue du dispositif.

♦ Lire aussi : Nathalie Gatellier, La Fabrique du Nous

S’y ajoutent quelques considérations sur l’âge et le lieu de résidence, le but étant de permettre des échanges en personnes et non à distance.

Quelques semaines plus tard, je reçois un mail : « Pouvons-nous vous présenter quelqu’un? ». On me présente alors le profil de Driss. La trentaine. Habitant du centre-ville de Marseille. Bio-informaticien. Ce qui nous sépare me semble assez léger puisque ce sont sur des questions pour lesquelles j’ai un avis plutôt nuancé que nous sommes a priori en désaccord. L’intelligence artificielle (IA) va-t-elle nous rendre plus bêtes ? Doit-on arrêter de manger de la viande pour lutter contre le changement climatique ? Faut-il encadrer les loyers sur tout le territoire ?

Ces sujets, nous les approfondissons quand nous sommes en face et, en effet, la divergence est légère.

Une homogénéité difficile à éviter

« Lors de la première édition, en 2024, 6 400 personnes s’étaient inscrites, avec une bonne parité hommes-femmes, mais on a constaté une forte homogénéité idéologique », constate Céline Hyon. « On avait des personnes plutôt urbaines, de catégories sociales plutôt favorisées, avec 80 % de réponses similaires dans le questionnaire ». Alors qu’approchait la clôture des candidatures de la promotion 2025, elle se réjouissait d’une plus forte diversité des participants, permise notamment par la participation de nouveaux médias en plus de La Croix, comme notamment Notre Temps ou Réel Média. Des médias dont le public diffère de celui de La Croix par son âge et ses opinions politiques.

Peut-être ces médias ont-ils peu de résonance à Marseille. Car avec Driss, la discussion se poursuit. Le bar s’est rempli. Peut-être de gens qui ne pensent pas comme nous, qui sait. Cela fait deux heures que nous parlons. La discussion est fluide mais on a beau chercher, on n’a pas trouvé de vrais désaccords sur quoi que ce soit. On sait au moins qu’on n’est pas seuls à vouloir la crever, cette bulle. ♦

*Le prénom a été changé

 

Bonus

# Un dispositif initié par le fonds de dotation La Fabrique du Nous. Son équipe a motivé My Country Talks (nom du dispositif à l’étranger) de lancer leur action en France, travaillé sur le contenu et sa mise en place. Enfin, convaincu le Fonds Bayard-Agir pour une société du lien et La Croix de s’engager et porter la démarche.