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Par Marie Le Marois, le 19 janvier 2026

Journaliste

Femmes sans abri : Chez Marthe, l’hébergement qui brise l’isolement

©Marcelle

Environ 3000 femmes et autant d’enfants passent chaque nuit dans la rue. Il existe bien des centres d’hébergement d’urgence, mais ils sont saturés et la mixité peut être problématique. Face à ce constat, Habitat Alternatif Social (HAS), avec le concours de JUST, ouvre à Marseille un hébergement temporaire dédié aux femmes sans abri, avec ou sans enfant : Chez Marthe. Initié par une entrepreneuse sociale, Véronique Eyraud, ce lieu est à la fois un refuge, un tremplin et une ouverture sur la ville. Une expérimentation destinée à être essaimée ailleurs, en France.

Rien ne laisse penser que l’immeuble abrite Chez Marthe. La façade en pierres de taille est sobre et discrète. Seule une statue de Vierge à l’Enfant, vestige d’un héritage religieux, surmonte la porte cochère. Derrière cette apparence modeste se cachent un site de 1420 m2, trois bâtiments et bien des surprises. Une chapelle néogothique avec ses ornements intacts et son orgue majestueux classé. Une soixantaine de chambres, un réfectoire, une cuisine professionnelle. Et, au cœur de l’ensemble, un jardin poétique, où un olivier et un citronnier apportent une touche de sérénité.

♦ 330 000 : le nombre de personnes sans domicile en France aujourd’hui selon le rapport Femmes sans abri, la face cachée de la rue. Dont 40% de femmes, seules ou bien souvent avec enfants. Environ 3 000 femmes dorment chaque nuit dans la rue. Les autres sont hébergées en centres d’hébergement d’urgence ou en centres pour demandeurs d’asile (cada). 

Un bâtiment vacant 

Cet ancien couvent, géré autrefois par les sœurs de Notre Dame de la Compassion, a accueilli, tour à tour, des religieuses et des étudiantes, puis a été vacant pendant plus d’un an @Marcelle

Derrière les murs épais de ce site vacant depuis un peu plus d’un an, c’est une tout autre histoire qui s’écrit aujourd’hui. Celle d’un lieu qui, après avoir abrité des religieuses et des étudiantes (bonus), se transforme en réponse concrète à une urgence sociale trop souvent ignorée.

Car à Marseille, comme ailleurs, les femmes sans-abris font partie des grandes oubliées. « Le manque d’hébergement d’urgence ne cesse de s’aggraver et conduit encore trop souvent à des mises à l’abri de femmes parfois avec enfants à l’hôtel, une réponse précaire et peu adaptée », alerte Véronique Eyraud, coordinatrice du projet Chez Marthe, depuis la salle qui lui sert pour l’instant de bureau. C’est, dans les meilleurs des cas, l’hôtel. Car souvent, les femmes sont dans la rue, invisibles. « Elles marchent ou se cachent pour éviter le froid et les violences ».

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Plusieurs typologies de femmes sans-abris

Chapelle néogothique aujourd’hui espace collectif pour événements et ateliers @Marcelle

Cette entrepreneuse sociale, qui travaille notamment pour HAS (Habitat Alternatif Social) comme directrice du pôle gestion locative, précise qu’il n’existe pas une seule typologie de femmes sans abri, mais plusieurs. Elles se retrouvent à la rue après une migration, une perte d’emploi, une séparation, ou une exclusion de leur logement. Ces exclues ont tous les âges – certaines sont étudiantes, d’autres ont dépassé la soixantaine. « Elles pourraient être nos mères, nos filles, nos sœurs. Les erreurs de parcours arrivent à tout le monde », martèle cette pourfendeuse de l’habitat indigne et de la précarité en général, militante de l’accueil inconditionnel.

Pour cette militante convaincue, l’insertion ne peut se construire sans un logement stable. Elle a alors imaginé un projet audacieux baptisé du prénom de sa grand-mère, Marthe, femme humaniste, qui hébergeait des enfants de la DDASS (voir vidéo).

Mixité entre femmes hébergées et femmes engagées 

Plus qu’un toit, Chez Marthe est un dispositif pour lutter contre l’isolement, retisser du lien, faire émerger les talents et retrouver confiance en soi. Un lieu ressource, à la fois refuge et tremplin, qui réunit centre d’hébergement et tiers-lieu ouvert sur la ville. Quelle plus belle demeure pour ancrer le projet que l’ancien couvent des sœurs de Notre Dame de la Compassion ? Le futur bailleur en titre Batigère Habitat Solidaire a confié les clefs à HAS, signataire de la convention d’occupation temporaire, en décembre 2025. Chez Marthe a un an pour expérimenter son modèle. À la suite de quoi le nouveau propriétaire transformera les bâtiments en résidence de jeunes actifs.

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Un refuge pour 30 femmes

Les femmes hébergées pourront investir tous les espaces qui composent le site @Marcelle

Ces femmes sans-abris, dont les premières arrivent les prochains jours, seront orientées par le numéro d’urgence social 115. Contrairement aux hôtels mobilisés en urgence, où les femmes et les enfants vivent dans des espaces exigus, sans possibilité de cuisiner ni de disposer d’un cadre de vie adapté au quotidien, Chez Marthe elles pourront avoir leur chez elles dans le bâtiment qui leur est réservé, de l’autre côté du jardin. Certaines chambres possèdent leur douche, d’autres la partagent. Quelques-unes, plus grandes, sont destinées aux familles. Les résidentes seront encadrées par des travailleurs sociaux, une coordinatrice et un directeur de pôle, tous salariés de HAS (bonus).

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Un tremplin avec Sister4good

Chantiers participatifs avec les Sistas pour remettre en état le site : ménage, jardinage, tri, rangement, déco et préparation des chambres hôtes. @DR

Les ‘’dames’’, comme les appelle Véronique Eyraud, côtoieront d’autres femmes. Des passionnées, engagées dans la société et déterminées à changer les codes : les Sistas de Sister4good. Ce collectif féminin, basé notamment sur l’entraide, l’inspiration mutuelle et la célébration des réussites, évoque la puissance de la sororité. « Celle qui permet à chacune de se faire la courte échelle », résume Véronique Eyraud qui a croisé leur chemin à une époque éprouvante pour elle. « J’allais mal, les Sistas m’ont portée et d’un coup, j’ai cru en moi, et j’ai monté Chez Marthe, un projet plus grand que je ne le pensais ». Si ce collectif lui a donné force et confiance, et permis de rebondir, pourquoi n’en ferait-il pas autant avec les femmes de la rue ? L’idée est de leur proposer de participer à des ateliers avec les Sistas : jardinage, atelier bricolage, bien-être…

Elles croiseront également celles et ceux qui travaillent dans l’espace de coworking – structures de l’Économie Solidaire et Sociale et associations, telles que Benenova. Cette plateforme, fondée à Marseille par la pétillante Mathilde Thibaud, Sista par ailleurs, met en lien associations et bénévoles pour des missions ponctuelles, courtes et collectives.

Une ouverture vers l’extérieur

Les Petites Cantines investissent le réfectoire de l’ancien couvent. Il aura son entrée privée depuis la rue @Marcelle

Chez Marthe accueille, enfin, les Petites Cantines, les premières à Marseille. Ce restaurant de quartier, au menu unique de saison, a la particularité d’être participatif, et à prix libre. Ouvert au public, il permettra aux ‘’dames’’, si elles le souhaitent, de cuisiner, de déjeuner et de tisser des liens avec des personnes de l’extérieur. Une étape possible vers la réinsertion sociale.

Durant l’année, des événements, pilotés par Sister4good avec les résidentes et les habitants du quartier, animeront le lieu. « On y inventera des expos, des bals popu, des spectacles, des chorales, des moments simples et précieux, égrène Véronique Eyraud. On nouera des partenariats avec l’école élémentaire juste à côté, les parents d’élèves, les commerçants… C’est un lieu qui s’adapte à celles qui l’habitent et à celles qui le font vivre ». Un lieu transformateur pour les femmes hébergées, mais aussi pour ceux qui le côtoient.

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Une expérimentation

Le Diocèse, ancien propriétaire des lieux, a laissé sur place un trésor : lits, tables, chaises et une cuisine professionnelles toute équipée @Marcelle

Avec ses 60 chambres, l’ancien couvent pourrait accueillir bien plus que 30 femmes. « Mais le financement de l’État est pour 30 », précise la coordinatrice. L’équipe dédie les chambres restantes, situées dans le premier bâtiment, à JUST – qui souhaite y installer des étudiantes en situation de précarité – ou en cas d’urgence. « On garde également des chambres en réserve, si jamais il y a des tensions du côté des dames et qu’il faut en déplacer certaines », explique cette quadra avenante. Elle a conscience que les hébergées peuvent ne pas s’entendre entre elles, que le lien avec les Sistas peut ne pas se tisser. Enfin, que le modèle peut tourner court. « Mais, s’il fonctionne, nous l’essaimerons ailleurs », annonce l’audacieuse, qui serait intéressée dans ce cas d’investir les logements vacants.

Et après ?

Au premier rang : Daphné Charveriat et Dalila Latreche – El Jaouadi, fondatrices de Sister4good. Et Véronique Eyraud, coordinatrice de Chez Marthe. @DR

Ce projet pilote, aussi essentiel soit-il, reste une solution temporaire. Dans un an, les femmes hébergées chez Marthe devront quitter les lieux. Une échéance qui n’inquiète nullement Cécile Suffren, directrice générale de HAS. « Cette résidence offrira aux femmes un espace pour reprendre le contrôle sur leur vie, leur santé, leur citoyenneté. Les équipes de HAS les accompagneront dans ce parcours d’émancipation, notamment à travers l’accès au logement social, aux pensions de famille et à d’autres dispositifs favorisant leur autonomie ».

Véronique Eyraud et les équipes ont hâte d’accueillir les premières dames et de mener des projets avec les Sistas. Mais elles savent que le chemin sera long et devront patienter. « Il est trop tôt, elles auront besoin de se poser et se reposer. Il va falloir respecter leur temporalité. L’important est qu’elles aient d’abord un toit sur la tête ».♦

* La Fondation de France Méditerranée parraine la rubrique société et vous offre la lecture de cet article *

Bonus

[pour les abonnés] – Genèse de Chez Marthe – Financements – La Congrégation des sœurs de Notre Dame de la Compassion – Habitat Alternatif Social – JUST –

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