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Stand-up : quand le rire répare l’intime et le collectif
Sur scène, un humoriste, un micro et des punchlines. Le stand-up, à l’origine un simple divertissement, s’impose de plus en plus comme un outil capable de soigner des maux individuels ou collectifs. À Marseille, les ateliers d’HUP – Humour d’Utilité Publique, offrent à des jeunes fragilisés par la maladie la possibilité de réinventer leur histoire. Et les chroniques décalées de Demain Marseille transforment les problèmes de la cité en futur désirable.
Demain Marseille est un spectacle de chroniques qui parle des problèmes de cette ville, imagine le futur et met en lumière des associations locales, le tout par le rire. Le plateau, animé par la stand-uppeuse Donia Joly, est formé par quatre à cinq humoristes, qui débarquent chacun avec leur univers et leur focus : propreté, transports, gentrification, repli sur soi, etc.. Marcelle a assisté à deux spectacles où le format, à la fois drôle et percutant, a démontré une nouvelle fois la puissance de l’humour. Celui-ci permet non seulement de rendre accessibles des sujets complexes, mais aussi de créer du lien et d’impliquer activement le public dans une réflexion collective. Les prochains, les 14 mars et 30 avril 2026. <!–more–>
Dans la même veine, HUP – Humour d’Utilité Publique utilise le stand-up comme outil d’expression pour des publics fragilisés. Son premier programme, Déclic Stand-up, a été lancé avec des jeunes atteints de cancer ou en rémission, accompagnés par Sourire à la Vie à Marseille. Et des jeunes souffrant de troubles des conduites alimentaires (TCA), accueillis au centre Val Pré Vert à Mimet. Encadrés par l’humoriste Merwan Sali, ces jeunes ont transformé leur vécu, souvent difficile, à mettre en mots, en matière humoristique. Ils montent pour la première fois sur scène les 31 janvier et le 6 février 2026, avec un spectacle où la maladie n’y est ni occultée ni idéalisée. Mais réinventée en une force de vie.
Pourquoi l’humour plutôt qu’une autre d’expression pour aborder ces sujets ?

Donia Joly, fondatrice et animatrice de Demain Marseille : « L’humour permet de décaler le regard. Il transforme des sujets lourds ou anxiogènes en matière à réflexion collective. Dans le contexte actuel, les gens ont besoin de relâcher la pression. Loin d’être une fuite, le rire est une porte d’entrée.
Il permet à des publics très différents de s’intéresser à ce qui se passe autour d’eux, là où un discours plus frontal ou moralisateur risquerait de les faire décrocher ».

Maïa Bouakli, fondatrice et présidente de HUP : « L’humour permet de prendre de la distance par rapport à la maladie, de dédramatiser et soulager la tension qu’elle crée chez le patient et autour de lui. C’est une manière de se raconter et de se réapproprier son histoire en faisant des blagues sur le cancer, le regard des autres, les maladresses commises par l’entourage. C’est aussi un outil à la portée de tout le monde, particulièrement chez les jeunes. Quant au stand-up, nous choisissons ce format plutôt que le théâtre comique ou l’improvisation, car il parle naturellement aux jeunes, qui en consomment beaucoup sur les réseaux sociaux. Le style reste très accessible, pas besoin d’avoir un bagage culturel ou d’avoir lu Racine ».
Comment parvenez-vous à les transformer en blagues ?

D.J. : « L’humour part presque toujours d’une douleur, d’une gêne, d’un frottement avec le réel. Quelque chose qui ne va pas, agace, fait mal. Le rire permet d’expier ça ensemble, en public. Je fais souvent le parallèle avec l’économie circulaire (mon autre métier) : l’humour, c’est transformer des déchets en ressources. Une galère dans la ville, un dysfonctionnement, une absurdité du quotidien deviennent une matière première. On ne nie pas le problème, on le transforme. Et parfois ces déchets deviennent des pépites ! Comme le sujet de la gentrification, traité par les mains expertes de Janice En Flammes, humoriste et sociologue. Ou notre façon de parler du sujet des sans-abris avec l’association La Cloche, à travers un questionnaire “Les Sans Abris à Marseille, Les Festivaliers à Cannes ou les deux ?”.

M.B. : « Les blagues ne naissent pas toujours de situations drôles. Parfois, elles viennent d’anecdotes douloureuses. L’intention est essentielle : il faut être prêt à en rire et à faire rire les autres. Une blague, c’est souvent une tragédie à laquelle on ajoute du temps. Avec le recul, on peut rire de tout. Sur le moment, le sujet est grave et il nous touche profondément. Mais plus tard, peut-être qu’en rire nous fera du bien. C’est la manière de fonctionner de mon mari (l’humoriste Merwan Sali NDLR) : trois jours après la mort de sa mère, il en faisait déjà une blague. Cette façon de réagir peut sembler décalée, mais personne ne nous oblige à rester dans la souffrance. L’humour ne nie pas la douleur, il la rend plus supportable. C’est une décharge émotionnelle, un exutoire qui permet de mieux traverser les épreuves ».
Et à rester léger, sans jamais verser dans la stigmatisation ?

D.J. : « La clé, c’est l’intention. On ne monte jamais sur scène pour faire la leçon ou pour asséner une vérité. L’humour fonctionne quand il pose des questions, pas quand il donne des réponses toutes faites. Il y a aussi beaucoup de travail sur le point de vue, l’autodérision, le fait de toujours se mettre soi-même dans l’équation. On rit avec le public, jamais contre lui.
Enfin, la légèreté vient du plaisir. Si nous, sur scène, on prend du plaisir à jouer avec ces sujets, le public le sent immédiatement ».
♦ (re)lire Avec rigueur scientifique et humour, la méthode Celsius sensibilise sur le climat

M.B. : « Une des valeurs de l’association est la bienveillance, on ne fait pas d’humour qui divise ou stigmatise. L’intention est de faire rire, pas de montrer du doigt. Cet espace sécurisé est essentiel pour les jeunes. Mais il faut renouveler tout le temps le cadre, rappeler la limite entre l’humour et le harcèlement. Faire des blagues sur le physique ou l’apparence, non. Faire tous la même blague sur une même personne, non plus. Mais tourner en dérision les habitudes ou la personnalité, oui. Par exemple, on ne va pas rigoler sur les 30 kilos en trop d’Elsa, mais sur le fait qu’elle pose toujours des questions au début des ateliers.
Enfin, pour maintenir cette légèreté, on délivre les blagues avec le sourire, le regard ouvert et dans la bonhomie. L’association s’inspire beaucoup de la technique de Merwan qui ne dit jamais une blague sans sourire ».
Dans vos projets, pourquoi cette dimension collective (troupe, public) ?

D.J. : « Même si chaque blague part d’un point de vue intime, elle s’adresse toujours à un collectif. Je suis convaincue que c’est en partant de l’intime qu’on touche à l’universel. Sur scène, les humoristes parlent d’eux, de leur rapport à la ville, à la société, à leurs contradictions. Certains sont engagés, d’autres moins. Dans la salle, le public se reconnaît souvent, le rire devient un langage commun. L’humour peut permettre de renouer le dialogue là où il est rompu. Rire ensemble de nos problèmes communs, c’est déjà reconnaître qu’on partage une forme de collectif ».

M.B. : « Sans interaction dans les ateliers, l’expérience perd son sens. Le rire est contagieux : quand un participant rit, il libère celui des autres et petit à petit, tous se détendent. Monter sur scène devant un public est tout aussi essentiel, car ça met tout le monde au même niveau.
L’objectif est commun, la peur aussi, et c’est ce qui unit. Enfin, le rapport avec le public est tout aussi enrichissant. Des spectateurs réalisent qu’ils partagent les mêmes épreuves que le stand-uppeur et inversement ».
♦ (re)lire La Madeleine Proust, humoriste et ethnologue de nos campagnes
Comment l’humour peut-il aider à imaginer un futur ?

D.J. : « Il permet de partir du réel, sans naïveté. La consigne d’écriture que je donne aux humoristes est très claire : imaginer le futur à partir des problèmes actuels. On peut rêver de voitures volantes, bien sûr. Mais il est souvent plus puissant d’imaginer des transports en commun qui répondent réellement aux besoins des Marseillais. L’humour permet de formuler des futurs désirables et crédibles. Des futurs qui parlent du quotidien ».
M.B. : « Il donne aux jeunes une vision nouvelle de leur maladie. Ils en rigolent, il n’y a pas que du drame. Ils sortent du rôle de victime, prennent le contre-pied de l’épreuve, se réapproprient leur histoire. L’humour leur offre une nouvelle façon de considérer leur situation par rapport aux autres et des blagues toutes faites pour affronter le regard des autres, les questions à l’école, les maladresses de l’entourage. Enfin, de nombreuses études scientifiques démontrent les bienfaits du rire sur le moral, qui contribue à la guérison ».
Comment les spectateurs (entourage, public) réagissent-ils ?

D.J. : « Les rires, les applaudissements, les félicitations, c’est précieux. Mais donner envie de passer à l’action, même modestement, est encore plus fort. C’est le cas : des spectateurs me disent qu’elles ont décidé de s’engager auprès d’une association présentée sur scène ».
M.B. : « Les blagues permettent aux jeunes d’aborder sous un autre angle leur maladie avec leur famille et les soignants, qui les voient alors sous un jour nouveau. Quant au public, nous ne savons pas encore, car c’est la première fois que les jeunes se produisent. Mais nous avons déjà des structures intéressées pour tester le format avec des jeunes qui connaissent d’autres difficultés, comme la précarité ».
L’humour peut-il changer les mentalités ?

D.J. : « On ne prétend pas changer le monde à coups de blagues. Mais si l’humour permet déjà de questionner, de regarder les choses autrement, alors on a gagné. Changer un regard, c’est souvent la première étape avant un changement de comportement ».
M.B. : « Absolument. Mariée à un humoriste, je vois comment il utilise le rire pour apprivoiser ses épreuves, là où mon premier réflexe est de pleurer. Il m’a montré une autre manière de les vivre, avec plus de légèreté, sans nier la tristesse. L’humour redonne du mouvement à la vie.
Mon rêve ? Qu’il soit un jour reconnu comme un outil de santé mentale, au même titre que la thérapie ou le yoga. Après nos spectacles, je vois les gens échanger, blaguer, se connecter plus facilement. Le rire crée du lien ».♦

Bonus
# Genèse. Humour d’Utilité Publique est le fruit d’une rencontre. Maïa Bouakli est humanitaire quand elle croise la route de l’humoriste Merwan Sali, révélé au grand public dans La France a un incroyable talent avec un sketch sur son propre cancer. Ensemble, ils décident de monter une association loi 1901 pour aider des jeunes vulnérables dans leur parcours de résilience. Partenaires dans le boulot, ils le sont aussi dans la vie.
# Demain Marseille est né de deux constats de Donia Joly. D’un côté, son média éponyme mettait en lumière les acteurs locaux engagés pour la ville, mais ne touchait souvent que les déjà convaincus. De l’autre, son expérience de stand-uppeuse : sur scène, elle a mesuré la puissance du rire pour capter l’attention et ouvrir les cœurs, là où d’autres formats peinent à le faire. L’idée était donc simple : utiliser l’humour pour parler de Marseille autrement, et toucher un public plus large.
♦”Rire du réel, c’est une façon de lui dire qu’on n’a pas peur de lui”, Guillaume Meurice, in Bouffons !
# Les défis ? D.J. : « Le premier défi a été l’hybridité du format. Demain Marseille n’entre dans aucune case évidente : ce n’est ni du stand-up classique, ni une conférence, ni un débat citoyen. Mais un spectacle qui fait rire en parlant de problèmes très concrets, en imaginant le futur, et en donnant aussi la parole à des associations – avec lesquelles on rigole. Expliquer ce concept, le rendre lisible sans l’appauvrir, a demandé beaucoup de pédagogie. Il a aussi fallu trouver le bon équilibre entre exigence artistique et engagement : rester drôle, accessible, sans édulcorer les sujets. Enfin, il y a un défi plus intime : assumer une posture engagée sans tomber dans le militantisme ou le discours moralisateur. C’est une ligne de crête permanente, mais c’est aussi ce qui fait la singularité du projet ».
M.B. : « Le plus grand défi avec les jeunes de Val Pré Vert a été de gagner leur confiance et qu’ils aient confiance les uns envers les autres, alors qu’ils ne se connaissaient que depuis trois semaines au début des ateliers, ces ados souffrent, se déprécient, sont parfois victimes de harcèlement. Et leurs troubles (de l’alimentation NDLR) ne se résolvent pas facilement parce que l’origine est multifactorielle. Sur les 25 participants initiaux, seuls sept sont restés. Mais leur progression est remarquable. Ils osent désormais s’exprimer devant les autres, tester des blagues, et ont même adopté le réflexe de noter des anecdotes pour en faire des sketchs. Nous les avons aidés à les retravailler pour les rendre plus drôles.
Avec Sourire à la Vie, la dynamique de groupe était déjà bien installée. Les ados passent chaque week-end ensemble, formant une communauté soudée. Leur complicité et leur confiance mutuelle facilitaient tout, y compris l’humour et les échanges spontanés. Notre rôle a consisté à amplifier cette énergie existante, à nourrir leur envie de partager et de créer ensemble. Leurs retours ? Ils se sentent plus à l’aise pour parler en public et aborder leur maladie avec liberté. Surtout, les ateliers leur ont offert des moments de rire et de complicité, comme en témoigne leur plaisir à « rigoler entre copains ».
♦”Rire d’une tragédie, c’est une façon de montrer que la vie reprend le dessus”, Swann Périssé, in Bouffons !
# Les projets ? M.B. : « Grandir. Nous sommes que tous les deux avec quatre bénévoles pour délivrer le programme Déclic Stand-up. Nous cherchons des partenaires financiers et d’autres humoristes intéressés par l’impact social. Ils devront croire à nos valeurs – accessibilité, bienveillance, confiance et résilience ».
D.J. : « Continuer à faire grandir le projet sans perdre son âme, et idéalement sans vendre la mienne. Trouver le bon équilibre entre exigence artistique, engagement et accessibilité. Et surtout, continuer à proposer des spectacles toujours plus drôles et surprenants ».
Aujourd’hui, ce format est pensé comme un laboratoire. Marseille est un terrain formidable, mais demain, on pourrait imaginer le futur de la parentalité, de l’éducation, du travail, ou même d’une industrie en entreprise.On a déjà été approchés pour imaginer de nouvelles formes de consultation publique, ou des événements en entreprise où l’humour permettrait de projeter collectivement un avenir. Quel que soit le terrain, les objectifs restent les mêmes : informer en divertissant et surtout, mobiliser par le rire ».