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Au Cap-Vert, le pari du retour utile
Sur l’île capverdienne de Santiago, aux portes du parc national de la Serra Malagueta, une maison d’hôtes se distingue parmi les structures touristiques qui tendent à se multiplier. « Côté de France » est tenue par une Française mariée à un Capverdien. Quand le couple fait le pari d’aller vivre dans cet archipel de dix îles, ce n’est pas encore un eldorado pour tour-opérateurs. Dans ce pays où le tourisme représente désormais près d’un quart du PIB, Magali Barbosa Correia-Lefévère, incarne une immigration originale, qui conjugue entrepreneuriat et militantisme social.
Elle a découvert le Cap-Vert en 1997, au bras de son mari capverdien. Arrivé tout bambin en France avec ses parents, ce dernier y retournait pour la première fois. Choc culturel et coup de cœur immédiat pour “ce pays de lumière et d’humanité”. Après des allers-retours répétés, le couple décide de s’y installer durablement, avec ses deux enfants alors âgés de 6 et 4 ans. À rebours de l’expérience vécue par la famille de son mari, venue chercher en France des débouchés économiques. « Les habitudes, la culture, la langue… tout était nouveau », confie-t-elle.

Entre tourisme et impact social
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À Côté de France, le gîte géré par Magali, l’accueil des voyageurs se mêle à une attention particulière portée aux enfants d’Achada Lem, village rural pauvre. Le tourisme n’est pas seulement une source de revenus, il devient un pont entre cultures et générations. « Certains visiteurs reviennent chaque saison, pour redécouvrir l’île et ses randonnées, mais aussi pour s’investir auprès des enfants ».
Car l’action de Magali ne se limite pas à l’hospitalité. Depuis la France où elle est immatriculée, « car c’est un gage de transparence financière », elle a lancé l’association Ensemble pour le Cap-Vert. Son objet est clair, il s’agit de soutenir matériellement et financièrement les enfants défavorisés des environs, pour garantir une scolarité réussie et favoriser leur épanouissement.

Un soutien structuré dans un contexte rural

En une génération, le Cap-Vert a fait des progrès considérables en matière d’éducation, avec aujourd’hui un taux d’accès à l’école primaire et un taux d’alphabétisation qui atteint les 85%. Pour autant des défis persistent, notamment en milieu rural où l’accès aux établissements scolaires reste compliqué en raison de l’éloignement de nombreux hameaux villageois. La pauvreté continue également à creuser les inégalités sociales. Magali explique par exemple que dans son village, beaucoup d’enfants vivent avec leur grand-mère, les parents (et les mères souvent) ayant émigré pour trouver du travail, laissant derrière eux une précarité tant matérielle qu’éducative. « Souvent, ces grands-mères qui appartiennent à des générations n’ayant pas connu l’école n’ont ni les moyens ni la capacité d’aider leurs petits-enfants avec les devoirs. Et c’est là que notre travail commence. »
À travers l’association, elle accueille des enfants issus de milieux défavorisés, repérés avec le concours de leurs enseignants. Ils passent un petit test d’entrée qui évalue leurs difficultés scolaires et leur environnement, mais aussi leurs capacités. Chaque après-midi, ils sont ainsi une vingtaine à bénéficier d’un accompagnement personnalisé, incluant aide aux devoirs et activités éducatives par des étudiants rémunérés pour ce travail.
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Au-delà des livres : jeux, sorties et ouverture culturelle
La dimension sociale de l’association ne s’arrête pas au seul soutien scolaire. « Le goûter est un moment fort, car dans certaines familles les repas dépendent directement des cultures, donc varient en fonction des périodes de l’année et des récoltes. Souvent, ils ne sont pas équilibrés ».
Magali veille également à ce que ces enfants accèdent à des expériences hors de portée des familles rurales pauvres. Comme les sorties à la plage, à une vingtaine de kilomètres du village. Mais aussi des séances de cinéma, repas en famille, activités manuelles avec des artisans d’art des environs. « Ces moments sont autant d’ouvertures culturelles qui élargissent leurs horizons et renforcent leur confiance en eux ». Émue, elle évoque le cas de Marcia, une jeune fille suivie depuis cinq ans, dont la progression scolaire et l’épanouissement ont été salués par l’institutrice qui s’est démenée pour qu’elle puisse poursuivre ses études. Un symbole pour le village.

Un modèle économique simple et transparent
Ensemble pour le Cap-Vert peut fonctionner grâce aux dons essentiellement. Les contributions mensuelles des donateurs s’échelonnent entre 20 et 50 euros. Le budget minimal pour faire vivre la structure est de 300 euros par mois, en incluant la rémunération d’un étudiant et la collation quotidienne. Sa maison d’hôtes contribue en mettant à disposition l’espace de travail. Mais Magali est claire : elle ne perçoit rien pour ce travail.

L’association est française et immatriculée dans le Var, où réside sa fille, afin d’en garantir la transparence. « Je voulais une structure neutre, solide, qui ne puisse pas être soupçonnée de détournement ou d’activités politiques. Afin que l’aide arrive vraiment là où elle doit arriver ». Au Cap-Vert, malgré une économie en croissance, le coût de l’alimentation est pour la plupart des produits – la majorité est importée – comparable à celui de la France alors que les revenus locaux sont très nettement inférieurs. Une réalité qui surprend les touristes et dont je peux témoigner, puisque j’ai réalisé ce reportage in situ. « Or, le salaire minimum est de 160 euros par mois », indique Magali.
La quinquagénaire précise que c’est là bien plus qu’un projet social : « C’est un acte de foi envers une jeunesse qui mérite les mêmes chances, qu’elle soit née dans un village rural du Cap-Vert ou dans une ville mieux pourvue en services publics ». En combinant son activité touristique à une mission de soutien éducatif, elle entend rompre les inégalités. Un discours qui parle aussi à cette France où l’inégalité des territoires est devenue un enjeu de société… ♦
