ÉconomieEnvironnement

Par Marie Le Marois, le 5 février 2026

Journaliste

Partager plutôt qu’acheter : la proposition des Biens en Commun

@Les Biens en Commun

Acheter une perceuse ou une plancha a-t-il vraiment un sens ? Ces équipements, souvent coûteux, ne servent que ponctuellement et encombrent nos placards. Les Biens en Commun, une start-up lyonnaise, propose une alternative désirable : les partager grâce à des casiers installés dans des commerces de proximité. Pratique, économique et écologique, cette solution séduit déjà les habitants de Lyon, Paris, Saint-Étienne, Grenoble et Strasbourg.

Un Franprix comme les autres, en plein Paris 11e. Le rayon légumes jouxte celui de l’épicerie et des produits frais. Sauf qu’ici, on y loue aussi des équipements pour la maison, grâce aux casiers connectés des Biens en Commun. Elsa, trentenaire dynamique, est venue y emprunter une perceuse-visseuse pour monter une tringle chez elle. Pas de pièce d’identité, pas de photo à fournir à la restitution. « 30 secondes pour réserver, 15 pour louer, 15 pour restituer », résume depuis Lyon le cofondateur de la start-up, Yann Lemoine. « On le sait, changer ses habitudes n’est pas facile. Alors on a tout simplifié pour éviter le frein de la contrainte ». Elsa confirme : un clic pour réserver, un code pour ouvrir le casier, et c’est parti.

Une solution économique pour l’utilisateur

Yann Lemoine et Thomas Koell, cofondateurs des Biens en Commun @DR

Il y a un an, lors de son emménagement dans le 12e arrondissement, Elsa a déjà eu besoin d’une perceuse. Prête à la louer chez Leroy Merlin, elle a reculé devant le prix. Après quelques recherches en ligne, elle a découvert Les Biens en Commun et n’a plus hésité. « C’est la location la moins chère, je pense, se souvient cette consultante en environnement. La perceuse coûte 5 euros pour deux heures, 8 euros pour la journée ». Un tarif qui la laisse encore surprise. Comment la start-up peut-elle proposer des prix aussi bas ? Deux raisons principales, avance Yann Lemoine. D’abord, le coût d’achat initial est couvert par les commerces partenaires. Ils paient en effet un abonnement de 99 euros par mois pour héberger les casiers (un investissement compensé par une rétrocession de 15% sur le chiffre d’affaires généré). <!–more–>

Une quarantaine d’équipements disponibles

À ce jour, 1300 équipements sont proposés à la location @DR

Ensuite, explique Yann Lemoine, « on ne vérifie pas l’état du matériel après chaque utilisation, ce qui réduit les coûts ». L’inspection des casiers, confiée à des structures d’insertion (Bross’Up à Lyon, Initiative emploi à Paris), n’a lieu qu’une fois par mois – et c’est suffisant. « Les utilisateurs sont globalement très respectueux », constate Yann Lemoine. Les interventions servent surtout à renouveler les consommables, tels le produit lave-vitre et le détergent de la shampouineuse. Elsa a loué cette dernière pour redonner un coup de neuf à son tapis et son canapé. « Ça leur a offert une seconde vie ! » Prochaine location pour elle ? Le vidéoprojecteur, sans doute.

Des équipements pour un besoin ponctuel

L’armoire des Biens en Communs du Franprix Montreuil, Paris 11e, contient 12 équipements @Marcelle

Les Biens en Commun, qui totalisent 12 000 locations depuis son lancement au printemps 2021, promettent de couvrir tous les besoins du quotidien : cuisine, bricolage, entretien de la maison, ou encore loisirs. « Notre catalogue compte une quarantaine d’équipements », détaille Yann Lemoine. En moyenne, chaque borne propose une dizaine d’équipements – dont les incontournables shampouineuse, nettoyeur vapeur, vidéoprojecteur et perceuse. « Ces quatre-là représentent à eux seuls 90% des locations », souligne l’entrepreneur de 39 ans. Le reste des casiers accueille des appareils variés : ponceuse, caisse à outils, appareil à fondue, gaufrier, crêpière, plancha, aspirateur, nettoyeur à tissu à eau… « Dans les résidences étudiantes, on mise plutôt sur l’aspirateur, le mixeur à main, le fer à repasser et, bien sûr, l’appareil à raclette », précise-t-il.

Des nouveautés en permanence

La dernière enquête des Biens En Commun a révélé que les utilisateurs sont âgés entre 20 et 45 ans, et que 70% sont des utilisatrices @Marcelle

Des équipements peinent encore à séduire, comme les jeux de société ou les jeux outdoor (Molky, pétanque) – « Mais on y croit ! », lance Yann Lemoine. Certains pourraient disparaître faute d’utilisateurs, comme l’Airfryer « qui est finalement un produit du quotidien, pas ponctuel ». D’autres ont déjà été retirés, comme le défroisseur vapeur victime du calcaire qui obstruait les tuyaux. En nouveauté, deux produits sont en test : une caméra thermique pour évaluer l’isolation des logements, et un détecteur de câbles muraux, idéal pour percer sans risque. « Si ces tests sont concluants, on les déploiera plus largement », annonce l’ancien ingénieur, qui prépare aussi l’arrivée d’une machine à coudre.

Moins d’encombrement, plus d’écologie

L’appareil à raclette fait partie des biens les plus loués en automne-hiver @DR

Elsa pourrait s’offrir une perceuse, mais elle n’y a jamais songé. D’abord par manque d’espace : « Je vis dans un tout petit appartement, impossible d’y entasser des appareils encombrants ». Mais c’est surtout l’argument écologique qui la convainc. « Il faut éviter d’acheter pour acheter, privilégier les économies d’usage. Chez moi, seul l’essentiel a sa place », explique cette adepte de la sobriété, qui a rompu avec les habitudes de son père, dont la cave débordait d’objets inutiles. Cette Toulousaine d’origine a déjà testé les trois bornes Les Biens en Commun près de chez elle, à Paris. La capitale compte déjà 30 installations disponibles, « bientôt 50 ». La start-up lyonnaise maille les villes de manière à ce que chaque habitant trouve une borne à moins de dix minutes de chez lui et, à terme, à cinq minutes seulement.

Des équipements robustes et pratiques

Six catégories : bricolage, jardinage, maison, convivialité, cuisine et loisirs. ici, un rétroprojecteur @DR

Elsa n’a jamais eu besoin du service après-vente, les équipements loués étaient toujours en parfait état. « Mais que se passe-t-il si l’objet tombe en panne ? », se demande-t-elle.  Sélectionnés pour leur robustesse et leur praticité (marques Bosch, Karcher, Seb, etc.), les appareils sont testés en amont à Lyon. Mais les appareils très sollicités, comme la shampouineuse (deux à trois locations par semaine à Paris), peuvent s’encrasser. En cas de problème, les utilisateurs « majoritairement compréhensifs », dixit le dirigeant, sont invités à réparer eux-mêmes grâce à un tutoriel détaillé. Sinon, une hotline accessible 24 h/24 tous les jours, et bientôt un chat, les guide. Dernière solution, une alternative dans un autre site – « d’où l’intérêt de mailler le territoire », sinon un remboursement assorti d’un bon de location. Les casiers contiennent d’ailleurs souvent des doublons, afin d’éviter les ruptures et de permettre un usage simultané. Côté vols ? « Très rares, comptables sur les doigts d’une main, et limités aux résidences étudiantes. Faute d’empreinte bancaire exigée, de faux comptes ont en effet été créés », précise ce diplômé d’AgroParisTech et des Mines, qui travaille sur une solution.

Les Biens en Commun en pleine expansion

Le petit commerce, qui affiche actuellement le plus fort volume de locations, enregistre environ 60 locations par mois @Marcelle

Depuis novembre dernier, la croissance s’accélère. 200 installations fin 2025 (contre 25 en 2024), 1 000 locations par mois et un panier moyen de 10 à 15 euros. Prochaine étape ? Déployer le service dans d’autres villes, ce qui devrait se réaliser en Région Sud (Marseille, Toulon, Aix, Cannes) et peut-être Lille. Le défi reste de convaincre les petits commerces de l’intérêt du service. « L’abonnement, perçu comme un risque, est en réalité rentabilisé dès 18 locations, soit en deux ou trois mois », démontre Yann Lemoine. À terme, il rêve d’une offre gratuite, comme Vinted ou Amazon avec ses casiers connectés. Pour l’instant, cette option n’est pas envisageable. L’entreprise de l’économie sociale et solidaire doit d’abord atteindre son équilibre financier, prévu courant 2026 avec 250 installations, et 30 à 40 locations mensuelles par borne. Sa stratégie est de se concentrer sur les commerces de proximité, et non plus les entreprises et les résidences étudiantes, ses premiers partenaires. « Car il y est difficile de croître l’usage ».

Une vision ambitieuse

« Clé à molette, douilles hexagonales, embouts cruciformes, forêts… Tout y est ! » @Marcelle

Une fois l’équilibre financier atteint, l’objectif de l’entreprise sera d’améliorer les équipements pour augmenter son impact sociétal et environnemental. Idéalement les faire fabriquer en France, « un rêve », ou au moins les co-concevoir avec les fournisseurs pour les rendre plus robustes et écoresponsables. « Karcher, Bosch et d’autres sont prêts à nous suivre, à condition d’atteindre des volumes comme 1 000 perceuses ou 1 000 shampouineuses », précise Yann Lemoine qui martèle la communication comme principal levier d’action. Il espère aussi que, après les prochaines élections, les villes s’inspireront de Londres  et intègreront le modèle dans les bibliothèques, MJC, centres sociaux « et pourquoi pas les mairies ».

Pour ancrer cette vision du « commun », il envisage enfin de former des référents et ambassadeurs parmi les utilisateurs, chargés de veiller sur le matériel. « Plus les gens s’approprient un service, plus ils en prennent soin », souligne l’ancien chef de projet chez EDF. Elsa est déjà volontaire, « selon mes disponibilités », lance-t-elle enthousiaste, tout en vérifiant le contenu du coffret de la perceuse qu’elle vient de louer.

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Bonus

#2016, Yann Lemoine est chef de mission chez EDF en charge de la gestion de l’eau, « notamment des conséquences de la production de l’électricité sur le milieu aquatique ». Il s’interroge sur l’impact environnemental de la surconsommation d’objets (électronique, électroménager). Pourquoi ne pas partager des équipements comme on partage des vélos ? L’idée des Biens en Commun était née.

#2021, le premier prototype de meuble Les Biens en Commun est installé dans une des résidences étudiantes Studilodge à Lyon. Trois rencontres clés lui ont permis de concrétiser le concept. Clothilde Defaux, Directrice de Studilodge, qui accepte l’installation dans une de ses résidences. Mamadou Diouf et Brahim Douar de Sens digital, une entreprise montpellieraine, qui ont conçu les casiers connectés et l’application de réservation. Enfin Thomas Koell avec lequel il s’associe et crée l’entreprise Les Biens en Commun.

#2022, le projet se consolide grâce à l’aide d’une première levée de fonds.

#2023, une seconde levée de fonds permet le recrutement d’une équipe

#2026, le stade des 200 installations est dépassé