Au décès d’un proche, se reconstruire avec Vivre Son Deuil
Perdre un enfant, un parent ou un conjoint est une épreuve difficile à surmonter. Pouvoir confier sa peine à une oreille attentive s’avère être un cadeau inestimable. C’est ce que propose la Fédération Européenne Vivre Son Deuil qui rassemble neuf associations régionales en France. Celle d’Aquitaine, basée à Bayonne, a soutenu en 2025 une cinquantaine de personnes endeuillées. Les bénévoles, formés à l’écoute et à l’accompagnement, proposent groupes de parole, entretiens individuels, cafés deuil et ateliers.
Les fêtes de fin d’année restent une période difficile pour Françoise. Un temps où la tristesse percute la joie. Il y a toujours « la chaise vide », des dates « qui vous ramènent à votre histoire et vous replongent dans la tristesse », confie, le regard embué, cette femme élégante. Dix-sept ans que sa fille n’est plus, morte d’une hémorragie cérébrale. L’étudiante avait 20 ans et la vie devant elle. Sa disparition brutale est un choc indicible pour sa maman. Elle est alors anéantie, mais doit rester debout. Pour son fils de 10 ans et pour gérer l’urgence : déménager l’appartement à Bordeaux, trier les affaires, récupérer l’acte de décès à la mairie, résilier la mutuelle étudiante, le téléphone.
Désespoir et solitude

À ces tracas administratifs, qu’elle affronte tel « un robot », s’ajoute la froideur de ses interlocuteurs : « Je n’avais aucune humanité en face de moi », se souvient cette sexagénaire dans les locaux de Vivre Son Deuil Aquitaine, situé à côté des Pompes Funèbres Générales et d’une chapelle funéraire à Bayonne. Il y a aussi la maladresse des autres, comme cette voisine qui lui parle de la mort de son chat alors qu’elle vient de perdre sa fille. Pendant un mois, son entourage l’entoure, la réconforte, la soutient. « Puis tout s’est arrêté. Je me suis retrouvée seule. C’est terrible, cette solitude », lâche celle qui était alors assistante en somatologie.
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Personne ne semble pouvoir comprendre ce qu’elle traverse, et elle ne sait avec qui partager sa souffrance. Sa première lueur d’espoir vient d’un psychiatre : « J’avais enfin quelqu’un à qui me confier ! ». La seconde émane de Vivre Son Deuil, quatre ans plus tard. « Je pouvais m’épancher avec des personnes éprouvées elles aussi, qui me comprenaient. Et j’ai pu avancer », explique Françoise, émue à l’évocation de cette rencontre marquante.
Groupe de parole

L’association, fondée à Bayonne en 2011, « laïque mais formée aux rites et aux religions », s’appuie sur sept bénévoles. L’équipe assure une permanence chaque mardi et propose, sur rendez-vous, des entretiens individuels ou familiaux. Elle organise également des groupes de parole mensuels, réunissant huit participants sur une durée de huit mois. Dans ce lieu chaleureux, autrefois l’appartement du curé, elles peuvent échanger, partager conseils et ressources dans un cadre sécurisé. Les groupes sont en effet encadrés par deux co-animateurs, formés par la fédération Européenne Vivre Son Deuil et supervisés par une psychothérapeute spécialisée en deuil.
♦(re)lire Les Apéros de la mort libèrent la parole
L’écoute, centrale

L’écoute est au cœur de l’association. Philippe Lo Monaco, président depuis 2023 et ancien salarié des pompes funèbres – où « l’écoute était souvent limitée » -, sait aujourd’hui l’importance « d’être pleinement attentif à ce que vit et exprime la personne endeuillée, sans précipitation », souligne-t-il. « Le temps est notre meilleur allié. Écouter, c’est aussi percevoir la culpabilité, la colère ou les regrets. Pour avancer, il faut aider à dénouer ces blocages », insiste celui qui a suivi toutes les formations de la fédération (bonus).
Il évoque des situations marquantes, comme cette femme incapable de faire son deuil après dix ans, « car cette perte en ravivait une autre, enfouie depuis son enfance ». Ou encore cette aidante, restée quinze mois au chevet de son mari et pourtant « rongée par des remords ».
Accompagner en binôme

Vivre Son Deuil accompagne aussi les enfants. « La mort reste tabou, alors qu’ils l’appréhendent avec naturel. Il est préférable de ne pas cacher la vérité, car ils ressentent tout », insiste Philippe Lo Monaco. Il se met toujours à leur hauteur pour leur parler, avec des mots choisis. Dernièrement, il a été appelé par la mairie pour un petit garçon. Sa famille lui avait caché le suicide de son père, lui laissant croire à une simple hospitalisation.
Parfois, l’entretien déborde, à l’image de cette femme qui jusqu’alors n’avait jamais évoqué la mort de son fils et s’est mise à hurler. « D’où l’importance d’être en binôme pour gérer la situation. On ne sait pas ce qui peut arriver », précise ce retraité depuis sept ans.
Un réseau de partenaires

Ce professionnel bienveillant sait mettre « le holà » à un accompagnement si besoin. Et n’hésite pas à envoyer la personne consulter un psychologue ou un psychiatre. L’association a d’ailleurs signé une convention avec le service psychiatrie du Centre Hospitalier de la Côte Basque, tout comme avec le Samu et l’Unité de Victimologie, qui traite les suicides. « Car il y a un risque de passage à l’acte », précise Philippe Lo Monaco. Françoise confirme cette attirance pour l’au-delà. Puis elle ajoute, en parlant de sa psy qui la suit toujours : « Plus on a de ressources, plus on a des branches auxquelles s’accrocher ». L’association a également comme partenaires les associations Spama et Naître & Vivre pour les parents confrontés au deuil périnatal.
Les limites

Si Philippe Lo Monaco se réjouit de la solidité de l’association, il n’en cache pas les difficultés traversées. « La plus importante a été de trouver une équipe stable à mon arrivée. Car la stabilité est importante pour les familles ». Or, il arrive que des bénévoles se désengagent, « car gérer un deuil n’est pas évident, l’affect rentre en jeu ». Il s’agit alors de retrouver d’autres personnes à qui il doit payer la formation et les frais inhérents, comme l’hébergement. « Tout ça a un coût, il faut donc un minimum d’engagement ». Parfois, c’est lui qui suspend l’action des bénévoles. Il a ainsi fermé l’antenne de Mimizan, « car il n’y avait aucun suivi des familles ».
Cafés deuil et atelier d’écriture

Vivre son Deuil Aquitaine n’en demeure pas moins dynamique. Elle étend ses antennes pour mailler la région. Après Bordeaux, elle a ouvert Mauléon-Licharre et bientôt Dax. Elle propose également des visios pour ceux qui vivent loin. Des cafés deuil dans un bar à Bayonne, des conférences, des ateliers d’écriture créative sur le deuil menés par un écrivain, « où les adhérents peuvent écrire leur histoire ». Enfin, à la demande des familles, des balades au contact de la nature, dans les Landes. Elle a également mis en place un partenariat avec la CAF Bayonne pour qu’elle soutienne les familles endeuillées dans les tracas administratifs. Une aide précieuse qui leur permet d’être pleinement avec leur défunt.
Cette année, l’association lance un atelier à destination des enfants. Ainsi qu’un deuxième groupe de parole adultes, pour distinguer ceux qui ont perdu un enfant des autres. Françoise s’en réjouit, elle qui était la seule dans ce cas. « La perte est inconcevable. Aucun mot ne nous décrit, contrairement aux autres : veuf, orphelin ». Alors l’association a inventé le sien : Mamange – maman d’un ange.
Se reconstruire

Quand elle s’est sentie à nouveau debout, Françoise s’est impliquée à Vivre son Deuil, d’abord en rénovant le local insalubre, abandonné depuis deux ans. Du matin au soir, elle a repeint les murs, posé l’isolant et décoré. « Ça m’a fait un bien fou ! ». Puis en occupant le poste de secrétaire de l’association avant de la quitter. « Au bout de six ans, j’ai senti que je ne pouvais plus supporter la souffrance de l’autre. Car je commençais tout juste à faire mon deuil », raconte celle qui s’est investie entre temps à la Croix-Rouge.
Un nouveau départ

Jamais elle n’était revenue à l’association avant que nous la contactions pour l’interview. Dans ce local douillet, où elle se sent « comme à la maison », cette femme rayonnante se dit aujourd’hui apaisée. Prête à apporter aux autres personnes endeuillées. Cette interview, elle la voit comme un signe et annonce à Philippe Lo Monaco qu’elle aimerait ouvrir une antenne à Saint-Palais, son village. « C’est ma fille qui me guide, elle me dit ‘’il faut que tu fasses quelque chose, maman’’ ».♦
Bonus
#Vivre Son Deuil est une Fédération Européenne avec neuf associations régionales en France et deux à l’étranger. Chacune est indépendante. Bretagne, Nord-Pas-de-Calais, Normandie, Picardie, Poitou-Charentes, Rhône-Alpes, Provence, Aquitaine, Montpellier, Suisse, Belgique
#La Fédération Européenne Vivre Son Deuil propose depuis plus de 25 ans des formations à destination de bénévoles d’associations, de professionnels des secteurs de l’entreprise, du médico-social et sanitaire impliqués dans des situations d’accompagnement du deuil, à Paris, Bordeaux, Rennes et Montpelier : ‘’Fondamentaux du deuil et de l’accompagnement’’, ‘’Pratique de l’écoute’’, ‘’Deuil après un suicide’’, ‘’Deuil de l’enfant et l’ado’’. Programme ici
#Vivre son Deuil Aquitaine ne pourrait pas fonctionner sans un réseau patiemment construit. Avec les mairies, les CCAS, les pompes funèbres et l’association Rénovation, spécialisée dans la prévention du suicide.
#Financements. ARS, Obsèques générales de France, mairie de Bayonne, conseil régional « pour les formations dans la région », précise Philippe Lo Monaco. 20 euros d’adhésion par famille ou 2 euros pour ceux qui n’ont pas les moyens. « On n’imagine pas tout ce que la mort d’un proche entraîne derrière comme coût, à commencer par les obsèques ».