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À Saint-Martin-d’Uriage, une collocation comme alternative à l’Ehpad
À Saint-Martin-d’Uriage, en Isère, trois femmes atteintes de la maladie d’Alzheimer vivent ensemble dans une maison partagée, accompagnées 24 heures sur 24 par des professionnelles. Une colocation pensée par l’association La Chaumière, comme une alternative – ou une étape – avant l’Ehpad. À l’heure où l’isolement des personnes âgées s’aggrave, visite aux habitantes de cette petite maison, dans la joie et à leur rythme.
Ici, on s’appelle par les prénoms et on se tutoie, car après tout, cette maison est une colocation comme une autre. Enfin presque. Car au 19 rue de l’Église, à Saint-Martin-d’Uriage (5500 habitants), la moyenne d’âge avoisine les 86 ans. Mamette, la doyenne de 97 ans, vit avec deux comparses : Bernadette et France May. Toutes trois sont atteintes de la maladie d’Alzheimer ou de troubles apparentés. Elles ne sont plus en capacité de vivre seules, oublient de couper le gaz sous leurs casseroles ou de faire leur toilette. Et se sentaient trop isolées dans leurs précédentes habitations.
Pour contrer cette maladie qui s’installe petit à petit, Aline a imaginé La Chaumière. Au départ, en 2019, l’idée est de proposer des ateliers, chaque mardi, pour soutenir des aidants et des aidés. Puis l’initiative prend de l’ampleur. Résultat ? Il y a deux ans, Aline a transformé une maison communale à l’abandon depuis sept ans en habitat partagé d’un genre nouveau.
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Une maison avant d’être une structure

Dans le salon baigné de lumière, les fenêtres donnent sur un jardin boisé et, plus loin, les montagnes. « Elle est belle, cette maison. Élégante et lumineuse », souffle Bernadette, assise sur le canapé et affairée à tricoter. Sur le canapé voisin, France May fait des mots croisés avec l’une des professionnelles qui les assiste.
La maison fonctionne comme une colocation classique, à une différence près : une présence humaine est assurée 24 heures sur 24. Douze professionnelles, anciennes enseignantes, ergothérapeutes, aides-soignantes… s’y relaient jour et nuit. Elles s’appellent les « maîtresses de maison ». « On les aide pour tout, mais pas pour faire à leur place, explique Virginie, l’une d’entre elles. On fait tourner la maison avec ses habitantes ! »
Ici, rien ne rappelle un établissement médicalisé. Ce n’en est d’ailleurs pas un, les maîtresses de maison y tiennent. Pas de blouses, pas de sonnettes, pas de chambres standardisées. C’est une maison comme une autre. Comme les leurs, avant. Mais avec une aide humaine pour les accompagner dans les tâches du quotidien et lors de leurs diverses activités. C’est un entre-deux, après l’autonomie et avant une potentielle installation en Ehpad.
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« On n’est pas des princesses »

À La Chaumière, les journées s’organisent autour d’un rythme commun, mais souple. Le petit-déjeuner s’étire selon les réveils. L’infirmière passe chaque matin pour assurer le suivi médical des trois dames. La toilette est faite en fonction, avec une aide appropriée. « Les piluliers sont préparés, les petits maux signalés, les inquiétudes discutées pour que tout soit en ordre et serein. »
Les repas sont pris ensemble autour de la grande table de la salle à manger. Les après-midis sont ponctués d’activités lecture, peinture, jeux de carte, origami, écriture de poèmes ou mots croisés. Et séances de kinésithérapie. Tout est prétexte à solliciter la mémoire, la motricité, l’attention. Participer fait aussi partie du projet de La Chaumière : éplucher les légumes, préparer une belle table, aider à la vaisselle ou faire un gâteau pour le goûter. « On n’est pas des princesses », sourit Mamette.
La télévision reste discrète, réservée au soir, avec concertation pour choisir le programme. « On leur propose des choses sans les forcer. Si ça ne leur donne pas envie, elles restent avec nous, tricotent, lisent, ou vont dans leur chambre pour se reposer. C’est vraiment leur maison », insiste Virginie.
Un vivre ensemble important

Pourquoi Virginie, Élodie et les autres ont-elles rallié le projet La Chaumière ? « Pour les rapports humains, lance spontanément l’ancienne institutrice. Créer des relations, écouter, aider. » Formées à l’accompagnement de ces maladies neurodégénératives, elles travaillent en lien étroit avec les familles et les soignants extérieurs.

Élodie, ergothérapeute dans la trentaine, vient tout juste d’arriver, mais se dit ravie : « J’ai retrouvé un aspect relationnel que je n’avais plus le temps d’avoir à l’hôpital dans lequel je travaillais. Pouvoir être ensemble sans être dans une structure type Ehpad tout en mutualisant les besoins médicaux, c’est vraiment chouette. Et cette maison a une âme, une joie de vivre certaine. »
Des affinités se tissent entre toutes ces femmes, parfois fragiles, souvent intenses. « Elles ne nous reconnaissent pas toujours, mais ce n’est pas grave. C’est une redécouverte à chaque fois. Une relation sans filtre, très directe et naturelle », raconte la professionnelle.
♦ (re)lire : Manger sans fourchette avec les malades d’Alzheimer
Garder le lien humain

Les habitantes louent leur chambre à la commune et rémunèrent les professionnelles en CESU, « comme si elles faisaient appel à une aide à domicile », explique Virginie. Un projet soutenu par la mairie, la région Auvergne-Rhône-Alpes et le département de l’Isère, ce qui permet de maintenir un coût inférieur à celui des Ehpad alentour.
Avec une situation dans le centre du village, les liens sociaux des femmes sont de surcroît maintenus. Et la porte de la maison reste ouverte. On ne sonne pas avant d’entrer et on papote avec les familles et amis qui passent. Certains après-midis, d’autres personnes âgées du village viennent partager un goûter. La proximité de l’école et de l’église facilite aussi les échanges. « Elles adorent voir les enfants courir, elles vont à la messe quand bon leur semble. », confie Virginie. France May assure même que le prêtre est charmant.
À terme, la fondatrice de cette collocation singulière espère voir naître une grande Chaumière : un habitat partagé pouvant accueillir huit personnes, intégré à un pôle santé communal en cours de structuration (mais en retard de construction). En attendant, la maison de la rue de l’Église poursuit son chemin, avec conviction. Dans le salon, une partie de Scrabble est en train de se préparer. « Qui gagne en général ? » « Ça dépend des mots ! On regarde dans le dictionnaire et on est plutôt flexibles », répondent-elles en riant. Ici, on compose avec ce qu’on a. ♦
Bonus
# En 2025, la fondation Alzheimer dénombrait 1,4 million de personnes atteintes de l’Alzheimer ou maladies apparentées. « Au regard du nombre de proches aidants investis, cela signifie que plus de 3,5 millions de personnes sont aujourd’hui concernées par la maladie (personnes malades et proches aidants). »
# Ailleurs. Alenvi a ouvert trois maisons partagées en Île-de-France pour les personnes vivant avec des troubles cognitifs : 8 à 10 colocataires, un coordinateur et une équipe d’auxiliaires de vie à demeure.