ÉducationSolidarité
Un concours d’éloquence pour donner de la voix aux jeunes des centres sociaux
Samedi 31 janvier, une petite centaine de jeunes ont fait résonner leurs voix au sein du Conseil Départemental à l’occasion de la sixième édition de Lab’Oratoire. Ce concours d’éloquence organisé par l’Union des Centres sociaux des Bouches-du-Rhône met à l’honneur l’esprit collectif auprès d’un public âgé de 13 à 18 ans, appelé à s’exprimer sur des sujets qui le concernent.

La diversité est-elle bien acceptée chez les jeunes ?
C’est Yasmine, 14 ans, qui se lève pour défendre cette assertion. Sweat blanc sur lequel s’étend sa longue natte, les épaules un peu courbées, elle commence par prévenir l’assistance : « je suis allophone ».
Elle inspire, repose les termes du débat avant de se lancer : « Ben, moi je suis complètement d’accord », assure-t-elle une main sur le cœur en regardant le jury. « Oui, parce qu’il y a beaucoup de… », poursuit-elle en lisant sa feuille, hésitante.
Elle marque un silence. Reprend son souffle. Laisse un peu tomber sa feuille et se lance, plus spontanée. Plus assurée : « Je suis complètement d’accord. Nous là, on est tous de différentes origines, et ça nous apporte beaucoup de richesse. Par exemple, dit-elle en se retournant vers ses camarades qu’elle montre du doigt tour à tour : elle, elle est espagnole, elle, elle est marocaine. Elle, elle est tchétchène… et c’est une richesse parce qu’on peut apprendre différentes cultures… » Le jury semble touché. « Ta présence est assez ouf ! Tu prends ton temps et tes gestes appuient parfaitement tes propos », lui assure-t-on.
95 voix venues de 13 centres sociaux

Nous sommes dans la salle Louis Philibert du Conseil Départemental des Bouches-du-Rhône. Habituellement vide le samedi, ce bâtiment connu des Marseillais pour sa forme plus ou moins appréciée de bateau bleu, fourmille en cette matinée pluvieuse. 95 jeunes venus de 13 centres sociaux des Bouches-du-Rhône font des va-et-vient entre les différents espaces où se tiennent les matchs de cette sixième édition de Lab’Oratoire. Le concours d’éloquence organisé chaque année par l’Union des centres sociaux du territoire.
« Cette année, on a plus de monde que les années précédentes », se félicite Pascale Balian, l’une des organisatrices.
De l’éloquence en bande organisée
Contrairement à la plupart des concours d’éloquence, « celui-ci se joue en équipes », explique-t-elle. Pas d’élitisme ici. Mais une volonté de travailler avec un maximum de jeunes sur des compétences qui leur seront utiles dans la vie.
« On les a préparés pendant plusieurs semaines », explique Bernard Kakanou, référent prévention au centre social d’Air Bel et membre de l’équipe organisatrice. « À Air Bel, on s’est entraînés trois samedis avec Eloquentia et le Garage Comedy Club. On a travaillé sur la posture, l’argumentaire, la présence scénique… Cela leur permet de développer des compétences orales qui les aideront lors de leurs épreuves du bac, du brevet… Ou pour les entretiens d’embauche ».
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Baume de confiance en soi

Les jurys veillent à apporter un peu de baume sur la confiance en soi, souvent malmenée, de ces jeunes. Si Yasmine s’excusait presque d’avance d’être allophone, d’autres avertissent le jury qu’ils sont dyslexiques. Ou simplement timides.
Tout au long de la journée, les matchs s’enchaînent. Une équipe contre une autre. « En fait, on tire au sort un sujet », explique Yasmine. S’ensuit un autre tirage au sort pour savoir quelle équipe défendra le pour, et le contre. « Puis on a cinq minutes pour préparer les arguments et une minute et vingt secondes pour passer à l’oral ». La parole circulant entre chaque membre de l’équipe au fil des matchs.
Au cœur des débats : la place des jeunes dans la société
En face, les jurys sont composés de personnalités de divers horizons : travailleurs sociaux, artistes, entrepreneurs … Parmi eux, des anciens du concours qui en sont devenus les ambassadeurs, comme Yanis : « C’est très riche de voir passer des profils différents. Certains sont plus à l’aise, d’autres moins. Notre but est de les aiguiller. C’est une compétition, mais ça reste une expérience avant tout ».
À ses côtés se trouve l’artiste Allen Akino qui anime régulièrement des ateliers d’écriture. Troisième fois qu’il intervient comme jury. Il se félicite de la thématique choisie cette année. « Les thèmes d’aujourd’hui sont beaucoup basés sur la jeunesse. Sur la façon dont la société agit sur elle. Cela leur permet beaucoup d’introspection et les interroge sur leur place dans la société ».
« La voix des jeunes est-elle entendue par la société ? » « La diversité est-elle bien acceptée parmi les jeunes »… Ces questions donnent en effet une portée assez politique aux prestations. Avec des phrases fortes lancées d’une salle à l’autre. « Dans notre ville, on nous a dit qu’on réparerait les cages de foot quand les jeunes arrêteront de brûler les poubelles », par exemple. Ou encore : « La société exige beaucoup de nous. On doit posséder des codes, des normes et du coup, on ne se sent pas toujours à la hauteur. Cela peut nous mettre à l’écart ».
Un lieu emblématique

Sont aussi évoquées des problématiques de harcèlement. De grossophobie. D’homophobie… Sur les débats concernant les réseaux sociaux ou l’uniforme à l’école, les jeunes se sentent consultés, pour une fois. Même si leur avis ne dépassera sûrement pas, à ce stade, les murs de ce lieu symbolique qu’est le Conseil Départemental.
« C’était important de pouvoir faire ce concours dans une institution comme celle-ci, où ces jeunes ne viennent pas souvent », assure Pascale Balian. Une manière de leur permettre de se réapproprier les lieux de pouvoir et de décision. De leur dire que leur voix compte.
« En 2026, je pense que notre parole n’est pas assez prise en compte », pense l’éloquent Kamil, 17 ans, venu de Miramas. « Il n’y pas beaucoup d’organismes qui prennent le temps de mettre en place de vraies actions pour nous aider à accomplir des choses dans la société. Et ceux qui le font ont du mal à faire autant qu’ils voudraient ». Un clin d’œil à la situation financière de plus en plus difficile que rencontrent les acteurs de l’éducation populaire, centres sociaux notamment, dans un contexte de baisse de subventions publiques (bonus).
Libérer la pression
L’heure du goûter approche. Dernier match avant la finale dans la salle des auditeurs publics. Le thème : est-il plus difficile d’être jeune aujourd’hui d’hier ?
L’équipe d’Air Bel doit défendre le pour. C’est Meriam qui se lance, vêtue d’une veste noire et d’une assurance assez impressionnante.
« Nous sommes des filles-mamans, assène-t-elle, haussant progressivement le ton. On doit être de partout. De partout. De partout. Fortes ! », lance-t-elle comme si elle manquait d’oxygène. « On a de la pression de partout. À la maison. À l’école. Sur les réseaux sociaux, on nous monte la tête. On veut être toujours dans la concurrence. Toujours plus que les autres… Oui je suis consciente de ce que je dis : c’est vraiment difficile d’être jeune aujourd’hui. Merci de m’avoir écoutée », conclut-elle, émue. Libérée, peut-être.
Ambiance Champion’s League

Il est un peu plus de 15h lorsque sonne l’heure de la finale. Deux équipes de chaque tranche d’âge s’affrontent pour le Grand Prix.
D’autres prix seront attribués, pour les quatre grandes compétences évaluées : éloquence, argumentaire, créativité et posture. Des récompenses certes modestes, mais qui donneront pourtant lieu à des liesses de joies collectives, des accolades de jubilation. Des hurlements de bonheur.
Aujourd’hui, il n’y avait pas de public autre que les centres sociaux. Pas beaucoup de médias. Mais une fierté qui, pour certains, n’a pas grand-chose à envier à celle d’une finale de Champion’s League.♦
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Bonus
[pour les abonnés] L’union des centres sociaux – La baisse des moyens pour l’éducation populaire –
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