L’accès à la lecture est un enjeu majeur en France où plus d’un million de personnes, malvoyantes ou non voyantes, ne peuvent pas lire. S’y ajoutent celles qui sont entravées par un handicap moteur ou souffrent de troubles de l’apprentissage regroupés sous l’abréviation « dys ». Autant de lecteurs empêchés, pour lesquels les Bibliothèques Sonores de France œuvrent depuis 1972. Reportage à Marseille, dans l’une des 106 antennes du réseau associatif.
C’est dans des locaux discrets que la Bibliothèque Sonore de Marseille tient ses permanences chaque jeudi après-midi (voir bonus). Un espace partagé avec une bibliothèque de l’OCB (Office central des bibliothèques de Marseille), si bien que la moitié des murs est recouverte d’étagères de livres, quand l’autre moitié accueille de nombreux placards à tiroirs numérotés remplis de CD. Chacun renferme un audiolivre, enregistré par un Donneur de Voix bénévole. Tous sont empruntables gratuitement, sur place ou par courrier, grâce à des pochettes spécifiques.
« Sur nos 415 abonnés, environ 80 ne maîtrisent pas Internet et optent pour ce support, précise Elisabeth Mattei, présidente de cette association depuis dix-sept ans. Les autres préfèrent télécharger les fichiers en ligne ou les écouter en streaming. »
2 500 audiolivres sur CD, 25 000 en ligne
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Au total, 2500 ouvrages sont disponibles sur CD, tandis que 25 000 sont répertoriés sur la plateforme internet nationale des Bibliothèques Sonores de France, gérées par l’Association des Donneurs de Voix (ADV), qui fédère une centaine d’antennes locales (voir bonus). Des romans, des livres figurant dans les programmes scolaires, mais aussi des revues, mensuelles ou hebdomadaires, pour tenter de satisfaire un maximum de personnes empêchées de lire du fait d’une situation de handicap attesté (voir bonus). Que ce dernier soit visuel, moteur ou cognitif.
« On compte 135 adultes parmi nos audiolecteurs, essentiellement des déficients visuels mais aussi quelques paraplégiques, précise la septuagénaire. Les 280 autres sont des enfants et adolescents scolarisés. Les parents se tournent généralement vers nous en 3e ou en seconde, quand le travail de lecture s’intensifie et devient trop difficile. On suit les programmes pour faire enregistrer ces œuvres en priorité par un Donneur de Voix. Mais les familles nous amènent parfois des livres demandés spécifiquement par les enseignants. »
Beaucoup d’enfants dys parmi les abonnés

« Le passage au collège a été très compliqué pour ma fille, témoigne Magali Vidal. Pauline est dysphasique. Elle souffre d’un trouble du langage oral qui a d’énormes répercussions sur les apprentissages et entraîne une extrême fatigabilité. Elle a toujours aimé lire, mais c’était laborieux. On lisait donc à deux, mais une fois en classe de 6e il y avait beaucoup de lecture.» Sur les conseils de son ergothérapeute, elle l’a inscrite à la Bibliothèque Sonore de Marseille, notamment pour utiliser l’audio en complément du support écrit, en simultané. Cela a considérablement soulagé Pauline, qui a aussi gagné son autonomie. Désormais en 3e, elle peut passer des nuits blanches à dévorer des audiolivres téléchargés sur son ordinateur.
Un parcours assez exceptionnel à en croire Elisabeth Mattei. « Les enfants lisent (elle n’utilise jamais le verbe écouter, NDLR) bien souvent uniquement les ouvrages imposés en classe, regrette cette professeur de lettres à la retraite. C’est dommage. Il faudrait les toucher dès l’école primaire pour parvenir à leur transmettre le goût de la lecture, malgré leurs difficultés. » D’autant que sur leur site, les Bibliothèques Sonores proposent 2000 titres jeunesse en plus des 2000 enregistrements de littérature scolaire, mais aussi les audiorevues Salamandre Junior, Science & Vie et Je bouquine.
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Le plaisir de lire en écoutant

S’y ajoute un riche catalogue adulte, dans lequel André Bernaert pioche régulièrement. D’abord malvoyant, engagé dans une association de soutien aux déficients visuels, il connaissait déjà la Bibliothèque Sonore de Marseille quand il est devenu aveugle il y a dix-huit ans. « Je m’en suis rapproché un peu plus tard et depuis, je vais y emprunter des CD avec ma femme. On aime bien aller voir les bénévoles. Elles me font découvrir des livres vers lesquels je ne serais jamais allé. Et sont tellement dévouées… », raconte le sexagénaire, reconnaissant envers ces Donneuses de Temps comme envers les Donneurs de Voix.
« C’est grâce à ces personnes que je peux lire (lui aussi utilise ce verbe, NDLR). Elles prennent le temps d’enregistrer pour nous, avec un ton neutre pour nous permettre de nous approprier les œuvres, souligne-t-il. Beaucoup de gros lecteurs me disent que le plaisir de la lecture, c’est de tourner les pages, de pouvoir revenir en arrière… C’est vrai que c’est différent, mais on peut aussi le faire avec l’audio. »
D’autant que les fichiers sont en format Daisy, spécifiquement conçu pour les personnes qui ont des difficultés à lire des documents imprimés. Il permet de se déplacer plus facilement dans l’histoire ou encore d’accéder à des chapitres spécifiques. « Et quand on éteint le lecteur Victor et qu’on le rallume le lendemain, ça reprend exactement là où on en était » glisse André. Il a adopté ce lecteur audio spécialement conçu pour les déficients visuels, vendu par la Bibliothèque Sonore (de 290 euros à 520 euros selon les modèles, quasi gratuité pour les personnes non imposables).
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Donner sa voix pour les autres

Responsable des quatre Donneurs de Voix bénévoles de l’antenne marseillaise, elle-même Donneuse de Voix depuis dix ans, Solange Di Russo dit avoir été poussée par l’envie de « donner la chance de lire à des gens qui ne peuvent pas le faire ». Qu’importe si c’est extrêmement chronophage – l’association estime qu’il faut 4 à 5 heures d’enregistrement pour une heure d’audiolecture. Et si c’est assez contraignant – l’enregistrement puis le montage se font chez soi, avec son propre matériel. « Il y a des moments où ça paraît lourd, assure la retraitée. Mais c’est toujours un plaisir de rendre un livre. »
Une tâche solitaire à l’opposé de ce qui a amené Elisabeth Mattei vers la Bibliothèque Sonore. « Quand on m’en a parlé, j’ai tout de suite trouvé ça passionnant. Le travail en équipe, l’appartenance à une fédération, le contact avec les usagers… Je lis énormément et j’adore discuter littérature avec eux. Ils sont de plus en plus nombreux à emprunter sur Internet, mais on a toujours du café et des biscuits », sourit-elle. Aussi impliquée dans son rôle de présidente qu’il y a dix-sept ans, mais prête à passer le relais. ♦
# Contacts : biblilotheque-sonore-marseille.com. Tél. : 04 91 81 57 20. 13m@advbs.fr / lesbibliothequessonores.org. Permanence le jeudi de 13h à 16h au 71, rue Sylvabelle à Marseille (6e).
Bonus
# L’Association des Donneurs de Voix – L’ADV a été créée en 1972 à Lille par l’ophtalmologue Charles-Paul Wannebroucq, puis reconnue d’utilité publique en 1977. Elle dispose d’une antenne à Marseille depuis 1979 et de 106 Bibliothèques Sonores au total, en métropole et en outre-mer. Elles vivent grâce aux bénévoles, aux dons et aux subventions.
# Comment s’inscrire – Seules les personnes en situation de handicap reconnu (justificatif de la Maison départementale des personnes en situation de handicap, carte mobilité inclusion, certificat médical…) peuvent s’inscrire. C’est gratuit, il suffit de remplir le bulletin en ligne. L’association est exemptée de droit d’auteur et de droit d’éditeur du fait de son public spécifique.
# L’ADV recherche des bénévoles – D’après les statuts de l’ADV, Elisabeth Mattei aurait dû céder sa place de présidente il y a plusieurs années. Mais elle reste fidèle au poste, faute de candidat à sa succession. Le trésorier doit aussi être remplacé. L’ADV recherche donc des personnes souhaitant la rejoindre en tant que bénévoles, pour tenir des permanences et prendre des responsabilités.