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Des BD et un jeu pour lutter contre le sexisme
Le sexisme, dans ses formes les plus insidieuses comme dans ses expressions les plus violentes, persiste toujours aujourd’hui. Pire encore, il s’accompagne désormais de la montée du masculinisme, un phénomène si préoccupant qu’il a été qualifié d’”enjeu de sécurité nationale” par le Haut Conseil à l’Égalité. Il est urgent d’agir à la racine, en éduquant nos fils, en aidant les filles à riposter aux attaques sexistes. Enfin, en montrant le rôle majeur joué par les femmes à travers les siècles. C’est ce qu’ont entrepris Aurélia Blanc, Axelle Gay et Titiou Lecocq avec leur bande dessinée ou leur jeu.
Éduquons nos fils
Aurélia Blanc, journaliste et autrice engagée, explore depuis plusieurs années les enjeux liés à la lutte contre les discriminations et aux questions de genre. Cette trentenaire aborde ces thèmes à travers des articles dans différents magazines et des ouvrages marquants dont le dernier est Éduquons nos fils ! Mère d’un garçon de 8 ans et d’une fille de 5 ans, elle travaille actuellement sur un essai-enquête consacré au sexisme à l’école. Chaleureuse et diserte, elle répond à nos questions depuis son appartement parisien.
Pourquoi avoir écrit Éduquons nos fils ! ?
Cette bande dessinée est une adaptation très libre de mon premier livre, Tu seras un homme féministe, mon fils ! L’idée de cet essai m’est venue à la naissance de mon premier enfant, un garçon. Nous étions fin 2016, avant l’essor du mouvement #MeToo, les ressources sur l’éducation féministe des garçons étaient quasi inexistantes. Il y avait un angle mort collectif : on encourageait les filles à investir les espaces traditionnellement masculins, mais on ne poussait presque jamais les garçons à faire l’inverse.

Pour vous, qu’est-ce qu’être féministe ?
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Être féministe, c’est d’abord prendre conscience des inégalités et des violences sexistes qui traversent notre société. C’est aussi se doter d’une grille de lecture : comprendre que ce qu’on vit, tout comme ce que vivent nos amies, n’est pas anecdotique ou isolé, mais systémique. Par exemple, le harcèlement de rue que j’ai subi dès 12 ou 13 ans, comme tant d’autres filles, n’était pas lié à ma personne, mais bien un problème de société.
En quoi éduquer les garçons différemment est-il un acte féministe ?
On ne peut pas bouger la place des femmes, sans bouger celle des hommes. Tout faire reposer sur les épaules des filles est problématique et inefficace. Le sexisme ne sera pas déconstruit si on ne s’attaque pas à ses racines – et ces racines passent largement par l’éducation des garçons.
Quels sont les stéréotypes à abolir en priorité pour faire avancer l’égalité ?
Le premier, peut-être, est de croire que filles et garçons sont, par nature, différents et opposés. Par exemple, l’idée que la dureté et la violence seraient des traits “naturels” chez les garçons – et qu’il faudrait les encourager – est non seulement fausse, mais aussi dramatique. Dès leur plus jeune âge, les garçons subissent des injonctions du type : « Ne pleure pas, sois fort ». Il y a peu de temps encore, j’ai entendu dans la rue un parent dire à son fils : « Arrête de pleurer, on dirait une fille ». Ces phrases, anodines en apparence, enferment les enfants. Un autre stéréotype est de croire qu’il y a des “trucs de filles” et des “trucs de garçons”. Pourquoi un garçon ne pourrait-il pas jouer avec des poupées, aimer le rose, s’intéresser aux cœurs, aux robes et au maquillage ?

Quelle est la peur sous-jacente ?
La peur inconsciente mais ancrée qu’un garçon qui aurait des goûts féminins deviendrait homosexuel. Pour cette raison, des parents, notamment de pères, refusent que leur fils joue à la poupée et à la dinette.
Qu’est-ce qu’une éducation égalitaire ?
Une éducation qui considère chaque enfant comme un individu, et non comme un “garçon” ou une “fille”. Il ne s’agit pas d’une éducation aveugle aux genres, mais d’une éducation consciente des injonctions et des assignations qui pèsent sur les enfants dès leur plus jeune âge. Par exemple, on observe souvent que les garçons prennent plus d’espace, parlent fort, tandis que les filles sont encouragées à parler doucement et à prendre soin des autres. Une éducation égalitaire vise à rééquilibrer ces mécanismes. Cela passe par apprendre aux garçons l’empathie, le soin des autres, l’écoute, mais aussi des notions essentielles comme le consentement, l’éducation à la vie relationnelle, affective, et plus tard, conjugale.
Cette éducation passerait par une remise en question de la masculinité traditionnelle ?
Oui, cette lutte implique de remettre en cause la masculinité traditionnelle, souvent associée à des valeurs comme pouvoir, force et compétition. Ces injonctions virilistes peuvent peser sur les garçons et les assigner. Mais il ne s’agit pas de nier leur attirance pour la force ou la compétition, ni de promouvoir une éducation castratrice. L’enjeu est de montrer qu’il n’existe pas une seule façon d’être un homme, et de leur offrir la liberté d’être eux-mêmes.
♦(re)lire Revoir l’éducation des garçons pour contrer les stéréotypes

En quoi votre approche peut-elle contribuer à prévenir les violences faites aux femmes ?
L’éducation est indispensable pour prévenir les violences qui naissent dans la sphère intime. Mais élever des garçons plus respectueux ne doit pas reposer uniquement sur les parents, c’est un travail de toute la société : école, médias, éducation populaire, institution judiciaire, etc.
Un message aux parents qui pensent que “le féminisme, c’est pour les filles” ?
Les garçons en tirent aussi des bénéfices majeurs. Quand on voit leurs problèmes de santé mentale, leurs difficultés à exprimer leurs émotions et à accepter leur vulnérabilité, il est clair que le féminisme les concerne aussi. En outre, la société y a à gagner. Le couple, par exemple, fait moins rêver : les femmes, de plus en plus diplômées, n’acceptent plus un compagnon rétrograde. Enfin, on assiste à la montée d’un masculinisme virulent fondé sur une vision rigoriste de la masculinité et la haine des femmes. Ces influenceurs expliquent sur les réseaux sociaux à des gamins de 15 ans qu’ils doivent être forts et dominants s’ils veulent une place dans la société.
Faut-il supprimer de notre vocabulaire ‘’traits masculins/féminins’’ ?
Le féminisme essentialiste considère que la douceur et l’affectivité sont féminines ; la force et l’audace, masculines. Il faut arrêter de relier les traits de caractère à un genre, et parler davantage de personnalité. Une femme entrepreneuse, très axée sur le travail, n’est pas une femme masculine, mais de caractère.
«17% des plus de 15 ans adhèrent au sexisme hostile, soit 10 millions de personnes. Le masculinisme est pour nous un enjeu de sécurité nationale », alerte la présidente du Haut Conseil à l’Égalité suite au rapport annuel 2026.
Apprenons à riposter au sexisme ordinaire
Diplômée d’une école d’art, Axelle Gay a toujours cherché à allier création et engagement. Après des années de militantisme pour l’écologie, elle s’est tournée vers le féminisme, nourrie par des lectures, des podcasts et des expériences personnelles, certaines assez traumatisantes. Elle a cofondé les éditions L’éclap dédiées aux jeux engagés. Parmi eux, Moi c’est Madame, un jeu de cartes coopératif et mixte. Son objectif ? Donner les clés aux femmes pour riposter contre le sexisme ordinaire. Et aux hommes, pour saisir ce qu’elles vivent. Cette femme lumineuse et mesurée se raconte dans un café marseillais.

Comment le jeu Moi c’est Madame est-il né ?
La rencontre avec Elsa, coanimatrice de l’émission féministe Yesss, a été un déclic. Son idée était de donner la parole aux femmes sur leurs victoires quotidiennes face au sexisme, avec humour et empowerment. En 2020, nous avons constaté deux choses : les attaques sexistes restent fréquentes, et les femmes ont souvent du mal à riposter sur le moment. On reste sidéré, et c’est seulement après qu’on se dit : « J’aurais dû répondre ça ! ». Moi c’est Madame est un jeu d’entraînement ludique pour prendre confiance en son pouvoir d’auto-défense. Il y a des cartes ”attaques” (comme « T’es de mauvaise humeur, t’as tes règles ? », « Tu as vu son âge elle est périmée ») et des cartes « ripostes », pour désamorcer avec assurance. Le sujet est sérieux, mais le jeu est positif et coopératif. Jouer entre amis, dans une ambiance détendue, libère la parole.

Quels éléments avez-vous intégrés pour casser les tabous ?
Nous avons ajouté des défis, comme dessiner un clitoris – un exercice révélateur, car beaucoup d’hommes et certaines femmes non plus. Il y a aussi des questions sur la culture féministe. Nous avons réactualisé le jeu pour qu’il soit plus inclusif (avec des attaques LGBTphobes), et créé une version pour les adolescents, Moi c’est Madame La Relève. Un bon support pour aborder ces questions en classe ou en famille. Nous travaillons sur des versions thématiques (travail, vie privée…) et peut-être sa traduction en anglais !
Pour vous, qu’est-ce qu’être féministe ?
C’est déjà être conscient des préjugés et des oppressions que subissent les femmes dans notre société patriarcale, afin de les déconstruire et de s’en émanciper. Cela dans le but de les laisser libres de devenir celles qu’elles ont envie d’être, libres de faire leur propre choix sans pression extérieure. Être féministe, c’est aussi accepter nos différences et en faire une force collective plutôt qu’un rempart.

Votre jeu sert-il aussi la cause des hommes ?
Je pense que le féminisme sert la cause des hommes en général, car les hommes souffrent aussi des discriminations de genre. Dans le jeu La relève, pour les ados, nous avons aussi intégré des attaques virilistes comme “Pleure pas, t’es pas une fillette”. Interdire aux hommes d’exprimer et de ressentir des émotions est aussi terrible que d’interdire aux femmes d’être fortes et entreprenantes.
Quels en sont les retours ?
Les retours sont très forts : « Depuis que je joue, j’ose répondre ! » nous disent souvent les joueuses. Même les hommes y voient plus clair, en réalisant que des phrases anodines (« Charmante mademoiselle, 20/20 ! ») relèvent en réalité du sexisme ordinaire.♦
Bonus

# Les Grandes Oubliées. Pourquoi l’Histoire a effacé les femmes de Titiou Lecoq
Adapté en bande dessinée par Marie Dubois, le livre phénomène de Titiou Lecoq passe au crible les découvertes récentes pour révéler des vies oubliées, des destins exceptionnels et des rôles majeurs joués par des femmes à travers les siècles. En effet, à chaque époque, les femmes ont agi, dirigé, créé, gouverné. Pourtant, une grande partie d’entre elles a disparu des manuels scolaires et de la mémoire collective. Pourquoi ? L’autrice, dans la lignée des travaux de Michelle Perrot, analyse ces mécanismes d’effacement. Et s’insurge contre cette vision linéaire et simpliste de l’histoire des femmes, qui les cantonnerait à un rôle passif avant une libération progressive. Quelques pistes :
#À la Préhistoire, les femmes chassaient, participaient activement à la survie du groupe. Et leur rôle était bien plus complexe que celui de simples cueilleuses.
#Au Moyen Âge, elles étaient bâtisseuses de cathédrales, espionnes pendant la guerre de Cent Ans ou encore dirigeantes de fief.
#Dès le XIXe siècle, elles furent journalistes, scientifiques, ou résistantes.