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L’isolement tue. À Agen, on a trouvé l’antidote
En 2024 et 2025, plus d’une trentaine de morts solitaires de personnes âgées ont été recensées dans l’hexagone. Des chiffres glaçants, qui révèlent l’urgence d’agir contre l’isolement des aînés. Face à cette réalité, la ville d’Agen a pris les devants : depuis 2023, un dispositif innovant permet de suivre les 1 721 Agenais de plus de 80 ans vivant seuls. Fort d’un bon bilan, la ville souhaite l’élargir à tous les seniors et inspire d’autres territoires en France et en Europe.
En 2021, c’est la stupeur à Agen. À quelques mètres de l’hôtel de ville, le corps d’une femme sans vie est retrouvé chez elle, deux ans après sa mort. « Un séisme pour les habitants et pour la mairie », se souvient Baya Kherkhach, adjointe chargée des affaires sociales. Un an plus tard, le maire transforme ce drame en action en mettant sur pieds Ninaa – Non à l’isolement de nos aînés agenais. « La solitude est un enjeu de société et sanitaire, car on sait qu’elle tue. Une personne seule meurt plus vite, 40% des séniors vivant seuls souffrent de maladies mentales », rappelle cette quadragénaire, qui s’appuie sur les données OMS.
Une coopération par quartier

La cible de Ninaa ? Les plus de 80 ans. « C’est le point de bascule chez les seniors, même si certains vivent longtemps et en bonne santé », corrige l’élue. Les 1721 Agenais de cette tranche d’âge vivant seuls sont repérés grâce aux listes électorales. Un an plus tard, à partir de cette donnée, épaulée par le Centre Communal d’Action Sociale d’Agen (CCAS), la ville met sur pied Ninaa avec cinq services civiques spécialisés ‘’solidarité seniors’’.
Elle s’appuie également sur des équipes citoyennes – provenant des 25 associations de quartier, les aides à domicile et les magasins de proximité. Tout cet écosystème aide le CCAS à repérer les personnes isolées, « car entre les déménagements, les emménagements et les décès, les listes ne sont pas forcément à jour », précise Baya Kherkhach. L’opération, menée quartier par quartier, commence en 2023 par ceux les plus représentés. Trois ans plus tard, il en reste deux à visiter « et 150 séniors ».
La première visite

La première visite est déterminante. « On fait remplir un questionnaire pour savoir si les personnes sont isolées ou pas. Et selon la situation, on leur propose les services du CCAS. Une assistante sociale, une aide-ménagère, le portage de repas, etc. », racontent Amélie et Clara, toutes deux 18 ans, en service civique depuis novembre. Ce peut être aussi le bus à domicile qui vient les chercher pour les amener à un rendez-vous médical, au cimetière ou tout simplement faire ses courses.
Le duo parle également des activités à proximité ou au Pôle Senior situé au CCAS, que beaucoup ne connaissent pas. Enfin, ce peut être simplement un appel ou une visite dite ‘’de courtoisie’’. « On discute avec la personne et, si elle nous le demande, on l’emmène se promener », racontent les jeunes filles qui ont visité la semaine dernière quatre aînés. Elles voient concrètement les bienfaits. « Une dame nous a dit, par exemple, que ça lui faisait du bien de voir des jeunes et de parler de l’avenir », sourit Amélie, heureuse de se « rendre utile ».
L’adjointe au maire insiste toutefois : « on laisse toujours choisir les séniors, c’est leur décision. D’ailleurs, certains nous disent que tout va bien ou qu’ils ont leur fils qui vient les voir une fois par mois ». D’autres soulignent qu’ils ne sont pas isolés puisqu’ils ont une aide-ménagère qui intervient le matin, alors qu’ils passent leur journée seuls.
Parfois, des séniors affirment n’avoir besoin de rien et, quatre mois plus tard, sollicitent le dispositif. « Il faut laisser le temps de décanter ». Certains sont en effet habitués à cette solitude, elle leur est familière. « En sortir leur demande un effort, c’est une vraie démarche ».
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Un faisceau d’indices

Face à l’ampleur et à la complexité de l’isolement social, la Ville d’Agen a choisi d’agir collectivement en fédérant différents acteurs du territoire (bonus). Ils se réunissent deux fois par mois pour recouper les informations sur les personnes isolées et prendre des mesures si besoin. « Dès que l’alarme s’active, une assistante sociale va voir la personne dans les 24 heures et opère à un bilan social », résume l’élue.
L’alerte ? L’état sanitaire et physique de la personne, ainsi que de l’appartement. « Un senior qui n’a pas mangé de la journée ou pris un seul repas, qui est encore en robe de chambre ou qui n’a pas pris de douche depuis longtemps. Une assiette qui traîne avec des aliments en décomposition, de la vaisselle qui s’entasse dans l’évier. Un appartement qui sent mauvais, où s’accumulent des multitudes d’objets », détaille Baya kherkhach, qui fait état d’une dizaine de signalements depuis le début. Amélie a fait remonter un seul cas inquiétant pour l’instant : « un monsieur entouré de piles de papier ».
Sécurisé l’intervention

Bien que le dispositif atteigne ses objectifs initiaux, sa mise en œuvre a rencontré plusieurs obstacles. Le premier défi a été de convaincre les équipes de quartier, souvent réticentes à s’impliquer. Certaines craignaient de ne pas savoir gérer un public fragilisé. D’autres, de se confronter à des situations dramatiques, encore marquées par les traumatismes de 2021. D’autres enfin, doutaient de leur capacité à identifier les cas d’isolement.
Pour lever ces freins, un important travail pédagogique a été mené, combinant explications et formation gratuite. « Mais les équipes ne sont jamais livrées à elles-mêmes : une personne du CCAS est toujours présente », précise l’élue. Les visites en binôme sont également essentielles pour éviter un écueil majeur : l’attachement aux bénévoles et aux volontaires en service civique. Lorsque l’un d’eux ne revient plus, la rupture peut être douloureuse. « Quand un bénévole est remplacé, nous veillons particulièrement à accompagner cette transition », précise-t-elle.
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Inspirant pour d’autres villes et pays

Baya Kherkhach, également conseillère départementale, impulse désormais l’extension du dispositif à l’ensemble du Lot-et-Garonne. Deux communes voisines se préparent déjà à l’adopter, tandis qu’il suscite un intérêt croissant au-delà des frontières. Une quinzaine de villes européennes – en Grèce, au Portugal ou encore au Danemark – l’ont d’ores et déjà mis en place.
Grâce au partage d’expérience avec ses partenaires étrangers, les responsables de Ninaa ont pu identifier les facteurs de solitudes. Un déménagement, la mort d’un conjoint, la pauvreté, la maladie, le handicap. Mais aussi un passage à la retraite mal préparé : le sentiment de vide et d’inutilité peut en effet entraîner, en cascade, perte de sens, dépression et repli sur soi.
Les facteurs de solitude

Inspiré par Tolède, en Espagne, Ninaa s’est attaqué à ce dernier facteur depuis fin 2025. Elle propose aux agents territoriaux agenais, qui partent dans l’année à la retraite, de réfléchir à un engagement associatif. « Ce peut être dans la lutte contre l’isolement en intégrant l’équipe ”visite de courtoisie”, mais aussi sportif ou autre. Les associations, quant à elles, sont ravies d’avoir le soutien de jeunes séniors », souligne l’adjointe au maire. Concrètement, les agents passent une demi-journée par semaine dans l’association choisie, tout en gardant le même salaire.
Enfin, Ninaa a installé des ‘’Bancs de l’amitié’’, constatant que, malgré leur volonté de rompre l’isolement, les personnes rencontrent souvent des difficultés à créer du lien. Après deux nouveaux drames en 2025 révélant des morts solitaires chez des moins de 80 ans – donc hors des radars du dispositif –, l’équipe élargit désormais Ninaa à tous les seniors. Elle souhaite également intégrer les familles monoparentales, ainsi que les jeunes. Et se mobiliser activement auprès des parents en difficulté, en proposant un accompagnement renforcé à la parentalité.
À l’échelle de la rue
Pour l’heure, la ville d’Agen entend inscrire Ninaa dans la durée, et « pas un ‘’one shot’’ », insiste l’adjointe de cette mairie qui met des moyens à la hauteur de l’enjeu. Et pour que le dispositif « soit davantage opérationnel et efficient », elle vise l’hyper proximité, en mobilisant les citoyens à l’échelle de la rue. Un volet fermé, une poubelle qui déborde, une boîte aux lettres pleine depuis plusieurs jours. Pour qu’il n’y ait plus jamais de morts solitaires.♦
Bonus
[pour les abonnés] – Depuis 2022, les Petits Frères des Pauvres alertent – Une coopération territoriale dédiée à Agen – Comment Ninaa a professionnalisé les visites à domicile –
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