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La pêche de loisir entre dans l’ère de la donnée
Longtemps restée un angle mort de la gestion et la règlementation des pêches, celle de loisir entre dans une nouvelle phase en France. Depuis le début de l’année, les pêcheurs amateurs doivent déclarer certaines captures via l’application mobile RecFishing. L’enjeu est majeur : mieux mesurer l’impact réel d’une activité qui concerne près de 2,5 millions de pratiquants dans le pays et représenterait environ 24 000 tonnes de poissons capturés chaque année. Sur le seul littoral méditerranéen français, où plus de 1,5 million de pêcheurs récréatifs sont recensés, cet apport statistique pourrait transformer la connaissance scientifique des écosystèmes marins et permettre une gestion des ressources.
Depuis le 10 janvier 2026, la pêche de loisir en mer est soumise à une nouvelle réglementation sur l’ensemble du littoral français. Les pêcheurs amateurs doivent désormais s’enregistrer et déclarer certaines captures via une application mobile baptisée RecFishing. Première surprise en téléchargeant l’application – ce que j’ai fait étant pêcheur et habitant Marseille – elle couvre tous les pays européens ayant une façade maritime. L’inscription est simple, mais il faut donner des renseignements qui permettent de contrôler l’identité de celui qui se déclare. Il est conseillé d’indiquer ses prises sur le lieu de pêche. La géolocalisation permettant de nourrir précisément la data. Parmi les surprises de RecFishing le nombre d’espèces de poissons, mais aussi crustacés et de coquillages recensés. Quatre-vingt-trois fiches permettent aux pêcheurs d’être exhaustifs dans leurs déclarations. La taille et le poids de chaque prise sont à renseigner. Ils peuvent aussi joindre une photo.
Une activité massive mais longtemps invisible

D’apparence technique, cette nouvelle règlementation vise à combler une lacune majeure : l’absence de données fiables sur la pêche récréative. Pendant des décennies, la gestion des ressources halieutiques s’est concentrée exclusivement sur la pêche professionnelle soumise à des systèmes précis de quotas, de déclarations et de suivi scientifique. La pêche de loisir, elle, échappait largement à cette surveillance. Or l’activité est loin d’être marginale. Le littoral méditerranéen français compterait plus de 1,5 million de pêcheurs amateurs pratiquant leur hobby à bord de bateaux de plaisance ou depuis le rivage. En Corse, plus de 10% de la population de l’île pratiquerait la pêche de loisir.
Une pression parfois comparable à celle de la pêche professionnelle

Cette présence massive en mer n’est pas neutre pour les écosystèmes côtiers. Dans certaines zones méditerranéennes, la pêche de loisir peut représenter une part significative de la pression exercée sur certaines espèces très recherchées par les amateurs : dentis, dorades, thons ou sars. Dans les aires marines protégées, près de 30 % des espèces capturées par les pêcheurs du dimanche sont considérées comme vulnérables. Pour le biologiste marin Laurent Debas, président de l’ONG Planète Mer, l’enjeu scientifique est évident. « Compte tenu du nombre de pratiquants, si l’on veut protéger les milieux et gérer correctement la ressource, il faut absolument savoir ce qui est prélevé. »
Certaines études locales ont déjà montré l’importance de cette activité. Dans le parc marin de la Côte Bleue, près de Marseille, un chercheur pour sa thèse a interrogé 1 800 pêcheurs amateurs. Ces témoignages lui ont permis d’estimer les captures annuelles à 53 tonnes pour la pêche de loisir, contre 60 tonnes pour la pêche professionnelle. « Dans certains territoires, on voit bien que la pêche de loisir entre directement en compétition avec la pêche professionnelle sur la ressource, explique Laurent Debas. L’objectif n’est pas d’interdire, mais de comprendre ce que cela représente réellement. »
Une nouvelle obligation pour les espèces sensibles
La nouvelle réglementation ne concerne pour l’instant pas toutes les captures, mais uniquement certaines espèces considérées sensibles comme le loup, le thon rouge, la dorade rose ou la dorade coryphène. Les pêcheurs doivent indiquer au cours de chaque sortie : le lieu de capture, l’espèce pêchée, la quantité, la taille ou encore la technique utilisée. Même les poissons remis à l’eau dans le cadre du « pêcher-relâcher » comme c’est le cas du mérou interdit de pêche devront être déclarés. Pour les scientifiques, ces informations pourraient devenir extrêmement précieuses pour comprendre les dynamiques des populations de poissons côtiers mais aussi des crustacés et coquillages.
Transformer les pêcheurs en observateurs de l’océan

Avec cette application, l’État français espère ainsi transformer cette catégorie de pêcheurs en sentinelles de la mer. Les données collectées permettront notamment de mieux comprendre leurs pratiques, de suivre l’état des populations de poissons et d’améliorer les politiques de gestion. Pour Didier Réault, président du Parc national des Calanques, cette approche relève d’une nouvelle forme de science participative. « Le littoral méditerranéen est parcouru par des milliers de pêcheurs amateurs. Ils sont sur l’eau, sur les berges. L’idée de cette application, c’est de transformer cette présence en source de connaissance scientifique. Au début, certains ont eu l’impression qu’on voulait les surveiller davantage. Mais on voit aujourd’hui que la participation augmente. Pour certains, c’est même devenu un jeu de renseigner leurs captures et de contribuer ainsi à mieux comprendre où se trouvent les différentes variétés de poissons et pourquoi. »
Selon lui, la grande majorité des pêcheurs amateurs reste d’ailleurs raisonnable dans ses prélèvements. « Dans 98 % des cas, les gens pêchent de façon très mesurée, pour leur consommation immédiate. L’enjeu au-delà de protéger les espèces et d’éviter les pratiques illégales, ceux qui ont professionnalisé leur pratique en revendant leurs prises à des restaurants notamment. Ce qui est parfaitement illégal. Nous avons mis fin à ce type de pratique. Des condamnations en justice ont été prononcées. »
Une révolution culturelle
Au-delà de l’outil numérique, la nouvelle réglementation marque une évolution profonde de la culture de la pêche de loisir. Historiquement, cette pratique repose sur des traditions informelles et une forte autonomie des pratiquants. Même si les pêcheurs à pied ne sont pas concernés par l’obligation d’enregistrement lors de cette première phase. L’obligation de déclaration introduit la notion de la responsabilité collective dans la gestion des ressources marines. Dans un contexte de pression croissante sur les écosystèmes marins, la gouvernance des océans impose de pouvoir anticiper. La pêche de loisir, longtemps invisible dans les statistiques officielles, entre ainsi pleinement dans l’ère de la donnée.
Reste désormais un défi essentiel : convaincre les pêcheurs eux-mêmes de jouer le jeu. Car le succès de ce dispositif de science participative dépendra d’un facteur simple : la qualité et la régularité des déclarations. Si le pari fonctionne, la France pourrait disposer, pour la première fois, d’un outil puissant pour comprendre l’impact réel de la pêche de loisir sur les écosystèmes marins. Et peut-être transformer, une activité populaire en vaste observatoire citoyen permettant de collecter des données à grande échelle.
[cet article a été initialement publié le 25 mars 2026 dans 22-med]