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Donner ses anciennes lunettes, en mode solidarité
De plus en plus d’acteurs lorgnent sur les lunettes inutilisées qui dorment dans nos tiroirs pour les remettre en circulation sur le marché de l’occasion, avec des mobiles très différents. Une concurrence qui explique en partie l’arrêt de l’association Lunettes sans Frontière qui, pendant 50 ans, les a collectées et remises en état avant de les distribuer auprès des populations dans le besoin, notamment en Afrique. Toutefois, une autre association, La Ruche Solidaire, a pris le relais, bien décidée à faire perdurer cette chaîne de solidarité.
Sept adultes sur dix portent des lunettes de vue en France et, pour la plupart, en changent moins de trois ans plus tard. Ce qui donne un nombre de paires inutilisées se chiffrant en dizaine de millions (voir bonus). Un gisement dont l’association Lunettes sans Frontière a perçu le potentiel dès 1974. Pendant 50 ans, ses bénévoles ont collecté ces laissées pour compte et les ont remises en état dans leur local d’Hirsingue, commune d’Alsace à une trentaine de kilomètres des frontières suisse et allemande. Protégées et empaquetées, elles ont traversé la Méditerranée direction l’Afrique surtout (Sénégal, Congo, Tchad, Côte d’Ivoire, entre autres), mais aussi le reste du monde (Brésil, Népal…), afin d’améliorer la vue, et la vie, de milliers de personnes.
« L’idée revient au père François-Marie Meyer, au retour d’une visite en Afrique, rembobine Jean-François Bonnard, dernier président de l’association. Il avait pris une paire de lunettes dans sa valise qu’il a donnée à un enseignant. Ce dernier a été tant bouleversé d’enfin voir clair que le prêtre s’est dit qu’il fallait agir ». À cette époque, personne ne s’intéresse aux lunettes qui n’ont plus d’utilité. Si bien que les dons ont rapidement afflué. Au plus fort de l’activité, dans les années 1990-2000, quelque 60 000 paires ont chaque année franchi les frontières hexagonales. Avant que les difficultés n’apparaissent. « Les choses ont changé de manière très progressive et on a mis du temps à s’en apercevoir », reconnaît l’ancien responsable, dont l’association a définitivement cessé d’œuvrer le 31 décembre 2025.
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Un monde qui a changé

Les explications à cet arrêt ne sont pas simples, mais multiples. La concurrence accrue autour des lunettes inutilisées en est une. Depuis bientôt dix ans, différents acteurs cherchent à les récupérer pour les remettre en vente sur le marché de la seconde main (notre reportage en cliquant ici). En contrepartie, les donateurs reçoivent un bon de réduction ou une ristourne sur l’achat de leur nouvelle paire. Plutôt tentant.
Reste que, compte tenu du nombre de binocles plus portés, il y a de la place pour plusieurs acteurs. De fait, Lunettes sans Frontière a surtout été confrontée à l’émergence des modèles progressifs et à double foyer, qui se sont démocratisés au fil de l’évolution de l’optique. Or, l’association ne retapait que les lunettes unifocales – dont les verres possèdent la même puissance de correction sur l’ensemble de leur surface – plus faciles à adapter aux besoins des futurs propriétaires. « Elles représentaient l’entièreté des paires collectées à nos débuts. Contre seulement 5% les dernières années », indique Jean-François Bonnard.
L’association a bien trouvé un partenaire, en Allemagne voisine, pour recycler le stock dont elle n’avait pas usage. Elle en obtenait au passage 7 000 euros, qui lui servaient à acheter des paires neuves pour des personnes dans le besoin en France. Une activité qui aurait pu prendre de l’ampleur : les acteurs du marché de la seconde main ont aussi proposé de racheter ces lots. « N’étant pas dans une logique lucrative, nous n’avons pas accepté. C’était l’humanitaire qui nous motivait », explique l’ex-président. Un premier coche, peut-être, raté.
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Le virage manqué des réseaux

Lunettes sans Frontière a aussi laissé passer la vague des réseaux. « Lorsque je suis arrivé en tant que bénévole en 2008, j’étais le seul à me débrouiller en informatique, se rappelle Jean-François Bonnard. J’ai assuré la transition entre le papier et le numérique, en créant notamment le site internet de l’association. Je n’ai en revanche pas accroché à la mode des réseaux sociaux », admet celui qui fêtera cette année ses 78 printemps. À l’ère du scroll intempestif – les Français passent en moyenne 12 heures et 32 minutes par semaine sur les réseaux sociaux, soit 1 heure et 47 minutes par jour – cette absence a nui à la visibilité de l’association.
En parallèle, les forces vives de Lunettes sans Frontière ont été rattrapées par l’âge, la maladie, voire la grande faucheuse. « Dans tout ce contexte, on a jugé que notre modèle avait vécu et on a décidé d’arrêter. Ça n’a pour autant pas été facile d’acter la fin d’une association de 50 ans », souffle l’ancien responsable. Et ce, même si le contexte géopolitique particulièrement tendu en Afrique ces dernières années a perturbé nombre d’acheminements de colis.
Les bénévoles se réuniront une dernière fois en juin prochain, pour l’assemblée générale relative à l’exercice 2025 de l’association. La dissolution devrait être actée en octobre, mais la chaîne de la solidarité va toutefois perdurer.
La relève assurée

Une autre association, La Ruche Solidaire, installée à l’extrémité ouest de la France, à Dirinon près de Brest, a en effet pris la suite depuis le début de l’année. Spécialisée dans la collecte, le reconditionnement et la redistribution de matériel médical, elle vient ajouter une corde à son arc avec la branche lunettes. « Notre ambition est d’être dans la continuité de Lunettes sans Frontière, pour remettre en lumière cette activité », explique Frank Hazelart, son co-président.
Des changements ont déjà été opérés. La collecte, auparavant entièrement effectuée par voie postale, se fait désormais également via des opticiens partenaires. Des boîtes sont installées dans les boutiques, où les particuliers sont invités à déposer leurs anciennes paires. La Ruche Solidaire est en outre présente sur les réseaux sociaux et compte recruter une personne en service civique pour améliorer encore sa visibilité. Enfin, l’association entend développer le réemploi des lunettes progressives ou à double foyer. Objectif : les vendre et dégager des revenus pour équiper des personnes dans le besoin.
La branche humanitaire n’est donc plus aussi prépondérante, mais il en va de sa survie. « On répondra à toutes les demandes qui nous seront adressées, assure Frank Hazelart. Notre finalité, c’est d’aider les gens. Plus on aura de ressources financières, plus on pourra agir ». Une « transmission partielle » néanmoins saluée par Jean-François Bonnard. « On leur fait confiance car ils ont prouvé avec leurs actions qu’ils font bien les choses », souligne l’ancien président. La chaîne des lunettes solidaires tient bon sur sa branche. ♦
Bonus
# Un gisement difficile à quantifier – 100 millions de lunettes seraient inutilisées en France, selon un sondage réalisé par Opinion Way pour Atol les Opticiens… en 2015. Un chiffre, qui mériterait une actualisation, établi sur la base que les porteurs réguliers (35 millions de Français) posséderaient chacun deux paires qu’ils ne porteraient plus.
# D’autres façons de faire vivre la solidarité en faveur du mieux voir – En soutenant Médico LCF. Le« bras humanitaire » des Lions Clubs de France collecte aussi les lunettes, entre autres. Cette association a vu le jour en 1978, peu après Lunettes sans Frontière. Elle a pour mission d’aider les populations défavorisées des pays en développement. L’association GoodVision s’est, elle, fixé l’ambition de fournir des soins optiques de base à toutes les personnes dans le monde. Elle assure pour cela des tests de vue dans les pays en développement et y forme des professionnels en optique. Elle a en outre créé un modèle de lunettes robuste et léger, pouvant être fabriqué localement pour environ un euro.