L’Auberge marseillaise, refuge pour les femmes fragilisées par la vie et leurs enfants
Précarité, dépendances ou situations de violences : autant de réalités qu’ont traversées les résidentes de l’Auberge marseillaise. Ce centre, qui accueille à ce jour 70 personnes (femmes et enfants), combine mise à l’abri, accompagnement vers l’insertion et accès au logement. Impulsé en 2021 par un collectif pluridisciplinaire de huit associations et de la Ville de Marseille dans un quartier privilégié du 8e, ce projet se distingue par son modèle audacieux : occupation temporaire d’un bâtiment public, gestion partagée et ouverture sur le quartier, notamment à travers la Cantine du midi. Une approche qui fait des émules ailleurs.
Céline a le sourire lumineux lorsqu’elle évoque l’Auberge marseillaise, où elle s’est posée pendant deux ans. Puis soudain, son visage s’assombrit. Avant d’être hébergée dans cette « grande famille », elle a connu la rue. La peur, le froid. La nuit tombée, le matelas tiré à la va-vite dans les halls d’immeuble, avec son fils de dix ans. L’envie de disparaître. Par chance, une femme de l’association Des Étoiles et des Femmes, avec qui elle passe alors son CAP Cuisine, lui trouve une solution dans un hôtel social. Puis à l’Auberge Marseillaise.
Céline se souvient du premier rendez-vous. L’accueil bienveillant, la visite des chambres où chaque femme possède son frigo, la salle commune où elles peuvent partager le repas, le potager en contrebas. Et la joyeuse bande d’enfants qui remplit le lieu de rires et d’énergie. « J’ai tout de suite senti que j’étais chez moi et que l’endroit était idéal pour mon fils. Il est habituellement fermé, mais ce jour-là, il s’est envolé, comme un petit oiseau libéré de sa cage ».
Une ancienne auberge de jeunesse

Autrefois, cette bâtisse au fond d’une impasse était une auberge de jeunesse classique : chambres en enfilade, sanitaires séparés et réfectoire. À cause de la crise sanitaire, elle a fermé ses portes en 2020… pour les rouvrir un an plus tard, mais cette fois-ci en faveur des femmes en situation de vulnérabilité.
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Ce projet d’envergure est le fruit de huit structures, qui connaissent chacune une organisation et un public différents. Toutes ont fait un pas de côté pour écrire ensemble ce projet coordonné par Yes We Camp. Cette association, spécialiste de la transformation des espaces vacants en endroits féconds, pilote le bon fonctionnement de l’Auberge. Les autres accompagnent les résidentes, sur place, avec leurs compétences et leurs ressources.
♦ Depuis sa création en mars 2021, l’Auberge marseillaise a accueilli et accompagné 96 femmes avec 100 enfants. La durée moyenne du séjour est deux ans.
Un accompagnement pas à pas

Avec ce refuge enveloppant, les femmes peuvent quitter leur manteau de survie pour souffler et se recentrer. Commence alors l’accompagnement sur-mesure de l’Auberge. Forte de sa pluridisciplinarité et de son vaste réseau, elle parvient à dénouer un à un les obstacles à leur réinsertion.
Pour l’une, il s’agira d’obtenir sa demande d‘asile à la Préfecture. Pour une autre, résoudre un souci de santé, ou entreprendre les démarches pour bénéficier d’aides de la CAF. « Quand on a le moindre souci, ils s’en occupent », insiste Céline, reconnaissante.
Cette prise en charge à 360° aurait dû l’alléger, mais à son arrivée à l’Auberge, elle s’effondre. En lâchant prise, toutes ces semaines de stress remontent d’un coup : elle sombre dans la dépression.
Proposer des activités, sans imposer

À l’écoute, l’équipe réagit rapidement en sollicitant la psychologue partenaire, spécialisée en hypnose. « J’ai pu tout libérer, tout sortir », souffle cette femme courageuse. Remise sur pieds, cette ancienne couturière et chanteuse traditionnelle profite de tout ce que propose l’Auberge : les après-midis jardinage, les sorties à la plage et au musée, les soirées musique. Et, l’été, les séjours à Montrieux Le Hameau.
Les ateliers changent au gré des publics et des demandes. « En ce moment, nous proposons des cours de natation avec Eau-Horizon pour apprendre à nager et des ateliers ‘’code de la route’’», détaille Jules Manrique, un des trois coordinateurs de l’Auberge Marseillaise.
Soutien à la parentalité

Contrairement à Céline, Sophie n’avait aucune envie d’intégrer l’Auberge. Son parcours a été jalonné d’injustices : un ex-conjoint violent, aujourd’hui incarcéré pour tentative d’assassinat, un placement dans un foyer pour femmes battues à Grenoble, ainsi que deux signalements pour prétendue maltraitance envers ses enfants – des accusations qui ont failli lui en faire perdre la garde. Après quinze jours passés dans ce refuge marseillais, cette femme élancée a commencé enfin à se détendre. Et ses fils de 6 et 9 ans ont retrouvé une forme de sérénité.
Comme eux, une trentaine d’enfants est scolarisée dans les écoles et collèges du secteur. Les plus fragiles bénéficient, sur place, de soutien scolaire par des bénévoles et de séances d’orthophonie. Les mères profitent, de leur côté, d’un accompagnement quotidien à la parentalité grâce à l’intégration dans l’équipe d’animateurs socioculturels, d’éducatrices de jeunes enfants et d’éducateurs spécialisés.
Un centre ouvert sur le quartier

À la différence de certains centres d’hébergement, l’Auberge Marseillaise n’est pas un endroit fermé (bonus). Les femmes sortent pour travailler, se promener, faire des courses, voir des amis. Inversement, des Marseillais rentrent pour donner un coup de main bénévole à l’aide aux devoirs, au jardinage ou en cuisine. Ou bien encore déjeunent à la ‘’Cantine du midi’’.
En effet, depuis janvier, le centre a ouvert sa table, le jeudi, sous forme de buffet et à prix libre. Ce jour-là, riz, poulet, sauce épinard-champignons, merveilleux cookies, le tout co-cuisiné par Angèle.
Table ouverte le jeudi midi

Avant d’intégrer l’Auberge en 2023, cette femme de 31 ans a dormi « à droite, à gauche, le squat, la rue ». Jocelyne, une voisine, est venue lui donner un coup de main pour préparer le repas. Elle se réjouit de la présence de ce centre, fondu dans le paysage du quartier.
Un peu plus loin, Martine est attablée avec une bande d’amis. Venue la première fois par solidarité, elle y est retournée, conquise par la qualité des plats. « La dernière fois, il y avait une sauce africaine absolument délicieuse ». Son seul regret ? « Ne pas déjeuner avec des résidentes, mais peut-être que ce n’est pas si simple ». Leur fréquentation est variable – certaines ont un rendez-vous à l’heure du déjeuner, d’autres préfèrent manger de leur côté.
« Il n’y a pas de plan de table précis et surtout aucune contrainte, insiste Jules Manrique. En tout cas, elles partagent toutes fierté et intérêt pour cuisiner et accueillir du monde de l’extérieur ».
♦ (re)lire “Des étoiles et des femmes” : l’émancipation par la cuisine
Un projet qui se construit avec les résidentes

Comme dans toute vie en communauté, les tensions éclatent parfois, souvent liées à la gestion des enfants. « Il y en a trop, ça crée des conflits », confie l’une. « On n’a pas les mêmes méthodes d’éducation », ajoute une autre. « Moi, je n’arrive plus à me faire obéir », avoue une troisième. Par ailleurs, les tâches quotidiennes, comme la vaisselle ou le ménage des espaces communs, ne sont pas toujours respectées, nécessitant régulièrement à un rappel des règles.
Une fois par mois, l’équipe encadrante organise des groupes de parole, permettant à chacune d’exprimer ses difficultés, ses frustrations, mais aussi ses souhaits. Entre ces ‘’Agoras’’ sont proposés des espaces de dialogue plus restreints sur des sujets spécifiques : rentrée scolaire, réduction des risques pour les femmes consommatrices de produits psychoactifs, propreté des étages, etc. Les enfants ont aussi leur ‘’Agora’’ tous les quinze jours, où ils apprennent à mettre des mots sur leurs émotions et à les partager.
Entre 15 et 20 femmes partent chaque année

Cinq ans après l’ouverture de l’Auberge, peu de résidentes de la première heure y sont encore. 69 femmes (et 72 enfants) ont accédé à un logement social ou un hébergement adapté, soit entre 15 et 20 départs par an. Céline en fait partie : arrivée en 2023, elle a quitté les lieux deux ans plus tard pour un appartement dans le 15e arrondissement de Marseille.
Quitter sa “famille de cœur” lui pèse, mais à 44 ans, elle savoure enfin son chez-soi. “Il y a de la lumière partout, deux chambres, et même un balcon !”, s’exclame-t-elle en guidant la visite par téléphone. Si le temps lui manque pour repasser à l’Auberge, son fils, lui, y retourne chaque mercredi et week-end, hébergé par la maman de son meilleur ami.
En septembre, après son diplôme de CAP Cuisine, elle a décroché un CDI à Rivage, le nouveau tiers lieu de Yes We Camp en surplomb du Vieux-Port. Elle éclate de rire en résumant son parcours : « J’ai été hébergée par l’association… et aujourd’hui, je travaille pour elle ! » ♦

Bonus
# Centre ouvert. Il n’est pas nécessaire de le sécuriser outre mesure car aucune femme n’est activement menacée. Les victimes de violences conjugales ou de réseaux de prostitution ne sont pas confrontées à un danger imminent. Elles sont déjà suivies depuis longtemps par leur association respective, l’Auberge étant une deuxième orientation.
# Financements. Mise à disposition du bâtiment par la mairie. L’État finance l’accès à l’hébergement, à l’alimentation et à l’accompagnement. L’ARS, l’accès à la santé et à la coordination de parcours de soin : intervention de médecin, psychologue et infirmière. Des fondations privées permettent d’animer le lieu : séjour l’été en famille, aménagement du lieu, sorties, etc… AG2R finance le développement d’un jardin thérapeutique, le Fondaher, le développement de la Cantine du midi et du traiteur (les femmes cuisinent pour des évènements). Petites enveloppes de la Ville de Marseille et de la CAF pour l’aide à la parentalité, de l’ANCV pour les vacances. Budget global annuel de l’expérimentation environ 1,2 million d’euros.
♦ (re)lire Apprendre à nager dans les piscines de particuliers
# Rivage. La foncière ICADE et l’association Yes We Camp ont uni leurs forces pour donner vie à un bâtiment de 4 200 m², actuellement vacant. En effet, ces locaux, situés devant l’abbaye Saint-Victor, en surplomb du Vieux-Port à Marseille, étaient précédemment le siège de l’entreprise Bourbon. Dans l’attente d’autorisations permettant leur transformation en futurs logements, Icade et Yes We Camp ont créé Rivage : un projet créatif, social et économique. Avec, en rez-de-jardin, le Gr1, un espace ressource pour jeunes exilés, porté avec Fondation de l’Armée du Salut – France , Association JUST, la Ligue de l’Enseignement Fédération des Bouches du Rhône, Médecins Sans Frontières / MSF, le Secours Catholique – Caritas France et Yes We Camp. À l’étage, des bureaux d’associations et d’entrepreneurs sociaux, ainsi que des ateliers d’artistes. Inauguration le 24 avril. Rens. ici
# Lauréat 2025 de La France s’engage, l’Auberge marseillaise est invitée à essaimer son modèle : utiliser des bâtiments vacants et gérer avec un collectif. « Ce qui se fait déjà, par exemple Chez Marthe ou la Grande Maison, où on retrouve les mêmes acteurs », souligne Jules Manrique.
# Le rêve de Céline. Cette Comorienne est venue de Mayotte à Marseille, parce que le père de son fils est Français et parce qu’elle veut lui offrir un avenir meilleur, « pour pas qu’il tombe délinquant ». Mais une fois qu’il sera majeur et indépendant, elle souhaite revenir aux Comores pour y ouvrir un restaurant.