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Par Patricia Guipponi, le 12 mai 2026

Journaliste

Quand l’art ouvre des passages là où s’élèvent des murs

L’échange, la créativité, l’écoute sont entre autres au centre du projet imaginé par l’association Arts en Acte © DR

Et si les chemins les plus importants étaient ceux que l’on invente ensemble, loin des tracés imposés ? C’est la philosophie du projet Nos sentiers de désirs, porté par l’association toulousaine Arts en Acte. Il réunit à Saurat dans l’Ariège habitants, artistes et personnes en situation d’exil. Ces séjours de création permettent de se rencontrer, d’échanger et de tisser des liens durables.

Et s’il n’y avait plus de frontières, de voies imposées, de passages obligés, d’interdictions de séjourner. Pas de différences de classes, d’individus, de couleurs, de cultures, de langues. Pas d’incompréhension mais de la bienveillance et de l’écoute. Un idéal. Une utopie, diront d’autres. Un monde que beaucoup rêvent sans jamais oser ébaucher un chemin qui y mènerait.

Ce sentier peut toutefois apparaître spontanément à force de passages répétés en dehors des routes balisées. Cette image forte a inspiré le projet artistique et humain Nos sentiers de désirs porté par Arts en Acte, association toulousaine qui se définit comme une fabrique artistique de liens humains. Pendant six mois, de janvier à juin, neuf personnes participent à des séjours de création à Saurat, en Ariège.

Elles viennent du Soudan, d’Afghanistan, de Guinée-Conakry, du Cameroun ou encore de Géorgie, et ont entre 24 et 53 ans. L’idée est de leur offrir une parenthèse dans un quotidien souvent marqué par l’attente administrative, tout en favorisant la rencontre et l’expression artistique. « Grâce à ce projet, ces personnes se sentent accueillies, peuvent couper avec les aléas de leur vie, les doutes et les angoisses qu’elles peuvent ressentir, l’isolement aussi », explique Noémie Le Lay-Mérillon, cofondatrice de l’association Arts en Acte.

Une bulle d’air et d’art dans le quotidien souvent compliqué des personnes exilées © DR

La création artistique comme vecteur de lien social

Depuis sa création en 2020, Arts en Acte s’attache à faire se rencontrer des personnes qui, autrement, ne se croiseraient pas. Son approche repose sur la création artistique comme vecteur de lien social. « Notre objectif est de mettre en contact des personnes dans des espaces où l’on crée ensemble. Ces personnes ne se seraient pas forcément parlées dans leur quotidien », souligne Noémie Le Lay-Mérillon.

Noémie Le Lay-Mérillon est l’une des fondatrice d’Arts en Acte © DR

À Toulouse, cela passe par des ateliers hebdomadaires mêlant écriture plurilingue, danse, cirque ou vidéo. Mais avec Nos sentiers de désirs, l’association franchit un autre cap en proposant un format immersif, hors de la ville. Le choix de Saurat ne doit rien au hasard. Installée depuis peu dans ce village ariégeois, Noémie y a découvert un territoire dynamique, riche en initiatives artistiques et solidaires.

Le projet s’y est construit rapidement, naturellement. Il a suffi d’une réunion avec les habitants, d’envies partagées et d’une mobilisation collective impressionnante. Une quarantaine de bénévoles se sont engagés sans attendre. Certains accueillent les participants chez eux, d’autres organisent les repas ou les activités. « On s’est dit qu’on aller loger les personnes chez les habitants, monter une équipe de cuisine, créer du lien… Et tout s’est fait très spontanément », raconte Noémie.

Chaque séjour explore une discipline différente : écriture, danse, clown…

Les séjours deviennent alors des moments de vie partagée : randonnées, ateliers culinaires, bals traditionnels, échanges de recettes… Autant d’occasions de faire dialoguer les cultures. La création artistique occupe une place essentielle. Chaque séjour explore une discipline différente : danse, écriture, clown, marionnette, land art… Une dizaine d’artistes locaux participe à cette aventure.

Ces temps, organisés à raison de trois jours par mois, s’inscrivent dans un rythme régulier qui permet à la fois l’installation de relations durables et une véritable progression dans le processus de création collective. Le cadre permet de redonner une place active aux participants, souvent cantonnés à des statuts administratifs, en valorisant leurs savoir-faire, leurs récits et leur créativité. «On consacre le samedi à un programme artistique co-construit pour que les participants découvrent différentes disciplines », précise la cofondatrice d’Arts en Acte. Peu importe le niveau ou l’expérience. Chacun trouve sa place.

L’écriture fait partie des procédés de création déployés. © DR

Ces activités, souvent simples en apparence, jouent un rôle essentiel dans la création de confiance et permettent de dépasser les barrières linguistiques. Certains viennent pour créer, d’autres pour découvrir des univers divers, d’autres encore pour pratiquer le français dans un cadre bienveillant. « Des personnes viennent seulement parce qu’elles ont besoin de compagnie… et la création artistique devient le moyen d’être ensemble.»

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L’hébergement chez l’habitant, facilitateur de liens

L’un des aspects les plus marquants du projet réside dans les relations qui se nouent, notamment grâce à l’hébergement chez l’habitant. Ces moments du quotidien, simples mais essentiels, favorisent des échanges profonds. Cuisine partagée, discussions improvisées, gestes du quotidien sont autant de passerelles entre les cultures et les parcours de vie. «Il y a vraiment des liens très forts qui se tissent avec l’hébergement, mais aussi à travers toutes les activités », observe Noémie.

Chacun vient à sa manière et à sa façon apporter sa participation au projet. © DR

Au fil des mois, toutes ces expériences nourrissent une création artistique hybride. Une première restitution est prévue le 14 juin prochain à Saurat, suivie d’une représentation le 20 juin au Théâtre du Pavé à Toulouse, dans le cadre de la Journée mondiale des réfugiés.

Cette première édition reste cependant un laboratoire. Une expérience pilote. « Mais on aimerait aller vers une forme plus construite. Peut-être un spectacle sur deux ans qui rende compte de toutes ces rencontres », confie l’Ariégeoise d’adoption.

Apprendre à vivre ensemble au-delà des différences

Lancé sans financements assurés, le projet repose largement sur le bénévolat, les partenariats et une campagne de dons qui vient de prendre fin. Un engagement fort, à l’image des valeurs défendues par l’association que sont l’inclusivité, la réciprocité et la liberté d’expression.

Au-delà de l’aspect artistique, Nos sentiers de désirs porte une dimension profondément humaine et politique : celle de créer des espaces de rencontre dans un monde marqué par les frontières et les divisions. « L’enjeu, c’est surtout d’apprendre à vivre ensemble et d’être dans la joie du partage de nos différences », poursuit Noémie.

À Saurat, ces chemins de désir prennent forme, pas après pas. Et dessinent, peut-être, une autre manière de faire société, de vivre ensemble. Une manière concrète, à hauteur d’humains, de transformer les imaginaires et d’ouvrir, là où l’on érige des murs, des passages inattendus. ♦

Les artistes, hébergeurs, résidents de cette expérience qui se veut pilote mais s’espère pérenne à l’avenir. © DR