Convaincue que la création artistique est un levier de transformation, l’association La Source Garouste accompagne des enfants en difficulté. À travers des ateliers guidés par des artistes, elle leur redonne confiance, stimule l’expression et ouvre de nouveaux horizons. En 35 ans d’existence,135 000 jeunes ont été accueillis au sein des dix antennes du réseau. Reportage au centre social Sagardian à Saint-Jean-de-Luz, au Pays basque.
Une femme à la silhouette majestueuse s’accroupit parmi huit enfants qui s’apprêtent à décorer des Genki-nobori – des manches à air japonais symbolisant l’espoir et la paix. Mulhen Baccia (bonus) est l’artiste invitée par l’antenne basque de La Source Garouste, dans le cadre du projet Susumu Shingu déployé dans les dix antennes de l’association (bonus). Cette peintre muraliste les guide pour dessiner, puis peindre des formes abstraites, libres et imbriquées. Sa méthode leur offre bien plus qu’une activité. L’opportunité de créer et de dialoguer ensemble, en silence, à travers une langue universelle : le processus créatif.
Agir à la source

La création artistique comme force de transformation est au cœur de La Source Garouste, fondée en 1991 par Élisabeth et Gérard Garouste (bonus). Cette figure majeure de la peinture contemporaine française en est l’illustration même. Son parcours, marqué par une histoire complexe et des épreuves marquantes, illustre combien l’art, plus précisément le geste du dessin, a constitué pour lui une voie profondément salvatrice. Le processus créatif, pour Garouste, n’est alors pas seulement une pratique, mais une métamorphose qui peut aider toute personne à s’épanouir et à s’ancrer dans le monde.
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Le couple décide d’agir dès le début, à la ”source” : accompagner les enfants dans leur construction, encourager leur potentiel et renforcer leur confiance, en les ouvrant à l’art et en soutenant leur créativité. Peu importe le medium, l’important est que les participants laissent libre cours à leur expression : peinture, photo, mosaïque, sculpture, théâtre d’ombre, cinéma, création de papier, teinture végétale, permaculture, cirque, etc. « Il y a même eu du rap », rapporte Joséphine Ponsolle, l’une des deux salariées de La Source Garouste – Iturria.
Main dans la main avec les structures sociales

Comme les autres antennes, celle du Pays basque intervient auprès d’enfants et adolescents de 3 à 21 ans en situation de fragilité́ sociale, psychologique, cognitive ou scolaire. Et ce, toujours en soutien à l’action sociale menée par les structures partenaires. Certaines sont spécifiques, telles que les IME (handicap mental), ITEP (troubles psychologiques), MECS (enfants placés) ou classes SEGPA (difficultés scolaires graves). D’autres accueillent un public mixte, comme le centre social Sagardian implanté au milieu de logements sociaux à Saint-Jean-de-Luz. « On ne sait pas jamais de quelle fragilité souffre l’enfant. Cette approche évite tout à priori sur lui et permet de l’aborder normalement, sans prendre de pincettes », fait remarquer la coordonnatrice.
Les projets sont coconstruits étroitement avec les éducateurs et autres professionnels. « Nous partons la plupart du temps de leurs besoins et de leurs demandes, et ils sont présents aux ateliers », indique cette Basque de cœur, tout en versant les pots de peinture dans des contenants plus petits.
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Un artiste, une oeuvre, une restitution

L’association suit toujours la même méthode : un artiste, un accompagnement sur la durée (20 à 40 heures), une œuvre collective et une restitution publique pour mettre en lumière les créations. Ces expositions, moments forts de valorisation, transforment le regard. Celui des enfants sur eux-mêmes et celui de leurs parents, qui découvrent souvent leurs capacités sous un jour nouveau.
Les séances en elles-mêmes reposent sur un dialogue d’égal à égal entre l’artiste et les jeunes, dans un espace où liberté et créativité priment, bien loin de toute logique de performance. « Ici, on ne juge pas si c’est ‘’bien’’ ou ‘’mal fait’’, on ne cherche pas la validation comme à l’école ou dans le sport, souligne Joséphine Ponsolle. L’essentiel, c’est que les enfants s’emparent du projet à leur manière, qu’ils osent expérimenter et créer avec les autres ».
Libérer l’imagination

Cette approche leur permet de libérer leur imagination sans contrainte. Et comme il n’y a ni compétition ni pression, ils n’hésitent pas à s’encourager les uns les autres. Comme Filipe, 9 ans, qui s’exclame : « Ouaouh, elle est trop belle ta forme, Mylan ! »
Cet élève de CM1 à la parole facile notifie qu’il a l’habitude de la peinture, « vu que mon père, il fait de la maçonnerie ». S’il est plutôt porté sur le foot et le motocross, il apprécie cette semaine d’atelier, « le dessin, les couleurs, les formes qui zigzaguent et les formes qui ressortent ». S’il devait convaincre un ami de venir, il dirait que « c’est cool de faire une œuvre collective et de voir toutes les couleurs mélangées ».
« Favoriser l’épanouissement de l’enfant et l’éveiller à l’art, c’est cultiver sa sensibilité́, son imagination, son intelligence, dans la perspective d’en faire un être qui désire », Gérard Garouste.
Un levier de transformation

Grâce à la conjugaison de ces différents ingrédients, la création devient un puissant levier de transformation. C’est en tout cas ce qu’observe Joséphine Ponsolle en poste depuis un an. Elle cite notamment l’atelier photo avec le service Arc en ciel (pédopsychiatrie) de l’hôpital de jour de Bayonne – un format de deux à trois heures par semaine étalé sur quatre mois. « Les éducateurs m’ont dit que jamais ils n’auraient imaginé que les jeunes pouvaient rester aussi concentrés. Ils m’ont également parlé d’un enfant non verbal qui est parvenu à s’exprimer par la photo ».
Autre témoignage, celui-ci d’un administrateur de l’association, pédopsychiatre, qui a travaillé la peinture grand format avec un jeune souffrant de schizophrénie sévère. « Au départ, celui-ci peignait de manière très éparpillée et, au fur et à mesure des séances, les formes et les couleurs étaient plus recentrées », rapporte la jeune femme.
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Une transformation à bas bruit…

Exceptés ces exemples marquants, Joséphine Ponsolle concède que les changements observés chez les enfants sont en général moins tangibles. Ils sont toutefois tout aussi réels et transformateurs. « Fierté, confiance en soi, estime de soi, capacité à faire, à s’exprimer, à aller vers les autres, à créer du commun, à s’écouter, à échanger, à s’entraider », égraine cette quadra impliquée. Filipe, le garçonnet volubile, confie apprendre « plein de choses ». Ces séances lui donnent confiance en lui et patience. « En fait, je suis hyperactif, je n’arrive jamais à rester tranquille », avoue-t-il en triturant nerveusement ses manches. Pourtant, lors des séances, il se révèle étonnamment concentré : « Je me suis même surpris moi-même… J’ai découvert que je pouvais tenir une heure et demie ! »
Son plus grand motif de fierté ? « Cette semaine, j’ai battu mon record de patience : 35 minutes ! C’est ma mère qui m’a chronométré pendant que je dessinais, tranquillement, à la maison »
♦ Depuis sa fondation en 2017, La Source Garouste – Iturria a suivi près de 1000 enfants.
Mais qui améliore parfois le cadre de vie

Certains projets ont un impact immédiat pour les enfants, surtout lorsqu’ils transforment leur propre espace de vie. Comme cet atelier mosaïque à la MECS de Bayonne, où les adolescents en situation de placement ont décoré un muret de leurs mains. « C’est assez dingue de les voir, eux qui ont été si souvent cabossés par la vie, partir de rien, dessiner un motif, briser des morceaux de carrelage… puis les assembler, pièce après pièce, pour en faire quelque chose de beau », s’émeut Joséphine Ponsolle, devant cette métaphore vivante de réparation.
Grâce à un réseau de mécènes (bonus), l’association peut reconduire ses vingt projets annuels et en lancer de nouveaux. L’équipe prépare cet été trois fresques murales, « dans la ZUP, en bas des tours de Bayonne, dans une IME à Biarritz et une MECS à Ciboure ». Et bien sûr, l’exposition à Saint-Jean-de-Luz des douze Genki-nobori. Ces œuvres, une fois réunies avec celles des autres antennes de La Source Garouste, formeront une installation collective à Paris. Cent Genki-nobori au total y seront alors présentés. Autant de messages d’espoir et de paix.♦
Bonus
# La Source Garouste, une rencontre. En 1991, Gérard Garouste est confronté à la détresse d’une famille en situation de grande pauvreté en Normandie. Interpellé par l’éducateur local sur l’ampleur de la précarité enfantine, il décide d’agir concrètement. Avec son épouse, il ouvre le premier site, La Guéroulde, en 1994 sur une ancienne friche industrielle. Cet acte marque le début d’un engagement social et artistique en faveur des enfants en difficulté. En 2013, ils créent la Fondation La Source Garouste pour renforcer et étendre ce réseau, désormais ancrée dans dix départements français. Labellisée ‘’La France s’engage’’, elle est conventionnée par les ministères de la Culture et de l’Éducation nationale, de la Jeunesse et des sports.
# Financements. Les dix antennes sont autonomes. « La tête nous reverse 30%, le reste est à notre charge », explique la coordonnatrice de La Source Garouste – Iturria. L’antenne du Pays basque est soutenue par le département, la commune de Bayonne, la Drac, l’État, l’ARS et plusieurs mécènes privés.
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# Mulhen Baccia axe son travail sur l’abstrait, avec des formes pleines. Les unes fermées – ‘’les formes bisous’’, les autres enveloppantes – ‘’les formes câlins’’. Cette méthode, une fois le cadre posé et les consignes expliquées, offre aux participants la possibilité de fonctionner ensemble, dans une totale liberté et lâcher-prise. Et à l’artiste, de travailler avec tous les âges – de 3 à 75 ans -, et tous les publics : école, Ehpad, etc. L’exemple le plus marquant est sans doute son dernier projet avec de jeunes migrants dans un foyer en Italie : ils ont réalisé côte à côte, en six jours, une fresque murale de 30 mètres. « Il y avait des Chinois, des Péruviens, des Albanais… aucun ne parlait la même langue », souligne encore émerveillée la jeune femme, ancienne basketteuse professionnelle.
# Le projet des Genki-nobori. En 2026, grâce au soutien de la galerie Jeanne Bucher Jaeger et de ses partenaires Pébéo et Milk For Good, La Source Garouste développe sur toutes les antennes de son réseau un grand projet artistique avec l’artiste japonais Susumu Shingu. Ainsi, jusqu’en mai 2026, dans les dix antennes locales du réseau, une centaine d’enfants décorent cent Genki-nobori porteurs de messages d’espoir et de paix, sous la conduite de dix artistes.
Leurs œuvres seront exposées dans divers lieux en extérieur dans chaque territoire. Puis plusieurs expositions rassemblant les 100 Genki-nobori seront organisées à Paris durant l’été. Puis au Château La Coste en septembre et au Domaine de Villarceaux en octobre.
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# Les Genki-nobori de Susumu Shingu. À la suite du séisme dévastateur de Tohoku, l’artiste japonais de renommée internationale, Susumu Shingu (88 ans) a imaginé le projet artistique des Genki- nobori. Ils revisitent les traditionnels manches à air en forme de carpes japonaises. Désormais, sur le tissu blanc de ces longues banderoles flottant au vent s’inscrivent mots d’encouragement et dessins porteurs d’espérance. L’artiste continue de déployer ces ateliers de création avec les enfants, au Japon et à l’étranger. Il a inauguré en 2012, le Musée du vent à Sanda, près de Kobe au Japon, qui expose ses œuvres personnelles et de nombreux Genki-nobori.