Solidarité
Point d’eau rend leur dignité aux plus précaires
15,4% de la population française vivait sous le seuil de pauvreté en 2023. À Grenoble, l’association Point d’eau ouvre ses portes chaque matin à celles et ceux pour qui se laver, manger ou s’accorder un moment de répit relève du défi. Un accueil inconditionnel, gratuit, anonyme et participatif. Où se reconstruire et tisser des liens humains.
« C’est l’heure de l’ouverture ! On peut lever le rideau », annonce Pascal au groupe de bénévoles et salariés. Il est 8h30, le petit déjeuner est servi, les chaises sont rangées et la table de ping-pong est ouverte. La répartition des postes a été faite : des prénoms sont écrits sur le tableau, à côté d’images de douche, de petit-déjeuner, de bagagerie et de machine à laver. L’équipe est prête à accueillir son public pour la matinée : environ 250 personnes trouveront un temps de répit dans cet accueil de jour « inconditionnel, gratuit, anonyme et participatif. »
Un lieu refuge au cœur de la ville

Une vingtaine d’hommes et de femmes passe le pas de la porte et le ton est donné : d’un coup, la salle devient bruyante, les discussions se croisent, les cafés sont avalés et les ordinateurs allumés tandis que la queue pour les douches se forme. Dans le quartier de l’Île Verte, à Grenoble, l’association Point d’eau fonctionne comme un sas de transition entre la nuit, souvent passée dans la rue, et le reste de la journée. Entre la débrouille et un semblant de stabilité. Certains arrivent pressés, silencieux. D’autres interpellent des connaissances en rigolant. <!–more–>
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Ils et elles ressortent de ce havre lavés, réchauffés, un peu apaisés. Point commun de ces personnes venues de toute la métropole ? Le besoin d’accéder à des services essentiels, vitaux, devenus inaccessibles ailleurs. « Point d’eau est sur le chemin de l’itinérance, explique Pascal Dagneaux, éducateur spécialisé. J’aime bien cette idée de la ville hospitalière qui serait comme une maison. La chambre à coucher, c’est le foyer. Et la salle de bain, c’est ici ! Dans des parcours quand même cruels, c’est déjà quelque chose. » Présent depuis vingt ans, Pascal rappelle que l’objectif de l’association est de pallier les défaillances des politiques publiques, dans une société où tout le monde ne dispose pas d’un toit, encore moins d’une salle d’eau.
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Pour un accès à l’hygiène pour tous

Point d’eau a vu le jour en 1993 pour se concentrer sur l’accès à l’hygiène. Soutenue financièrement et matériellement par la ville, le département, la Fondation pour le logement, Emmaüs, la Banque alimentaire et des particuliers (en faisant des dons via des plateformes type HelloAsso), l’association a vite évolué. C’est devenu un espace de vie, de rencontres et d’émancipation. Des valeurs profondément liées à l’estime de soi et à la dignité.
Le bâtiment lui-même raconte cette intention. Spacieux, lumineux, entouré de végétation, il a été pensé par l’association, main dans la main avec les personnes accueillies. « On voulait un lieu beau, digne, qui ne soit pas dégradant », explique Delphine Gilot, responsable mécénat et communication. Les douches sont nettoyées après chaque passage, les espaces communs sont entretenus avec attention. De quoi reconstruire, petit à petit, une image de soi souvent abîmée par la précarité.

Et puis ici, la participation de tous est la bienvenue. Les personnes qui fréquentent l’association peuvent en effet s’impliquer dans son fonctionnement. « Une manière de redonner du pouvoir d’agir à celles et ceux qui en sont souvent privés », continue Pascal. Une logique qui s’est particulièrement révélée pendant la crise du Covid-19, lorsque de nombreux bénévoles extérieurs ne pouvaient plus être présents. « Les personnes accueillies ont elles-mêmes assuré la continuité des services. Elles ont tenu le lieu ! » Un lien fort est alors tissé entre les aidants et les aidés et, aujourd’hui, une part importante des bénévoles est issue de ce public.
Le vélo ? Une étape vers la liberté !

Dans cet environnement unique, les usages se multiplient. Certaines personnes viennent uniquement pour se doucher, d’autres profitent de la bagagerie pour retrouver quelques-unes de leurs affaires. D’autres encore s’installent autour d’un café et d’une cigarette avec leurs copains, sur les tables de la terrasse. « On propose, mais on n’impose rien, insiste Pascal. Ici, il n’y a pas de long suivi, les gens prennent ce dont ils ont besoin, à leur rythme. » Ce matin, une assistante sociale et du personnel de santé seront de passage pour faire avancer les démarches administratives et médicales des accueillis. Des sorties en montagne sont également organisées pour des petits groupes de motivés afin d’apprendre à s’orienter et (re)prendre en autonomie.
Un peu plus loin, à côté de la terrasse, un atelier de réparation de vélo est ouvert tous les jeudis. Ici, on récupère des vélos (de dons de particuliers et d’une boutique grenobloise), on les bricole et on les améliore pour retrouver un peu de liberté. Ceux qui ne savent pas apprennent, ceux qui savent transmettent. L’atelier est tenu par un ancien « aidé » depuis 2023. Ce curieux, qui a appris aux côtés d’un bénévole, désormais travaille à améliorer l’endroit. « Avec un menuisier, on a construit des rangements. Par exemple, il n’y a rien sur les murs, mais on va faire un grand tableau pour fixer tous les outils. Puis on sera super bien pour réparer les vélos », explique-t-il, sourire aux lèvres, avant d’être interpellé par un homme en fauteuil roulant qui a crevé sa roue la veille au soir.
S’engager pour les autres et pour soi

Ce matin, Alice s’occupe de servir des cafés. Elle a découvert l’association début 2025 par l’intermédiaire d’un ami alors qu’elle était au chômage. « J’avais du temps et je voulais en profiter pour me rendre disponible pour un projet qui a du sens, qui aide les gens dans le besoin », présente la bénévole. En venant une fois par semaine, elle est consciente que quand elle aura trouvé un emploi, elle ne pourra sans doute plus dédier une matinée entière à Point d’eau. Mais pour l’instant, elle y trouve son compte et son engagement dépasse le simple cadre du bénévolat. « Ça me fait vraiment du bien de venir. Ça me donne un cadre et je me sens utile. Je vois que j’apprends et que je peux être là pour d’autres. »
Ziani aussi est arrivé ici en tant que bénévole, il y a dix ans. L’homme de 55 ans à la vie « un peu complexe » est aujourd’hui apprenti en formation d’éducateur spécialisé. « Avec la grande vague d’immigration, il y a souvent un problème de langue entre les éducateurs et les accueillis, développe-t-il. Comme il y a beaucoup de Maghrébins et que je parle arabe, je fais l’interprète ! Je m’occupe de fluidifier les échanges, d’expliquer, de m’occuper des gens. Ils ont besoin qu’on leur donne de l’importance, une considération. On n’a pas de baguette magique, on ne règle pas tous les problèmes, mais on est présent. »
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La précarité n’a pas de visage

Avec 15,4% de la population française vivant sous le seuil de pauvreté en 2023, les besoins sont grands. Et au-delà des revenus financiers, la pauvreté inclut une difficulté à se nourrir et se laver correctement, à chauffer son logement ou à faire face aux imprévus. Une privation matérielle et sociale que l’association entend contrer en partie. Ses équipes ont ainsi mis en place un pôle Solidarité alimentaire qui propose des repas chauds et équilibrés dans les quartiers prioritaires de la ville, grâce à un foodtruck (et un service de traiteur, lire bonus en fin d’article). « Une manière de défendre l’idée d’une alimentation de qualité accessible à toutes et tous », souligne Delphine.
Alors que la matinée touche à sa fin, après avoir échangé avec les accueillis et bénévoles, une réalité se confirme : la précarité n’a pas de visage. Ici se présentent des hommes, des femmes, de tout âge et de toute origine, des habitants de la région, des personnes en emploi précaire, d’autres sans domicile fixe, des parcours de vie fragiles. Dans un contexte où l’accès aux droits et aux services est de plus en plus conditionné, Point d’eau a fait le choix de l’inconditionnalité et de l’humanité. ♦
Bonus
# Le chantier d’insertion Les Mets Connus. Créé par Point d’eau en mars 2022, il offre une première expérience professionnelle dans la restauration à certains « accueillis ». Une étape vers un retour à l’emploi, une manière de reprendre confiance avec des produits locaux et variés. Les Mets connus emploie 9 salariés en insertion et est un service de traiteur à destination d’entreprises, de collectivités ou de particuliers.