Société

Par Paola Da Silva, le 13 mai 2026

Journaliste

Un banc parental remet mamans et bébés au cœur de l’espace public

Depuis juillet 2025, un mobilier d’un nouveau genre est apparu dans le centre de Nantes. Nommé « premier pas » et destiné aux familles, ce « banc parental » a été pensé pour pouvoir donner le sein ou le biberon et changer son bébé sereinement dans l’espace public. En expérimentation pendant un an, les retours des usagers définiront s’il sera maintenu à terme, voire dupliqué dans d’autres quartiers de la ville.

Une allée bordée d’arbres, des tables de tennis de table, un terrain de pétanque et des jeux de type Mölkky® en accès libre… L’ancien parking Gloriette, situé en plein centre-ville de Nantes, a bien changé. Toute cette zone est en effet actuellement en cours de réaménagement. Elle doit devenir, à terme, « un nouveau lieu de loisirs et de détente ». En son sein, un mobilier plutôt original se détache, orné d’un grand pictogramme où l’on voit un bébé. « Nous avons voulu créer un banc qu’on qualifie de parental, car nous le destinons à tous les parents et à leurs jeunes enfants », explique Mélaine Bonnaudet, chargé de mission « ville non sexiste » pour la ville de Nantes et sa métropole. « Nous l’avons volontairement installé dans une zone centrale très passante, au pied d’un arrêt de tram. Et à l’ombre ! Ce dernier critère est aussi très important. »

Des femmes embarrassées pour allaiter

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D’autres bancs destinés spécifiquement à l’allaitement sont déjà installés dans plusieurs villes de France : à Lyon, la pionnière, mais aussi à Paris, Agen ou encore en Belgique. Si l’idée de la ville de Nantes est d’étendre ces usages aux familles, la création du mobilier part bien d’un constat directement lié à l’allaitement. « Une étude de 2015 indiquait que 41% des femmes se sentent embarrassées d’allaiter dans l’espace public », raconte Mélaine Bonnaudet.

Un incident, survenu en gare de Nantes en 2025, confirme cette problématique. « Une femme a été priée de sortir d’un commerce dans la gare car elle allaitait. Ce triste évènement a appuyé notre conviction d’œuvrer en faveur d’espaces publics plus égalitaires. » C’est d’ailleurs ce que les Nantais avaient fait remonter lors de la démarche citoyenne « contre le sexisme » en 2024 et 2025. Les habitants avaient exprimé ce besoin de repenser la place de la parentalité dans l’espace public. « Alors que nous savons que les femmes sont majoritairement en charge des enfants lorsqu’elles en ont, et que les villes n’ont pas toujours été pensées à hauteur d’enfant, expérimenter ce banc parental est aussi un geste politique à destination des mères », indique Mahaut Bertu, première adjointe à la maire de Nantes en charge de la ville non sexiste et des aménagements publics.

banc parental Nantes
Le banc parental est installé dans un quartier passant, en pleine transformation. Il est équipé de deux accoudoirs et d’une table à langer. Crédit : Capucine Girard Colombier, NM et PDS

Un banc parental conçu avec des architectes féministes

Ce mobilier « premier pas », comme il s’appelle, a donc été créé afin que les mamans puissent allaiter en toute sérénité. Mais aussi pour que les membres de la famille puissent donner le biberon, à manger, ou changer une couche. « Le mobilier a été imaginé par un collectif d’architectes féministes de Barcelone, Equal Saree, indique Mélaine Bonnaudet. Elles avaient une expertise sur le sujet, on est très content qu’elles nous aient accompagnés sur ce projet. »  Il a été ensuite construit par le collectif d’architectes nantais Gru.

Le banc est surmonté d’un grand pictogramme en forme de bébé afin d’aider à identifier ses usages et sa destination. © PDS

Mais à quoi ressemble-t-il, ce banc parental ? Constitué majoritairement de bois, il dispose de plusieurs hauteurs d’assises, de deux accoudoirs, et d’une planche horizontale faisant office de table à langer, accessible également en fauteuil roulant. Au sol, un matériau souple pensé pour limiter le risque de chutes violentes. Et partout des pictogrammes et de la signalétique rappelant les usages pour lesquels il a été prévu. « Nous l’entretenons comme tout autre mobilier de la ville, précise Mélaine Bonnaudet. Les équipes de la propreté y passent chaque jour en été. On nettoie si on constate qu’il y a un graffiti ».

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À l’ombre du banc un samedi après-midi

Cet après-midi-là, à Nantes, il fait beau, voire même franchement chaud. Seuls deux jeunes hommes sont assis sur le mobilier et discutent. Puis arrive une mamie avec son petit-fils. Elle explique qu’elle connait bien le banc, qu’elle a bien identifié ses usages. « On vient surtout parce qu’il est au pied de la médiathèque, qu’on peut regarder les parties de tennis de table… et parce qu’il est à l’ombre ! », indique Claudine. Son petit-fils de trois ans escalade gaiement le mobilier, pourtant pas vraiment prévu pour ça.

Un peu plus tard, un jeune papa non nantais arrive pour changer la couche de son garçon. Il raconte qu’il a tout de suite compris l’usage du banc grâce aux grands pictogrammes et à la forme de la table à langer. Lui aussi apprécie vraiment le fait d’être à l’ombre. Mais il déplore le manque de propreté du mobilier ce jour-là, des capsules de canettes et divers déchets alimentaires jonchant le sol.

Des avis variés sur le mobilier

« Il y a beaucoup de freins pour les femmes à allaiter sur l’espace public. Les patientes disent qu’elles ressentent les regards pesants, que ça complique les choses pour sortir. Donc, oui, ce type de mobilier est un vrai plus pour la normalisation de l’allaitement. C’est intéressant également de pouvoir donner le biberon ou changer une couche confortablement. Et être implanté dans un lieu où il y a des jeux est positif pour les familles. Mais un tel mobilier doit vraiment être tout le temps impeccable. On s’adresse aux tout-petits ! », appuie Alicia Martin, sage-femme nantaise.

Ce jour-là, aucune maman allaitante n’utilise le mobilier. Mais en montrant les images du banc à des femmes ayant de jeunes enfants, on recueille des avis variés. « L’inclinaison du dossier ne me semble pas adaptée. Et il faut absolument des accoudoirs quand on veut allaiter. Il en manque donc probablement puisque c’est prévu pour plusieurs mamans », explique Flavie, qui a pourtant allaité ses quatre enfants « dans n’importe quel endroit ».  Pour Anaïs, qui allaite toujours son troisième enfant, l’initiative va dans le bon sens. « J’allaite moi-aussi un peu n’importe où, sans me poser de questions. Mais j’apprécie quand il y a un espace dédié. Si ce banc est bien pensé, je vais avoir tendance à l’utiliser car il faut encourager les efforts que font les villes en faveur des mamans. »

Déplacer, réimplanter, dupliquer ?

Pour l’instant, le mobilier est en cours d’expérimentation. Un bilan sera effectué cet été après un an d’utilisation. Mais les premiers retours sont déjà connus. « On sait que par les parents et les familles se sont bien approprié l’espace, notamment en fin de matinée et en début d’après-midi. Ils disent qu’il est plaisant de s’y installer », note Mélaine Bonnaudet.

Le mobilier est aujourd’hui dans un lieu très visible du fait de la proximité du tramway. La volonté de la ville est désormais de le tester dans un lieu plus calme et de croiser les usages. « Nous allons le déplacer en juin à cause des travaux à venir sur site », indique le chargé de mission « ville non sexiste ». Les usagers rencontrés ce jour-là affichent tous une réelle incompréhension sur le fait d’intégrer un mobilier dans l’espace public pour le retirer ensuite. « Nous pourrons le réimplanter dans cette zone à terme si c’est un succès, précise notre interlocuteur. Il sera peut-être même dupliqué dans d’autres quartiers. » ♦