Solidarité

Par Zoé Charef, le 19 mai 2026

Journaliste

Un havre de paix pour celles et ceux qui craquent

Depuis quinze ans, l’association L’hors du Temps accueille des personnes en grande fragilité dans une vaste maison entourée de nature, à Saint-Marcellin. Ici, on vient reprendre son souffle à son rythme, entre repas partagés, jardinage et réadaptation. Un équilibre humain précieux, mais menacé.

C’est une demeure bourgeoise entourée de verdure au bout d’un quartier résidentiel, sur les hauteurs de Saint-Marcellin, en Isère. Là, le bruit des oiseaux prend le pas sur celui de la route et un grand calme règne. Nous sommes arrivés à L’hors du temps, lieu dédié à l’accueil de celles et ceux « qui n’en peuvent plus. » Des hommes et des femmes épuisés par la solitude, la dépression, des problèmes de santé ou un trop-plein généralisé.

Pour adoucir des vies déjà bien cabossées

La maison accueille jusqu’à 5 personnes. ©ZC

Depuis 2010, cette grande bâtisse accueille jusqu’à cinq personnes à la fois. Ici, pas de blouse blanche, pas de programme thérapeutique imposé, pas de pression « pour aller mieux » ou pour trouver rapidement un logement. Le principe est ailleurs : offrir un temps de répit. « Souvent, quand les gens arrivent, ils sont épuisés, raconte Coline, salariée à temps partiel de l’association. Ici, ils peuvent souffler un moment. » <!–more–>

Dans la salle à manger, la journée commence par une réunion de cette famille un peu spéciale. Qui a des rendez-vous aujourd’hui ? Qui veut aller se balader en ville ? Qu’est-ce qu’on prépare pour le déjeuner ? Quelqu’un a cherché les œufs des poules ? 

« Il faut aussi monter la nouvelle table de la cuisine ! Si on s’y met tous, ça devrait nous prendre 15 minutes maximum », lance Coline. Romuald, l’un des quatre habitants actuels, annonce qu’il doit prendre un train vers Grenoble en fin de matinée. Personne ne lui demande pourquoi. C’est l’une des règles de L’hors du temps : ne pas interroger les habitants sur leur passé, leurs blessures ou les raisons exactes de leur présence. Marcelle aussi respectera cette règle. « Ils ont déjà tous un parcours de vie bien cabossé, continue la salariée. On essaye de ne pas ajouter d’autres maux. »

♦ Lire aussi : Le vivre autrement d’un habitat participatif intergénérationnel

« Grâce aux dons des particuliers »

Activité pétanque dans le jardin ! ©Hors du temps

Les journées s’organisent au rythme des besoins et des envies de chacun. Arrivée il y a trois jours, Anne-Valérie veut découvrir les alentours. Julien, un autre habitant, a décidé de repeindre le hall d’entrée. Sandrine préfère rester au calme pour régler des démarches administratives et se remettre de sa maladie. « On demande une à deux heures de participation à l’entretien de la maison par jour, explique Coline. Mais on adapte, évidemment, à ce que les personnes sont capables de réaliser. Certaines aiment cuisiner, d’autres jardiner ou dessiner. Romuald aime bien bricoler. Il y a de quoi faire ! » 

En contrepartie de ces tâches du quotidien, les pensionnaires disposent d’une chambre individuelle pour un maximum de six mois. Ils doivent cependant participer aux frais à hauteur de dix euros minimum par jour. « Cela permet de couvrir une partie des repas et des charges, précise Eleonora, l’autre salariée de l’association. Mais la maison fonctionne surtout grâce aux dons des particuliers. » En y ajoutant des subventions occasionnelles, l’association se maintient avec l’implication des deux salariées et d’une vingtaine de bénévoles. 

Une histoire humaine avant tout

Les tâches ménagères du quotidien sont notées sur différents tableaux dans la maison. ©ZC

Eleonora et Coline travaillent à L’hors du temps depuis cinq ans. Cela correspond à l’arrivée de Jean-Luc et Christine, qui habitent dans la maison et la gèrent. Ils ont pris la suite du couple fondateur, Carole et Bernard. « Carole a connu de grosses galères et, ensemble, ils ont voulu créer un lieu d’accueil pour ces personnes, peu importe leurs difficultés », raconte Jean-Luc. 

Un propriétaire séduit par leur projet a proposé alors de louer sa maison pour un bail de très longue durée. De quoi permettre de réaliser leur rêve. « Carole et Bernard ont accueilli de nombreuses personnes qui sont, ensuite, reparties chacune sur son chemin. Au décès de Carole, nous avons naturellement pris le relais de ce beau projet, où l’humain est au centre de la réflexion », continue Jean-Luc, membre clé de cette communauté.

« On ne leur impose pas un parcours ou un rythme »

Atelier cuisine et pâtisserie entre bénévoles et habitants. ©Hors du temps

Soutenir, redonner confiance, encourager sans pression. Coline et Eleonora prennent le temps de discuter avec Anne-Valérie des plats qu’elle se cuisine, chez elle ou avec sa fille. Elles se comprennent en un regard, répondent aux demandes des habitants, organisent les activités, les repas, les futures missions à mettre en place. Toutes deux viennent du secteur social et approuvent cette autre manière d’accompagner les personnes désemparées. Quelques heures passées à leur côté permettent de ressentir cette bienveillance et le respect accordé à la personne.

« Si je n’avais pas découvert ce lieu, j’aurais arrêté de travailler dans le social, confie Eleonora. Dans beaucoup de structures, on est dans l’urgence permanente, avec des dispositifs saturés et très peu de temps humain. » Coline acquiesce : « Ici, on peut vraiment être avec les gens. On ne leur impose pas un parcours ou un rythme. » « L’objectif est qu’ils puissent se poser et qu’on leur fiche la paix. Sans leur demander de rentrer dans un quelconque programme », complète Jean-Luc.

En 2025, l’association a pu accueillir trente personnes (autant de femmes que d’hommes), soit 949 nuitées et 3280 repas servis. La majorité des pensionnaires souffre d’isolement, de troubles psychiques ou de problèmes de santé. Certains peuvent connaître des difficultés de logement.

♦ (re)lire : L’Auberge marseillaise, refuge pour les femmes fragilisées par la vie et leurs enfants

L’avenir incertain de ce havre de paix

Les fondateurs de l’association ont leur caricature affichée dans la maison. ©ZC

« On a plein de demandes », observe Colline, or l’association reste fragile et de nombreuses échéances se présentent. Dès juin prochain, Jean-Luc et Christine partent en effet de la maison pour laisser la place à un nouveau couple, qui s’est engagé pour une année. Un gros changement ! Mais ce qui inquiète davantage encore l’équipe est l’avenir de la maison elle-même, car l’accord conclu avec le propriétaire historique arrive à son terme en 2027. 

Il faut donc trouver une solution pour pérenniser l’activité. Un rachat pourrait être envisagé, mais son financement reste incertain (voir bonus en fin d’article). « On a mis en place un fonds de dotation. La maison vaut un million d’euros, c’est une somme énorme », commente Jean-Luc. 

« Ce serait très dur si ça s’arrêtait », glisse Eleonora. Romuald et Sandrine approuvent de la tête. Dur en effet d’imaginer qu’une telle colocation puisse fermer ses portes alors qu’Anne-Valérie revient de la ville avec du pain frais, que Sandrine avoue se sentir mieux depuis qu’elle est ici et que les plants de tomates donneront bientôt leurs premiers fruits. 

 

Bonus

Pour équilibrer le budget, l’équipe organise des Dimanches ensemble. Une ou deux fois par mois, une dizaine d’habitants du territoire viennent partager un repas, à prix libre, à L’hors du temps. Une manière de récolter de l’argent, de rompre l’isolement et de créer des liens entre la maison et l’extérieur.