Toutes les femmes ont un jour subi ou été témoins d’agressions verbales ou physiques, dans la rue, les transports en commun ou un lieu familier. Certaines n’ont pas su agir, d’autres pensent ne pas savoir réagir. Selon l’Arcaf (Autodéfense et Ressources pour le Choix et l’Autonomie des Femmes), toutes sont capable de se défendre. Pour les révéler, cette association implantée à Paris et Marseille organise des stages Riposte à destination des adolescentes, femmes, âgées ou en situation de handicap. Elles explorent ensemble plusieurs stratégies qui mêlent défense verbale et physique, travail de la voix et de posture. En 2025, 730 participantes ont ainsi (re)pris confiance en elles et en leur force.
Mardi dernier, Nina* rentrait du collège à vélo, comme tous les jours. Des hommes l’ont suivie en voiture, comme cela est déjà arrivé. L’adolescente de 14 ans s’est énervée et « ils ont lâché l’affaire ». Dimanche, Soline* a été abordée par un jeune homme charmant qui souhaitait un mouchoir. Cette femme pimpante de 53 ans a tout de suite senti que quelque chose clochait. Effectivement, il est devenu agressif et lui a arraché les cheveux en tendant de lui voler son collier (en toc). Heureusement, les cris de son amie ont fait fuir l’agresseur.
Samedi soir, Enola et son amie, 19 ans, sont sorties en boîte de nuit. « Un mec de l’âge de notre père est venu nous proposer un verre, il a insisté plusieurs fois façon ‘’relou’’ », raconte l’étudiante, dont l’assurance cache une vigilance constante. Elles ont essayé de se défaire de l’importun par un refus poli – « c’est gentil, merci, on n’a pas soif ». Elles en venaient presque à s’excuser de ne pas accepter son verre. Rien n’y a fait. « On est donc parties », confie-t-elle, en colère. Contre tous ces hommes, mais aussi par sa réaction – héritée de son éducation (bonus).
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Pas de recette universelle

Trois récits, trois générations. Et toujours la même interrogation : Ai-je bien réagi ? Aurais-je dû l’ignorer ? Baisser les yeux ? Fuir ? Crier ? « Il n’existe ni outil magique, ni solution toute faite », explique Julie Denoix, coordinatrice et formatrice des stages Riposte à l’Arcaf. « Tout dépend du contexte : le lieu, la situation, l’agresseur, ses points faibles, le fait d’être seule, dans la rue, en pleine possession de ses moyens… »
Et si la sidération est un mécanisme de défense naturel, elle n’est pas une fatalité. « Il y a aussi l’adrénaline, qui en chacune de nous et décuple les forces. Dans nos stages, on constate que des centaines de femmes ont déjà stoppé des agressions. Parce qu’elles ont osé agir. Parce qu’elles ont eu, sur le moment, les bons réflexes », défend-elle avec force, depuis les bureaux épurés de l’Arcaf, en plein cœur de Marseille.
Des stages pour forger ses propres stratégies d’autodéfense

La méthode Riposte, déployée sur une journée pour les adolescentes et sur deux jours pour les femmes, trouve ses racines au Québec avant d’avoir été adaptée en France (bonus). La non-mixité y est un pilier : elle permet aux femmes de briser le silence, de se libérer de la honte et de la culpabilité, de partager leurs expériences et leurs ressources sans crainte du jugement. « On découvre qu’on n’est pas les seules à avoir vécu une agression, que ce n’est pas de notre faute, et que le seul responsable, c’est l’agresseur », insiste Julie Denoix, avec douceur mais sans appel. Toutes les formes d’agressions sont abordées. Verbales – insultes, intimidations, remarques déplacées, regards insistants, cris. Physiques et sexuelles – coups, blocages, étreintes forcées. Mais aussi, plus subtiles, psychologiques – pressions, menaces, manipulations.
Tous les contextes sont aussi explorés : rue, espace public, mais aussi milieu professionnel, familial, conjugal ou scolaire. La coordinatrice rappelle qu’une agression ne dépend ni de la tenue vestimentaire, ni du lieu où l’on se trouve. Et surtout, dans l’immense majorité des cas, les agresseurs sont des proches. Comme le souligne Mathilde Blézat dans son livre ‘’Pour l’autodéfense féministe’’ (elle-même ayant suivi le stage Riposte) : « Le pire m’est toujours arrivé de la part d’hommes que je connaissais bien : potes, camarades de promo, ex, collègues. Ceux contre qui, justement, on ne m’avait pas mise en garde ». Prendre conscience de cette réalité est essentiel pour mieux se défendre.
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S’adapter à tous les publics et rendre les stages accessibles

Pour toucher toutes les femmes, l’Arcaf organise des stages à la demande de structures locales (centres sociaux, CCAS, bibliothèques, universités, etc.). Elle s’engage à les rendre accessibles financièrement, grâce une fourchette de prix selon les ressources – de 30 à 170 euros pour deux jours (230 euros le tarif soutien). Et des places gratuites offertes par Culture du Cœur.
L’association déploie également ses ateliers pour les personnes âgées ou en situation de handicap – déjà organisés en ESAT, et bientôt pour les femmes sourdes et malentendantes, en langue des signes (LSF). Quels que soient l’âge ou la condition physique, la formatrice adapte la méthode.
♦ Prochains stages à Paris et en Île-de-France : 13 et 14 juin pour les femmes, 27 juin pour les adolescentes. À Marseille et en PACA : 6 et 7 juin à Marseille et 27 et 28 juin à La Ciotat pour les femmes.
La riposte verbale, souvent suffisante

À travers mises en situation et jeux de rôle, les participantes explorent divers outils pour construire, au fil des contextes, leur propre stratégie d’autodéfense, unique et adaptée. L’approche, globale, est verbale – la voix, le ton, les mots. Physique – les techniques inspirées des arts martiaux sont simplifiées pour être accessibles sans entraînement, ni condition physique particulière. Enfin, posturale – le regard, l’attitude, la présence. « Le message que renvoie notre corps est essentiel », insiste la formatrice, en poste depuis 2020.
Souvent, un regard, un mot ou une posture ferme suffisent à stopper une agression ou à l’éviter. « L’agresseur compte sur notre silence, notre peur, notre sidération. Riposter, même verbalement, brise son scénario. L’effet de surprise joue en notre faveur », ajoute celle qui s’est engagée à l’issue de ses études, après un stage Riposte.
La co-construction, cœur des stages Riposte

Un principe clé de ces ateliers est la co-construction. La formatrice ne livre pas de recettes toutes faites, mais s’appuie sur les récits d’agression des participantes. « Elles réalisent qu’elles ont déjà riposté, déjà agi avec efficacité. Parfois, on leur a dit ‘’ Tu n’aurais pas dû faire ça, tu t’es mise en danger. Pourtant, ça a fonctionné’’ ». Ces échanges permettent de puiser des idées, complétées par celles de la formatrice quiapporte aussi de nouveaux outils. Donner un ordre clair : « Arrête ! ». Utiliser l’humour pour désamorcer. Regarder l’agresseur dans les yeux et parler fort pour alerter l’entourage. Prendre son téléphone et simuler un appel. « Donner son argent et partir, c’est aussi une façon de se mettre en sécurité ».
Écouter ses intuitions, cette petite voix intérieure, est aussi un fondamental, elle peut permettre d’éviter l’escalade. « Il peut y avoir des phases de test au début, l’agresseur tente des petites choses. Il est intéressant d’agir dès le départ en se faisant confiance, insiste Julie Denoix. Dans les stages, on apprend à écouter et à ressentir ces alarmes intérieures ».
Confiance en sa capacité d’agir et écouter ses intuitions

Un des objectifs clés du stage Riposte est faire redescendre les peurs et taire ce sentiment de vulnérabilité, pour augmenter confiance en soi et capacité d’agir. La technique compte moins que l’énergie qu’on y met. « Agiter mollement le bras aura moins d’impact que de le retirer d’un coup sec. Idem pour la voix : parler à voix basse ou baisser les yeux ne produit pas le même effet. En revanche, si on fixe son agresseur et qu’on répond d’une voix forte, tout change, » souligne la formatrice. Cela passe par le corps : s’ancrer, respirer, maintenir le contact visuel. Mettre toute sa force dans l’action, ne pas lâcher prise. Et surtout, croire en soi.
Alexia, 43 ans, témoigne de cet ancrage physique et cette affirmation verbale dans ‘’Pour l’autodéfense féministe’’ de Mathilde Blézat. Deux semaines après son stage, elle se retrouve dans un quartier animé de Paris, la nuit. Repérant un homme au comportement suspect, elle traverse la rue, mais « il voit ma peur, change lui aussi de trottoir, commence à me coincer, à m’empêcher d’avancer ». Elle invoque les enseignements de sa formation. Ancre ses pieds au sol, visualise les points vulnérables pour frapper, se souvient que la majorité des situations s’arrêtent par la voix. Elle se retourne alors et crie « Dégage ! » d’une voix grave et puissante. L’homme, surpris, recule et s’enfuit.
Puissance libérée

La méthode Riposte devrait être enseignée aussi systématiquement que les gestes de premiers secours. Pour éviter les agressions et briser le cycle des victimes. Après des mois d’enquête, la journaliste et autrice Mathilde Blézat a identifié l’effet le plus immédiat des stages d’autodéfense féminine : un déclic mental, quel que soit le vécu ou le profil. Le sentiment « d’être à la fois en droit et capable de se défendre, d’être puissante».
Quand Enola a lu le dépliant du stage, une brèche s’est ouverte. Oui, elle est libre de dire non. Oui, elle a les ressources pour riposter. Et non, elle ne laissera plus la peur dicter ses réactions.♦
*Les prénoms ont été changés par souci d’anonymat.

Bonus
#L’Arcaf – Association d’Autodéfense et de Ressources pour le Choix et l’Autonomie des Femmes organise des stages Riposte de prévention des agressions, autodéfense et empowerment pour femmes et adolescentes. Cette forme d’autodéfense est adaptée à toutes, quelle que soit sa condition physique. L’association a été créée en septembre 2013 en région Île-de-France et a une antenne à Marseille depuis septembre 2018. Les formatrices sont certifiées de la méthode Riposte, issue du programme Action du Centre de Prévention des Agressions de Montréal. Le stage aborde également les discriminations liées au genre, à l’age, la couleur de peau, la religion, le handicap, etc.
#En projet : formation de nouvelles formatrices et ainsi développer la méthode dans d’autres villes (la formation est dispensée tous les cinq ans)
# Financement à Marseille : Métropole, préfecture, ville, département, fondation de France pour les personnes sourdes et malentendantes.
#Associations dispensant des stages d’autodéfense féministes relayés par la journaliste Mathilde Blézat dans son livre. Loreleï autodéfense à Montpellier et Paris. La trousse à outils à Nantes et Rennes. Contrepoing à Lille, Ancrage à Grenoble.
Et aussi : Impact à Lyon, Sista en Drôme. Faire Face à Toulouse. Stages Riposte : La Fougue à Aubenas, Riposte Ouest à Nantes et Loire Atlantique. Liste ici.
#Déconstruire le sentiment de vulnérabilité. Les stages Riposte se battent contre des siècles d’éducation où les femmes ont intériorisé l’idée qu’elles sont faibles et incapables de se défendre. L’idée également que la sidération est la seule réaction. « Quand on est agressée, la réaction ‘’normale’’ – celle qu’on nous montre dans les films, les médias – est la sidération. On nous raconte toujours les histoires qui font peur : féminicides, agressions extrêmes… Comme si la seule issue était la terreur. Mais ce n’est pas la seule réalité », s’insurge Julie Denoix.
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#Enola, 19 ans, décrit la difficulté de dire “non” face à des sollicitations insistantes, notamment dans l’espace public. Elle explique que sa réticence vient à la fois d’une volonté de ne pas blesser autrui et, surtout, de la peur des réactions (agressivité, absence d’aide, moqueries en ligne). La jeune fille évoque un exemple marquant dans le métro, où un homme l’a bloquée physiquement et où personne n’est intervenu, sauf un passager qui a simplement enlevé ses écouteurs. Elle a fini par donner de l’argent pour s’en sortir, puis a réalisé plus tard que cet homme ciblait systématiquement des femmes avec la même méthode. « C’est souvent comme ça. Sur le moment, je ressens ce malaise, cette inquiétude quand un homme insiste. Et après coup, ça se transforme en colère. Mais surtout, je me demande : pourquoi est-ce que je me sens mal de dire non ? Pourquoi j’ai peur ? »
La Rémoise d’origine a l’impression d’avoir inconsciemment intégré l’idée qu’il faut toujours prendre en compte les sentiments des hommes, ne pas les blesser, ne pas les vexer, « comme si leur confort passait avant le mien ». Elle se sent conditionnée par des messages sociaux – “ne t’habille pas comme ça”, “ne sors pas seule” – qui renforcent une peur permanente du viol et une vigilance constante. Pour sortir de ce schéma, elle souhaite apprendre à se défendre (physiquement et psychologiquement). Elle enregistre des vidéos d’autodéfense sur son téléphone, espérant un jour pouvoir affirmer ses limites sans crainte.
#Autres témoignages à l’issue du stage : « Il y a des moyens de répondre à la violence sans toujours être condamnée à rester passive. Ça m’a aussi permis de détecter des situations vécues qui n’étaient pas normales et que j’ai pu banaliser avant » (ENS Saclay). « Confiance dans mon intuition, la voix de pouvoir – ma voix ! J’ai plus honte de me protéger, j’ai plus peur de passer pour folle, je m’en fiche, c’est ma vie » (Bibliothèque Alcazar, Marseille). « Quand j’étais petite, j’étais harcelée. J’essayais de riposter mais ça ne donnait rien. Le stage m’a donné confiance » (Cuges-les-Pins) « Maintenant je sais que je peux me défendre en toute situation, même les situations qui font peur » (AFEV-KAPS, Aix). D’autres histoires de réussite ici.
#Des chiffres. Une femme est victime d’un viol ou d’une tentative de viol toutes les 2 minutes 30 en France. Les victimes de violences physiques et sexuelles enregistrées : en hausse en 2025, en particulier pour les violences physiques envers les mineurs.