CultureEnvironnement

Par Marie Le Marois, le 22 juin 2026

Journaliste

L’École du feu, une réponse collective face aux incendies

@Marcelle

Le 8 juillet 2025, un incendie ravage le nord de Marseille. En quelques heures, 750 hectares de garrigue et de forêts méditerranéennes partent en fumée, 90 habitations sont détruites et des paysages entiers dévastés. De ces cendres naît une réponse : l’École du Feu. Porté par le Bureau des Guides du GR2013, ce projet vise à réapprendre à vivre avec cet élément. Comment ? Par des balades immersives, des actions concrètes et des activités pour petits et grands.

Sur la colline Mirabilis, à Sainte-Marthe, les arbres carbonisés et la terre cendrée gardent la mémoire de l’incendie survenu il y a près d’un an. Pourtant moins touchée que l’Estaque, cette zone porte encore les stigmates des flammes. Stigmates que les enfants de l’école primaire du quartier observent le 16 juin avec attention, invités par le Bureau des Guides du GR2013 (bonus). L’association a en effet transformé ce site, dit Maison Lull, en laboratoire d’observation pour l’École du feu.

L’idée de cette école sans murs est de chercher collectivement des réponses concrètes. Comment mieux prévenir l’incendie ? Mieux réagir ? Quels gestes adopter individuellement et collectivement, si le drame se reproduit ? Mais aussi comment intégrer le feu dans nos modes de vie, nos paysages, nos imaginaires ? 

♦‘’Un an après le feu’’, dix jours de rencontres, balades, ateliers pour les minots, expositions pour interroger nos manières d’habiter des territoires marqués par le feu. Du 3 au 11 juillet 2026, programme ici.

Un danger, un partenaire et une opportunité

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La végétation repousse rapidement après un incendie. ici, sur la colline Mirabilis @Marcelle

Le Bureau des Guides 2013 et l’Hôtel du Nord ont monté un collectif avec un groupe d’habitants sinistrés et trois experts. Garance Maurer, artiste dont le travail interroge le feu depuis 2022, notamment dans les régions méditerranéennes marquées par le climat. Élise Boutié, anthropologue, auteur d’une thèse sur la Californie et ses rapports complexes au feu. Et Jordan Szcrupak, paysagiste-concepteur qui explore depuis plusieurs années les paysages façonnés par le feu et leurs dynamiques écologiques.

Pour ce collectif, le feu est un danger, certes, mais aussi un acteur écologique, culturel et social essentiel. « Il est régénératif, bénéfique pour les écosystèmes. C’est un outil de gestion des milieux, de résilience et même de création », soutient Garance Maurer, qui coanime l’atelier pour les scolaires. Les brûlages pastoraux dirigés, dits écobuages, ont par exemple un effet positif sur la végétation. Il est enfin une opportunité. « Celle de repenser notre rapport à la nature, de renforcer les liens entre habitants, experts et institutions, et de construire une société plus résiliente, plus solidaire, et plus à l’écoute des écosystèmes », détaille l’artiste, dont le travail vise à rendre digestes toutes les informations collectées.

Des formats d’apprentissage innovants

Yasmine, Kenza et Leïna ont vu le feu de près, derrière chez elles, le 8 juillet 2026 @Marcelle

Pour explorer ces différents enjeux, l’École du feu, financée par la Fondation de France, expérimente des méthodes pédagogiques immersives et participatives. Des balades Pyros, collectives et apprenantes, réunissant habitants et experts avec différentes perspectives – botanique, gestion des risque, urbaniste, etc. Des ateliers pratiques –création de pépinières de quartier avec des plantes endémiques, résistantes aux feux, lesquelles « sont ensuite bouturées et replantées dans les zones incendiées, année après année, pour restaurer les milieux », explique l’artiste associée au Bureau des Guides 2013. Création également d’un ‘’troupeau du feu’’ avec des chèvres qui passeront sur les zones à débroussailler, « surtout les maisons les plus proches des collines ».

Enfin des temps d’échange et de soin. « Car le feu laisse des traces, pas seulement sur les paysages, mais aussi sur nos mémoires. Il s’agit de réparer un rapport blessé, de transformer la peur et la violence subie en une compréhension plus large du phénomène ».

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Le feu régénératif

Domino, lecture, jeux, etc. des supports ludiques pour apprendre toutes les facettes du feu @Marcelle

Transmettre les dangers et les vertus du feu, bien commun et patrimoine immatériel (bonus), est l’un des objectifs de l’École du feu. Raison pour laquelle elle a invité sur deux après-midi les scolaires du quartier. « L’idée est de les sensibiliser, les informer mais aussi montrer le feu de manière positive », résume Marielle Agboton, coordinatrice des actions du Bureau des Guides GR2013 pour le public. Les enfants ont, lors de la première séance, remonté l’Histoire et étudié ce feu, si recherché autrefois. « Il a longtemps permis aux hommes de manger et de se rassembler », leur a-t-elle raconté à travers des contes.

Lors de cette deuxième séance, ils observent les arbres carbonisés, mais aussi la végétation qui a rapidement repoussé autour, tel que cet olivier nu ceinturé d’une robe verte. Ils apprennent que des plantes – dites pyrophytes – profitent du feu pour se reproduire, comme le pin d’Alep. « La chaleur fait exploser ses pommes de pins, qui disséminentt leurs graines », souligne Garance Maurer, chaleureuse et patiente, tout en pointant l’espèce en question. Elle évoque également une autre stratégie employée par les arbres. « Avec le stress, ils concentrent leur énergie dans leur tronc et les racines, ce qui fait que des petits arbres poussent à leur pied ».

Le feu création

Marielle Agboton étouffe le feu de la bougie avec une coupelle remplie d’eau et un verre renversé @Marcelle

À travers des jeux et des expériences, ils comprennent que le feu a besoin de trois éléments. Une source – briquet, cigarette mal éteinte. Un combustible – buisson sec, herbes sèches, bois sec, papier, carton, etc. Enfin, l’air, donc l’oxygène. « Si on le lui enlève, il meurt », pointe Marielle Agboton, tonique et pédagogue. Elle en fait la démonstration avec une bougie allumée, une coupelle remplie d’eau et un verre renversé. Ils intègrent les différentes façons de l’éteindre, ainsi que le numéro des pompiers. Enfin le rôle des Canadairs et les expressions – ‘’mettre sa main au feu’’, ‘’jouer avec le feu’’, ‘jeter de l’huile sur le feu’’.

Avec Garance Maurer, les enfants réalisent ensuite un abécédaire du feu. Ils tracent les lettres avec des morceaux de charbon, puis les remplissent avec des couleurs extraites des plantes cueillies dans la colline. « Toutes ces activités concrétisent les notions apprises cette année en classe, sur la préhistoire et l’art rupestre », se réjouit la maîtresse, désireuse de réitérer l’atelier. Jusqu’alors en expérimentation, ce programme éducatif sera proposé la rentrée prochaine à d’autres écoles, notamment celles de l’Estaque.

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« Pas de futur sans feu »

« Nous ne célébrons pas les incendies, nous ne les souhaitons pas. Mais nous refusons aussi de les réduire à une simple malédiction », précise Garance Maurer, devant l’Abécédaire du feu.

La plupart des enfants présents ce jour-là ont été témoins de l’incendie du 8 juillet 2025. « Il était derrière ma maison, confie d’une petite voix Yasmine. En bas, ils ont crié : « le feu arrive ! ». On a eu trop peur, on a vite arrêté de jouer et on est descendu ». Ses copines Kenza et Leïna l’ont aussi vu, « dans la vraie vie », lancent-elles, un brin bravache. Tous les témoignages convergent : le feu provenait de « là-haut ».

Rien d’étonnant pour Garance Maurer : « Il arrive toujours de derrière – des collines, de la forêt. Pas de la ville ». Autrefois, une barrière naturelle la protégeait : une ceinture formée par les champs cultivés avec une diversité de cultures. « Mais avec la déprise agricole et nos modes de vie urbanisés, nous sommes de plus en plus fragiles face au feu », prévient l’artiste qui martèle : « Pas de futur sans feu ». Les incendies resteront toujours une menace croissante, exacerbée par les sécheresses prolongées et le manque de pluie liés au réchauffement climatique. Il est par conséquent urgent de ne plus se poser en victime, mais d’agir. De réapprendre à vivre avec lui, de manière apaisée. De s’adapter. Et sensibiliser les jeunes générations.

Bientôt 16h30, les enfants s’apprêtent à rentrer chez eux, des informations plein la tête. Comme ne jamais laisser de déchets à terre après un pique-nique. Ils pourraient servir de combustibles.♦

Bonus

#Le Bureau des Guides GR2013. En regroupant des artistes-marcheur·euses, des chercheur·euses et des collectifs d’habitant·es, l’association poursuit l’aventure du GR2013. À la croisée des chemins, son champ d’action relie trois grands domaines : la création artistique contemporaine et l’action culturelle ; l’environnement et l’écologie ; l’aménagement des territoires (architecture, urbanisme…). À travers divers projets et activités comme la marche en milieu périurbain et la recherche artistique, les marcheur·euses explorent l’idée que le récit puisse être un socle possible pour faire communauté et habiter notre territoire.

# L’exposition du 3 au 11 juillet présentera différents personnages en lien avec le feu, notamment le pin d’Alep et le… dilemme : « faut-il partir ou rester lors d’un incendie ? Couper cet arbre ou le garder pour la biodiversité ? », étaye Garance Maurer.

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# L’École du feu, patrimoine immatériel. La Convention dite de Faro promeut une vision élargie du patrimoine, centrée sur ses liens avec les communautés et la société. Selon la Convention, la valeur du patrimoine culturel réside moins dans les objets ou les lieux eux-mêmes que dans les significations, les usages et les valeurs que les gens y associent. Grâce à Hôtel du Nord, engagées dans le Réseau Faro Europe et Faro Francophone, des parties de l’histoire collective marseillaise sont désormais reconnues comme patrimoniales. Citons le Ruisseau des Aygalades dont la mémoire et le site ont été réhabilités sous l’impulsion du Collectif des Gammares. Les effondrements de la rue de Noailles dont les récits collectés par le collectif Noailles Debout ! ont rejoint les Archives municipales. Et plus récemment, ceux de l’École du feu.

#Les bons gestes en cas d’incendie. « Fermer les volets, bloquer les entrées d’air, laisser la clé du portail pour un accès à la piscine, remplacer les matériaux inflammables comme les volets en PVC », détaille Garance Maurer.