Environnement

Par Agathe Perrier, le 23 juin 2026

Journaliste

Mieux connaître le crabe bleu pour mieux vivre avec

© IRD - Mathilde Lebourgeois

Il est bien plus gros que ses congénères avec ses quinze centimètres d’envergure, mais c’est surtout à la teinte de ses pinces et de ses pattes qu’on le reconnaît : le crabe bleu. Originaire des côtes atlantiques américaines, Callinectes sapidus – son nom scientifique – a colonisé les eaux de la Méditerranée en même temps que le commerce s’y est développé. Jusqu’à représenter aujourd’hui une menace pour de nombreuses espèces locales et l’équilibre des écosystèmes. Des chercheurs tentent de comprendre son comportement pour réguler l’espèce.

Avec ses jolis reflets bleus, on le croirait presque inoffensif. Jusqu’à ce que l’on aperçoive ses pinces, puissantes et tranchantes. Le crabe bleu fait partie des espèces invasives qui sévissent en Méditerranée, décimant les populations de poissons et lacérant les filets des pêcheurs. Aperçu pour la première fois dans les années 1950 (lire bonus), il y est désormais pleinement établi.

« On ne peut pas l’éradiquer, mais on peut trouver des façons de le réguler pour limiter son impact », expose Guillaume Marchessaux, chercheur à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), affilié à l’institut méditerranéen d’océanologie (MIO). Spécialisé depuis cinq ans dans l’étude de l’envahissant crustacé, il s’est récemment lancé dans une mission pour comprendre sa dynamique de population.

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Mystérieux débarquements

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Trois lagunes des Bouches-du-Rhône et du Var ont servis de lieux de recherche © IRD – Mathilde Lebourgeois

Le protocole choisi repose sur une précédente expérimentation soldée par un succès. À savoir immerger dans des lagunes… des fleurs de douche, ces sortes d’éponges que certain(e)s utilisent pour se laver. Lestées pour ne pas remonter à la surface, elles sont censées servir de leurre pour les larves, qui d’ordinaire se réfugient dans les herbiers et les algues pour se métamorphoser en crabe.

Vingt fleurs de douche ont été dispatchées dans trois étendues du pourtour de la grande bleue. Dix dans l’étang de Berre, à une trentaine de kilomètres de Marseille (Bouches-du-Rhône), et cinq dans deux sites du Var voisin (les salins d’Hyères et l’étang de Villepey). Elles y ont baigné de mai à décembre 2025 à raison d’une semaine chaque mois, avant d’être retirées et analysées. Les résultats des premiers échantillons sont sans appel : aucune larve de crabe bleu n’a été retrouvée.

Mais attention aux raccourcis. « Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de larve dans les lagunes et que l’espèce y arrive déjà sous forme de crabe. On s’est rendu compte que le protocole, qui a fait ses preuves ailleurs, n’est pas très adapté à nos sites, grands et profonds », explique Guillaume Marchessaux. La suite des analyses confirmera ou non ces premières conclusions.

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Faire naître une filière

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Guillaume Marchessaux est spécialisé depuis cinq ans dans l’étude du crabe bleu © IRD – Mathilde Lebourgeois

Si le mystère reste entier concernant l’arrivée du crustacé aux reflets azur, les chercheurs ne s’avouent pas vaincus. Un nouveau protocole va être imaginé, pour « capter les larves d’une autre manière, avec d’autres matériels », précise le chercheur. Car connaître le comportement du crabe bleu est crucial afin de pouvoir le réguler efficacement. C’est-à-dire mener des pêches pour prélever un certain nombre de spécimens à des moments clés – quand les crabes mâles sont sexuellement immatures et les femelles porteuses d’œufs. Des périodes qui dépendent de la température et de la salinité de l’eau, et varient donc d’un site à l’autre.

Guillaume Marchessaux prône de mener ces actions en valorisant les individus pêchés. Et ainsi de transformer cette espèce invasive en ressource alimentaire puisqu’elle est comestible. « En développant une filière de pêche et de commercialisation du crabe bleu, on réduit les stocks tout en répondant à un enjeu de souveraineté alimentaire », souligne-t-il. Ce qui nécessite une adaptation du côté des pêcheurs, comme l’usage de filets renforcés.

Plusieurs programmes d’actions ont déjà été lancés par différents acteurs à l’échelle locale. Notamment du côté de l’étang de Berre, à l’initiative du Gipreb, le syndicat mixte de surveillance de la lagune (bonus). Des démarches individuelles qu’un groupe de travail, réunissant le ministère de la Transition écologique, les DREAL, les scientifiques, les gestionnaires, les pêcheurs et toutes les entités liées à la gestion des milieux côtiers, tente de coordonner.

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L’exemple tunisien

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En Tunisie, la pêche et la commercialisation du crabe bleu est aujourd’hui pleinement encadrée © IRD – Mathilde Lebourgeois

Une action commune pourrait porter ses fruits, en témoigne l’exemple tunisien. Sur l’autre rive de la Méditerranée, le pays du jasmin a été l’un des premiers touchés par l’invasion du crabe bleu. Après un temps d’inaction, le gouvernement a rapidement riposté avec un plan national reposant sur la promotion de la pêche et de la vente du crustacé sans-gêne. Dire quelque part qu’il est comestible

Résultat : une véritable filière a émergé. Les crabes bleus sont pêchés, transformés et conditionnés dans des usines locales, consommés sur place voire exportés (un tiers de la production). « La structuration de la filière commerciale est aujourd’hui présentée comme une success story ayant permis d’assurer un revenu aux pêcheurs tunisiens et de créer de nouveaux emplois », relève la chercheuse Margot Dentan dans un article publié sur le site Géoconfluences.

Le modèle tunisien n’est cependant pas parfait. Les pêcheurs qui se sont tournés vers le crabe bleu en sont devenus dépendants et donc vulnérables aux usines garantissant les débouchés, d’après l’experte. Le crabe bleu vivrait même désormais sous la menace de la surexploitation. « Le modèle tunisien est intéressant sur la réponse rapide apportée par les pouvoirs publics, reconnaît Guillaume Marchessaux. Mais plutôt qu’une vision d’export, on prône une filière française en circuit court, avec peu d’intermédiaires ». Pour que le crustacé reste seulement une source de diversification. Au cas où sa population viendrait à décliner, sait-on jamais…

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Le rôle des consommateurs

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Le crabe bleu est reconnaissable à sa teinte azur © IRD – Mathilde Lebourgeois

Reste un maillon de la chaîne qui doit aussi pleinement s’adapter : les consommateurs. Car si Callinectes sapidus signifie « bon nageur savoureux » en latin, peu de gourmets le dégustent dans les régions du sud. « C’est une question de culture. La consommation de gros crustacés comme le crabe bleu n’est pas ancrée dans les habitudes méditerranéennes, alors qu’ils sont très appréciés sur les côtes atlantiques »,  compare Guillaume Marchessaux.

Pour casser les barrières, il a rédigé, avec d’autres chercheurs, un livre de recettes à base de crabe bleu. Couscous, soupes, salades… Il se cuisine de nombreuses façons. Encore faut-il le faire savoir pour que la filière puisse avoir un avenir. ♦

 

Bonus

# Une invasion progressive – Les premières signalisations de crabe bleu en Méditerranée remontent à la fin des années 1950, dans l’étang de Berre. Quelques individus seulement, le temps que l’espèce s’adapte. La population a explosé dans les eaux françaises à partir de 2014, d’abord en Corse. Elle est aujourd’hui présente dans quasiment l’ensemble des lagunes méditerranéennes tricolores, bien que son abondance varie selon les lieux.

# « Super prédateur » et « super reproducteur » – Les superlatifs ne manquent pas pour parler du crabe bleu. En Méditerranée, il n’a pas de prédateur et, grâce à ses pinces puissantes et tranchantes, rien ne lui résiste. Mollusques, poissons, algues, crustacés et même autres crabes lui servent de repas. Sa propagation dans toute la grande bleue a été possible grâce à ses capacités de mobilité. Le crabe bleu peut parcourir jusqu’à 15 kilomètres par jour (!), alternant nage et marche. Mais c’est surtout via la dispersion des larves qu’il a étendu son territoire. Car une femelle peut pondre jusqu’à deux millions d’œufs par an.

# Dans l’étang de Berre, des actions déjà lancées – Par le Gipreb, le syndicat mixte de surveillance, et différents partenaires. Grâce à des financements européens, ce programme repose sur des mesures de régulation, d’acquisition de compétences et de soutien à la pêche locale. Plus d’infos en cliquant ici.