Peu de Marseillais connaissent le Château Saint-Antoine. Derrière ses grilles, longtemps closes au regard du passant, la Grande Loge de France a relevé, restauré et rendu à sa dignité l’une des plus belles bastides marseillaises. Du 1er au 3 juillet, le festival Les Heures Bleues donne à chacun l’occasion rare d’en franchir le seuil. La voix est au cœur de cette sixième édition.
À Marseille, certains lieux semblent appartenir à la mémoire autant qu’à la pierre et au souffle. Le Château de la Buzine, rendu célèbre par Marcel Pagnol, attire depuis longtemps les visiteurs. À quelques kilomètres, un autre domaine demeure plus secret : le Château Saint-Antoine (lire bonus) qui ne s’ouvre qu’en de rares occasions. Les Heures Bleues en est une, avec une sixième édition qui se veut ouverte, populaire, familiale et intergénérationnelle. Elle place la voix au centre de sa programmation : les polyphonies corses d’A Filetta, la puissance lyrique des Stentors, un spectacle chanté, mais aussi les interventions de jeunes talents de l’Institut d’Enseignement Supérieur de la Musique d’Aix-en-Provence. Pourtant, pendant ces trois soirées, il ne s’agira pas seulement d’écouter. Il s’agira peut-être d’entendre autrement.
Pousser une porte
Pour Thierry Zaveroni, initiateur du festival et Passé Grand Maître de la Grande Loge de France, l’enjeu dépasse l’affiche artistique. « L’idée était d’ouvrir les portes de notre domaine historique, car la culture est un moyen magnifique de faire découvrir ce lieu aux non-initiés. » Ouvrir, ici, ne signifie ni convaincre ni enrôler. Cela signifie permettre la rencontre, venir sans adhérer, entrer sans être initié. Découvrir un patrimoine marseillais, écouter un concert, respirer l’atmosphère d’un lieu, et peut-être regarder autrement une institution que l’on croit connaître parce qu’elle nourrit, depuis longtemps, autant de fantasmes que de curiosités. <!–more–>
« Nous ne faisons pas de prosélytisme »

Thierry Zaveroni y insiste : Les Heures Bleues n’ont jamais été conçues comme une vitrine militante de la franc-maçonnerie. Le festival répond à une exigence haute : montrer ce qui se vit réellement dans ce domaine. Toute l’année, le Château Saint-Antoine accueille des conférences publiques, des rencontres intellectuelles, des rendez-vous culturels qui dépassent largement le seul horizon maçonnique. La Semaine du cerveau, les Journées européennes du patrimoine, aujourd’hui Les Heures Bleues, participent d’une même volonté : faire vivre un lieu, non l’enfermer.
Cette ouverture répond aussi aux caricatures. « Le fait de s’ouvrir permet d’apporter des éléments contradictoires à ceux qui mettent la maçonnerie au rang des sectes. Le travail réalisé dans nos ateliers mérite d’être connu. » Loin d’une institution figée dans des rites incompris, Thierry Zaveroni rappelle une réalité plus vivante : « Oui, les loges travaillent sur le symbolisme, fondement de la démarche initiatique. Mais elles s’emparent aussi de grandes questions contemporaines. »
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Des symboles, mais aussi l’intelligence artificielle
Au cours des trois dernières années, la Grande Loge de France a conduit des réflexions collectives sur la fin de vie, l’intelligence artificielle ou encore le vivant. Ces travaux ont donné lieu à des livres blancs transmis aux plus hautes autorités de l’État et rendus publics. Mais la nuance est essentielle. La franc-maçonnerie n’a pas pour vocation de peser directement sur le jeu politique ni de dicter une ligne dans l’espace public.
« Notre vocation première est d’inviter nos membres à travailler sur eux-mêmes dans un collectif. Ensuite seulement, cette réflexion peut irriguer leur engagement personnel dans la cité », explique Thierry Zaveroni. Le franc-maçon n’agit pas comme porte-voix d’une obédience. Il agit comme citoyen éclairé par une méthode, une discipline intérieure, une expérience de l’écoute.
Pourquoi tant de jeunes frappent-ils à la porte ?
Depuis le début de l’année 2026, la Grande Loge de France a reçu plus de 3000 candidatures spontanées. Dans le même temps, 800 nouveaux membres ont rejoint une obédience qui compte aujourd’hui près de 32 000 frères. Ce mouvement, Thierry Zaveroni l’observe avec attention : « Nous constatons une demande prégnante, notamment de jeunes qui nous contactent spontanément. Dans une société dominée par l’immédiateté, où les réseaux sociaux favorisent souvent la réaction plus que la réflexion, ils cherchent un autre rapport au temps, à l’écoute et au collectif. »
La franc-maçonnerie ne promet ni réussite sociale, ni influence, ni pouvoir. Elle propose une méthode patiente, une parole tenue, un travail de longue haleine sur soi-même et sur sa place parmi les autres. C’est, dit-il, le travail de toute une vie.
Du secret à la discrétion
Longtemps, la franc-maçonnerie s’est construite dans une culture du secret. La Grande Loge de France assume aujourd’hui un autre âge : celui de la discrétion, qui protège l’intime sans nourrir le soupçon. Elle rappelle qu’elle n’a rien à cacher, mais quelque chose à préserver : « la qualité d’une démarche, la liberté des consciences, le silence nécessaire à toute transformation intérieure », étaye Thierry Zaveroni.
Les Heures Bleues s’inscrivent dans cette respiration. Pendant trois jours, les portes du Château Saint-Antoine seront ouvertes. On pourra venir pour la musique, pour le patrimoine, pour la beauté du soir marseillais. Et repartir, peut-être, avec quelques certitudes en moins, mais avec une écoute en plus. ♦
Bonus
# Demander le programme. Pour sa 6e édition, du 1er au 3 juillet 2026, le Festival Les Heures Bleues suivra le fil d’Ariane de La Voix, en s’appuyant sur ses valeurs humanistes, méditerranéennes et tournées vers la jeunesse. Artistes et public seront réunis sous la voûte étoilée pour partager rencontres, écoute, échanges et découvertes. Au rythme des happy’hours, impromptus musicaux, mini-concerts, des “Primis” avec les jeunes talents de l’IESM et d’un spectacle différent chaque soir, le domaine du Château Saint-Antoine prendra ses quartiers d’été sous le signe des arts, de la culture et de la fraternité.

# L’histoire du château. La famille Isoard fait construire cette bastide en 1792. Puis différents propriétaires se succèdent jusqu’au comte Guy de Robien, qui, au début du XXe siècle, la nomme Château Saint-Antoine. Durant la Seconde guerre mondiale, elle héberge les ouvriers de l’usine Ugine, puis ceux de Somica. Désaffectée, laissée à l’abandon pendant des années, en 2017, l’obédience maçonnique Grande Loge de France l’acquiert et la restaure.
# Le monde maçonnique français. Dans cet article en ligne sur le site de la BNF, l’historien Yves Hivert-Messeca dresse le paysage de la franc-maçonnerie en France. À lire ici.