Le Musée Subaquatique de Marseille combine art contemporain et conservation marine
Dans l’anse des Catalans, le Musée Subaquatique de Marseille (MSM) attire de plus en plus de poissons, qui virevoltent entre ses onze sculptures immergées. Elles forment en effet un récif artificiel et offrent un habitat à de nombreuses espèces marines. Inauguré en septembre 2020, ce projet s’appuie sur l’art pour sensibiliser à la protection des mers, tout en restaurant la biodiversité. Seul du genre en Europe, ce musée multi-artistes sera dupliqué à La Ciotat.
Mehdi a préféré s’écarter de la plage des Catalans, bruyante et bondée. Le grand gaillard à l’allure bonhomme préfère poser sa serviette à gauche, sur les bains de soleil en béton aménagés au pied de l’hôtel chic des Bords de Mer. Armé d’un masque et d’un tuba, il part à la conquête de la Grande Bleue, sans savoir qu’il y trouvera une heureuse surprise : le Musée Subaquatique de Marseille (MSM) fondé par Antony Lacanaud, un entrepreneur passionné par la mer.
Onze statues différentes sont immergées à cinq mètres de profondeur, à environ 100 mètres de la côte. Toutes figuratives, toutes magistrales. Le nageur rencontre d’abord l’Octo-Cérébrum de Floriane Lisowski, onzième et dernière artiste entrée au musée. Avec son cerveau proéminent et ses neuf tentacules, mi-poulpe, mi-cerveau, cette créature de deux mètres sur deux interpelle et bouleverse.
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♦ L’urbanisation du littoral et les différentes formes de pollution constituent des pressions majeures sur les écosystèmes marins méditerranéens, selon la PAM.
Sensibilisation à l’environnement

L’Octo-Cérébrum, immergé le 7 juin 2024, s’inscrit dans l’univers artistique hybride de l’artiste, engagée pour la protection des océans. Quelques jours plus tôt, sur la plage des Catalans, elle partageait sa démarche : « J’associe des espèces menacées à un attribut inattendu, pour révéler ce qu’on ignore ou qu’on refuse de voir ».
Cette Marseillaise de cœur, volubile et entière, a découvert le poulpe au détour du film ‘’La Sagesse de la pieuvre’’. Cette espèce l’a profondément bouleversée, au point de l’étudier de près. « Elle a une intelligence exceptionnelle, son cerveau est si proche du nôtre au niveau neuronal ». C’est pourquoi l’artiste a doté son octopus d’un cerveau humain – une fusion symbolique pour éveiller les consciences.
Statues en pH neutre

Comme toutes les autres statues, l’Octo-Cérébrum est en ciment marin recyclé au pH neutre, pour ne pas polluer l’environnement. Sa réalisation n’a pas été sans difficulté. La pièce est monumentale, le matériau fragile et difficile à travailler (bonus). Enfin, pour que les poissons viennent y nicher, elle nécessite des interstices.
Floriane Lisowski imagine alors un socle inspiré des moucharabiehs du Mucem, guidée par l’architecte Rudy Riciotti – parrain d’Octo-Cérébrum – et l’équipe scientifique du musée. « Il fallait que les trous soient suffisamment grands pour que les poissons s’y faufilent, mais pas trop pour que les enfants ne puissent mettre ni tête, ni bras », se souvient l’artiste au bord de l’eau, main en visière, émue de voir des nageurs évoluant sans doute au-dessus de son œuvre.
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Pas n’importe où

Pour mener à bien son projet (bonus), Anthony Lacanaud s’est appuyé sur une équipe de passionnés, notamment le photographe sous-marin Guillaume Ruoppolo et le triple champion du monde d’apnée Morgan Bourc’his, par ailleurs parrain du Musée Subaquatique de Marseille (MSM). « Mais aussi Thierry & David de la société de travaux maritime Seven Seas, qui ont installé toutes les sculptures », ajoute le fondateur.
Ensemble, et avec OTEIS Conseil & Ingénierie, un des partenaires, ils ont étudié le meilleur emplacement pour installer l’aire muséale de 400 m2. La partie est de l’anse des Catalans cochait toutes les cases : une profondeur idéale de 4 à 5 mètres, un accès au musée facile et rapide, et un poste de sécurité.
Enfin, atout majeur, elle est naturellement abritée du mistral. Seuls écueils : résoudre le blocage d’une association locale, et obtenir l’accord de deux autorités différentes – l’adjoint au maire à la Mer et deux services de l’État – préfectures maritime et de région ! « Le projet n’était pas simple, car il concerne un domaine public, sous l’eau et sous la responsabilité de la ville », détaille cet homme chaleureux.
Onze artistes

Le projet initial d’Anthony Lacanaud était de collaborer avec un seul artiste, Jason deCaires Taylor, connu pour ses musées sous-marins à Lanzarote et Cancún, à l’origine de son inspiration. Mais il n’a pas réussi à rassembler les fonds nécessaires – 300 000 euros. Et c’est Cannes qui a eu cet honneur, près du rivage de l’île Sainte-Marguerite. Pas de regret cependant. « Nos onze artistes sont très différents, c’est beaucoup plus riche au niveau imaginaire », argumente l’entrepreneur, satisfait du résultat artistique, mais déçu de l‘engagement de la ville. Il aimerait un soutien plus marqué pour promouvoir le musée et sensibiliser le grand public à la préservation des océans, mission fondatrice du projet – un récif artificiel à dimension ”culturelle, ludique et pédagogique’’. Il n’y a même pas de pancarte sur la plage des Catalans pour indiquer le site. Et les Marseillais ne sont pas vraiment au courant.
Et une trentaine d’espèces de poissons

Anthony Lacanaud, par ailleurs gérant du Fumoir de l’Ubaye, se félicite néanmoins de l’impact du musée sur la biodiversité. En effet, posées sur un fond sableux dénué de rochers ou d’abris naturels, les sculptures deviennent pour les espèces marines un habitat et un refuge. Pour évaluer l’évolution de la biodiversité, OTEIS Conseil & Ingénierie réalise tous les trois ans des observations en plongée et un inventaire détaillé de la faune et de la flore. Selon leur dernier rapport (septembre 2024), chaque recoin, chaque anfractuosité, est désormais colonisé.
Une diversité remarquable y a été recensée : éponges, crustacés (Bernard-l’ermite), annélides (concombre marin), gastéropodes (escargots), bivalves (coquillages), échinodermes (oursins, étoiles de mer) et une trentaine d’espèces de poissons (girelles, sars, gobies, castagnoles, rougets…). « Tout comme la flore marine, la faune s’est diversifiée au cours du temps. Le musée est une belle initiative », souligne Lola Berthier, cheffe de projet en environnement marin chez OTEIS Conseil & Ingénierie. Floriane Lisowski, elle-même, a été surprise de la vitesse à laquelle sa statue a été colonisée par la biodiversité. « En trois mois, elle avait pris vie ».
Un musée ailleurs ?

Daniel Zanca” @Guillaume Ruoppolo
Bien que la création d’un musée lui ait pris cinq ans de travail engagé, Anthony Lacanaud envisage de reproduire son concept ailleurs, dans les villes qui lui en font la demande. Certaines ont échoué, faute de sites adaptés : profondeur excessive ou présence d’herbiers de posidonie, protégés en Méditerranée. D’autres, elles, sont en bonne voie.
Fort de sa première expérience à Marseille, il apportera des modifications aux prochaines sculptures, avec l’ambition de toujours mieux allier art et écologie. Il les rapprochera ainsi davantage « pour vraiment créer une masse noire, condition pour que les poissons viennent plus facilement ». Et orientera les artistes vers des formes les plus propices pour attirer faune et flore, à l’image de celle de Floriane Lisowski – « la plus aboutie ».
« C’est vivant ! »

Cette artiste figurera parmi les prochains exposants du musée, certainement avec son Mycélium-corallium pour dénoncer la disparition des coraux. Jason deCaires Taylor sera probablement aussi de la partie,« pour y créer exceptionnellement une œuvre unique », se réjouit le fondateur du MSM, qui conseille de visiter le musée le matin, « la mer est plus calme ».
En attendant, Mehdi, le nageur venu par hasard, en profite. Maillot à fleurs et masque à la main, il raconte avoir joint l’utile à l’agréable lors de son excursion. « J’ai nagé et découvert en même temps un musée. Il y avait plein de statues, avec des algues et plein de petits poissons autour. On voit que c’est vivant ! »♦
Bonus
#Pour réaliser Octo-Cérébrum, Floriane Lisowski a collaboré avec le sculpteur Mathias Souverbie (créateur du Fish Of Marseille) pour les moules et le coulage du ciment avec l’appui de Vicat pour les matériaux. Après près d’un an « dur et éprouvant », l’immersion de la créature – ralentie par des mini-montgolfières – a été un moment d’une grande émotion pour l’artiste.
#Le Musée Subaquatique de Marseille (MSM) s’inscrivait dans le cadre de Marseille, Capitale européenne du sport 2017, alliant ainsi sport et culture. L’association Les Amis du Musée a obtenu en 2016 une autorisation d’occupation du domaine public maritime de quinze ans. Les financeurs : ville de Marseille, Région et partenaires privés dans le cadre du mécénat. « Notre association étant d’intérêt général, nous avons pu lever des fonds », décrypte Anthony Lacanaud. Huit statues ont été installées sur le musée en novembre 2020. Une neuvième le 8 juin 2021. Une dixième le 5 septembre 2022. Enfin, la onzième le 7 juin 2024. La galerie sous marine du MSM porte le nom du marin et second de la Calypso : le Marseillais Albert Falco.