Avec la Jungle intérieure, Nantes a son oasis
En plein centre-ville nantais, à proximité d’une rue très commerçante, s’érige un jardin qu’on pourrait qualifier de « prodigieux ». Il s’étend sur 600 mètres carrés au sein de deux cours d’immeubles et offre une oasis de fraîcheur à la population. Aujourd’hui considérée comme une œuvre à part entière du « Voyage à Nantes », cette Jungle intérieure, comme elle se nomme, peut être admirée par tous depuis un belvédère construit par la ville. À la tête de ce projet fou, mais inspirant, un seul homme : Evor, artiste plasticien et habitant des lieux. Visite et rencontre.
Nantes, rue de la Marne. D’un côté, des boutiques et des centaines de passants chaque jour. De l’autre, entre une porte d’immeuble et un magasin, le passage Bouchaud. C’est là que se dresse un belvédère d’une vingtaine de marches et sa plateforme. Si l’endroit est un peu caché, il vaut pourtant le détour. Le belvédère permet en effet d’avoir une vue panoramique sur la Jungle intérieure. Un jardin constitué de milliers de plantes en pots, situé au sein de deux cours d’immeubles reliées. Les lierres et vignes vierges y ont poussé sur plus d’une dizaine de mètres de haut. « Je suis locataire ici depuis 2006, explique Evor, créateur du jardin. J’ai emménagé avec quelques plantes. J’ai commencé par mettre un petit nombre de pots au pied du local à vélo. Puis j’ai en installé d’autres, jusqu’à arriver à une vingtaine. Personne ne m’a rien dit, alors j’en ai mis plus et je ne me suis plus arrêté. J’y suis allé au culot. Je n’ai rien demandé à personne, car je me suis dit qu’on me dirait non. »

Un jardin en perpétuelle évolution
Aujourd‘hui, les plantes envahissent presque tout l’espace de ces deux cours d’immeubles, ainsi que les toits des garages à vélos et certains balcons. L’ensemble forme une sorte d’oasis de plantes très variées sur 600 mètres carrés de surface. Mais pourquoi s’être lancé seul dans un tel projet ? « J’ai une passion pour la nature et le végétal. Et je suis un esthète, je voudrais créer un maximum de beauté », raconte Evor, également artiste plasticien de métier. S’il a, au départ, acheté les premières plantes, Evor bouture ou sème par lui-même la plupart de celles qu’il installe aujourd’hui. Quelques plantes rares viennent également de pépinières spécialisées. « On m’en offre aussi parfois. C’est un jardin de composition, de compulsion, qui évolue tout le temps. Il doit être fonctionnel, car beaucoup de gens vivent là. C’est un jardin reconnaissable mais qui change tout le temps. »
Récupérer les pots par milliers
L’une des particularités du jardin réside dans le fait qu’il est constitué entièrement de plantes en pots. « Il y en a des milliers ! Et en ce qui concerne les pots, c’est à 98% de la récupération, indique Evor. On m’en donne, j’en collecte dans des bennes de recyclage. Mon budget est en réalité très limité. » Depuis 2018, le jardin est présenté comme une œuvre du Voyage à Nantes* et porte le nom de Jungle Intérieure. « Ça a été une année charnière pour moi. La terminologie « œuvre » protège désormais ce jardin. Le Voyage à Nantes m’épaule techniquement et j’ai un contrat avec la copropriété de l’immeuble. » La Ville de Nantes fournit également le terreau, a installé un système d’arrosage automatisé en goutte à goutte et a même construit le belvédère. « Même si l’économie du jardin tient grâce à moi, la ville et le Voyage à Nantes m’apportent un réel soutien, y compris financier. La Ville de Nantes considère désormais que la Jungle intérieure est l’un de ses jardins et participe à sa renommée. »

Apporter de la poésie aux habitants
Mais quid de la vie quotidienne pour les habitants de l’immeuble dans un tel endroit ? « À ma connaissance, les voisins sont très contents, estime Evor. Notamment les propriétaires qui louent ici, car les personnes qui visitent choisissent les logements tout de suite ». William Baffard, président du conseil syndical de l’immeuble, abonde dans le sens du créateur. « Je ne vois aucun aspect négatif au jardin. Les propriétaires sont toujours ravis de renouveler le partenariat avec Evor et le Voyage à Nantes. »
Le jardin est aussi un sujet de conversation entre voisins et crée des échanges qui n’existaient pas avant. Il apporte également de la fraîcheur et un côté exotique au lieu. « Le jardin a été un chouette bonus pour nous quand nous sommes arrivés, raconte William Baffard. Il faut comprendre que, par ailleurs, l’immeuble est tout en béton. Il a été reconstruit rapidement après la guerre dans les années 1950. Actuellement, les grimpantes envahissent joyeusement ces murs. Il y a un truc poétique dans tout ça ».

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Le ravissement des touristes
Bien sûr, quelques personnes critiquent un peu. « Des passants, qui se demandent ce que ça coûte. Ou des gens qui se questionnent sur l’arrosage », témoigne Evor. Mais l’immense majorité des touristes ou visiteurs du belvédère est élogieuse à propos du jardin. « Je viens tous les ans voir son évolution, explique Christine, une nantaise. C’est incroyable ce qui a été fait ici, en plein milieu de la ville. C’est une bulle de bien-être. » Deux touristes parisiennes sont également enchantées. « C’est sublime, on se demande comment il est possible d’arriver à ce résultat. Et on aimerait voir ça reproduit ailleurs ! ». D’autres familles y passent tout au long de la journée. Et les selfies devant cette « jungle » sont nombreux.

Inspirer d’autres projets
L’avenir de cette enclave verte est, pour l’instant, assuré. Tant qu’Evor s’en occupe avec passion et dévouement. « Ce jardin me demande beaucoup de sacrifice et de travail. Je ne prends pas de vacances pour m’en occuper. Et je préfère le faire seul afin d’être libre, admet Evor. Pour autant, si ce projet est d’une très grande exigence pour son créateur, il lui apporte aussi de nombreux privilèges. « Il a transformé ma vie. 90 000 visiteurs par an se rendent sur le belvédère. Des gens viennent me voir de toute la planète. »
Gilles Clément, célèbre paysagiste et écologiste, est par exemple venu le rencontrer. Il montre désormais la Jungle intérieure dans ses conférences. « C’est vraiment très émouvant pour moi. J’admire son travail ». Evor aimerait désormais que son travail puisse inspirer d’autres vocations. « J’espère pouvoir créer de nouveaux espaces verts dans le futur, conseiller, témoigner de mon expertise. Apporter le beau partout où c’est possible, et amener tout le monde à pousser le curseur vers une plus grande végétalisation. » Le jardin serait-il finalement un outil politique ? « Il faut encourager toutes les initiatives qui vont vers plus de nature en ville. Nos décideurs doivent comprendre qu’il est plus que temps de faire quelque chose en ce sens. » ♦
*Le Voyage à Nantes, créé en 2011, est à la fois un organisme touristique — sous la forme d’une société publique locale de Nantes Métropole — et un « monument dispersé » permanent long de plus de 20 kilomètres, ainsi qu’un événement estival renouvelé tous les ans.