Malgré la législation, l’exclusion des tout-petits en situation de handicap reste une réalité. Pour y répondre, l’Association pour l’Accueil de Tous les Enfants (APATE) ouvre crèches et jardins d’enfants inclusifs à Paris, dans un cadre ordinaire et non médicalisé, avec une huitième structure en janvier 2027. Reportage à la Caverne d’Ali Baba.
Paris 11e. Une avenue quelconque, puis soudain, une large façade égayée d’une illustration évoquant la Caverne d’Ali Baba. C’est le nom de l’un des sept établissements de l’APATE. Aéré et moderne, il se déploie autour de la salle sensorielle et combine crèche, jardin d’enfants (alternative à la maternelle), cantine et cour. Au total, 57 petits de 1 à 6 ans y sont accueillis, dont un tiers en situation de handicap.
Parmi eux, Juliette et un sourire qui lui mange le visage sous ses bouclettes blondes. La petite fille de 3 ans joue aux petites voitures, allongée sur le sol. Une paralysie cérébrale l’empêche notamment de s’asseoir et de marcher. Elle se déplace en rampant, « en se tractant avec ses avant-bras ! », pointe fièrement Camille, sa maman, qui vient de la déposer pour la journée.
Un milieu ordinaire et accessible

L’association a ouvert son premier multi-accueil en 1992, déjà avec ce quota d’un tiers. « Moins nombreux, ces enfants ont tendance à être stigmatisés. Plus, on bascule dans le médico-social », décrypte Carole Lagrue, directrice pédagogique de l’APATE.
Depuis, six autres structures ont vu le jour, offrant aux enfants en situation de handicap l’opportunité d’évoluer dans un milieu ordinaire. À un prix accessible grâce aux subventions de la Ville de Paris et de la CAF, convaincus du modèle. « On a démontré que les enfants handicapés étaient avant tout des enfants », insiste Carole Lagrue.
♦ L’accueil d’enfants en situation de handicap en crèche ordinaire est aussi au cœur du projet d’Une Souris Verte. Cette association a ouvert quatre crèches à Lyon.
Appréhender l’enfant dans sa singularité

L’inclusion est palpable à chaque instant, d’abord dans le regard que l’équipe porte sur les enfants. « Tous sont différents, qu’ils aient un handicap ou pas », fait observer Marie, l’une des auxiliaires de puériculture. Elle prend l’exemple de Sirine. « Je ne la définis pas par son handicap, mais par ce qu’elle est : une petite fille qui a envie de faire plein de choses, qui s’intéresse à tout, et qui est très coquine aussi », pointe-t-elle, tout en découpant des figures d’émotions (joie, colère, etc.). Sans le faire exprès, Sirine abîme l’une d’elles. Marie anticipe son besoin de manipuler et lui propose de la pâte à modeler. La petite fille la roule et moule, bientôt rejointe par Juliette, installée dans une coque sur-mesure.
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“Les enfants voient la différence mais s’en moquent”

À voir les enfants jouer ensemble, on constate qu’aucun n’est mis à l’écart. Personne ne prête attention à Joséphine qui se balance d’un pied à l’autre, ni à Sirine qui avance sur son postérieur. « Les enfants voient la différence, mais s’en moquent car tout est découverte à leur âge. En revanche, ils la questionnent : pourquoi leur camarade se tape la tête contre le mur ? À partir du moment où on apporte une réponse simple et claire, ils passent au-delà. Et n’ont pas ce filtre de “j’ai peur” », décrypte Concetta Prete, la directrice de la Caverne d’Ali Baba. « La seule remarque que j’ai pu entendre sur ma fille de la part des autres enfants, c’est “elle louche trop bien” », sourit Camille.
Même programme qu’à l’école maternelle

Le programme est le même qu’à l’école maternelle. « Seule la forme change : les enfants sont répartis en petits groupes et fortement encadrés – un adulte pour huit », souligne la directrice de l’APATE. Cet encadrement permet de s’occuper pleinement des enfants en situation de handicap, comme Joséphine, qui a parfois besoin d’être contenue. Ou Juliette, qui, ne pouvant tenir assise, a besoin de bras. Sa maman détaille les bénéfices : « Ma fille est heureuse. Elle peut sociabiliser avec d’autres enfants de son âge, tout en étant accueillie comme elle est. Elle est soignée, aimée, évolue à son rythme. Et nous, on se sent en confiance et écoutés ». Elle évoque aussi le Café des Parents, où elle tisse des liens avec d’autres parents, qu’elle recroise au parc du quartier.
Des bénéfices pour tous les enfants

Cet encadrement profite aussi aux enfants dits ‘’valides’’. Dans une école classique, « plus on avance en âge, plus ils doivent s’adapter au rythme et au cadre. Pas chez nous », pose la directrice. Dans chaque établissement de l’APATE, le stade de développement de chacun est respecté – propreté, marche, langage. « On n’est pas dans l’injonction, mais la réflexion et l’accompagnement », résume Gabrielle Rolland, responsable santé inclusive de l’établissement.
Côtoyer la différence très jeune ouvre l’esprit et développe l’empathie. « Ils ont envie d’aider la copine qui a son déambulateur ou le copain qui ne peut pas manger seul », poursuit la directrice. Bérénice, qui vient de déposer Mila, 5 ans, et Ambre, 3 ans, abonde. « Combien de fois mon aînée a aidé, à son petit niveau, sa copine nourrie par sonde ! », pointe cette psychologue, son dernier-né en porte bébé (bientôt à la crèche ici). « Le handicap n’est pas bizarre pour elles, elles le voient comme une norme. En revanche je les aide à décoder : un tel n’a pas fait exprès, son geste est lié à son autisme ».
Un accompagnement sur-mesure, non médical

Les problématiques sont les mêmes que dans un établissement classique. « S’assurer que l’équipe est complète. Intervenir si un enfant tire les cheveux, etc. ». Il peut arriver cependant que le comportement d’un enfant mette en difficulté les autres. L’équipe doit alors déployer une extrême vigilance. Hors de question cependant de renvoyer un enfant à la maison, « avec des parents souvent isolés et épuisés, insiste Concetta Prete. Alors que chez nous, une personne peut s’en occuper individuellement ». L’équipe collabore étroitement avec les familles et le CAMSP, chargé de la partie médicale, « pour réagir vite ».
Elle pense à ce petit garçon autiste devenu agressif en cours d’année. « On est parti de la base : a-t-il mal au ventre ? Est-il fatigué ? Et on croise les observations ». L’enfant s’agitait quand il avait faim, mais refusait la cantine ? Ses parents ont apporté chaque jour son déjeuner dans une petite boîte, devenue son repère. Il était fatigué, mais n’arrivait pas à dormir ? Un membre de l’équipe effectuait des tours de poussette avec une couverture lestée pour qu’il se sente contenu. « La situation a fini par s’apaiser ».
Des moyens humains et financiers

Le travail reste difficile, prenant, engageant. « Mais des moyens sont mis à disposition », assure la directrice pédagogique de l’Apate. Formation continue, séances collectives avec une psychologue et temps d’équipe hebdomadaires pour échanger sur des cas ou des situations.
Le plus dur pour Concetta Prete est de devoir refuser des inscriptions, faute de place. « Dire non est un déchirement ». Dans ce cas ? « Les enfants restent à la maison », déplore la directrice de la Caverne d’Ali Baba qui compte trois familles en liste d’attente.
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Un accueil jusqu’au bout

En revanche, les enfants qui intègrent la structure ne repartent pas tant qu’ils n’ont pas d’autres solutions. « On a des enfants qui restent chez nous jusqu’à 8 ans. Il y a dix ans, c’était occasionnel, aujourd’hui, c’est tout le temps ». La directrice doit alors demander une dérogation au médecin de territoire. « Le nôtre a bien compris le risque psychosocial si ces enfants sont renvoyés chez eux ».
Les enfants scolarisés ailleurs peuvent également revenir en périscolaire, la Caverne d’Ali Baba étant ouverte tous les soirs jusqu’à 18 h, y compris le mercredi et les vacances. C’est le cas de ‘’Gusgus’’, désormais en primaire avec une assistance AESH qui est ravi de retrouver ses petits copains – et inversement.
Et l’après pour Juliette ?

Depuis que sa fille a intégré le jardin d’enfants, Camille est sur un petit nuage, même pour des détails anodins. « J’ai dû lui acheter une trousse d’écolière ! » Elle pense cependant déjà à l’après, au primaire – « quand on est confronté au handicap, il faut tout anticiper ».
Trois options s’offrent à elle : le CP avec une AESH, la classe ULiS ou l’IME. « On espère la première option. Cognitivement, tout est au vert pour Juliette. Le langage est là, elle connaît ses couleurs, elle sait compter ». Son intégration à la Caverne d’Ali Baba, parmi des enfants de son âge, n’est pas étrangère à son développement. Pour tous les autres, privés de socialisation et condamnés à rester chez eux, les chances sont moindres.♦
Bonus
# Manque de moyens dans les écoles. La loi du 11 février 2005 consacre le droit fondamental de tout enfant en situation de handicap à être scolarisé dans son école de secteur, en milieu ordinaire. Mais dans les faits, elle reste peu appliquée. « Il y a un manque de moyens dans les écoles pour accueillir des enfants en situation de handicap et une pénurie de places dans les structures spécialisées ; comme l’IME. Les jeunes enfants se retrouvent alors bien souvent gardés à domicile, sans aucune forme de socialisation », dénonce Carole Lagrue, directrice pédagogique de l’APATE.
# L’APATE a été fondée en 1990 par Janine Lévy et Cécile Herrou. Cette dernière a forgé les principes fondateurs de l’association sur son expérience en tant qu’assistante sociale en CAMSP (Centre d’Action Médico-Social Précoce) et ses recherches sur l’intégration des enfants handicapés dans les collectivités. En janvier 2027, l’association ouvre sa 8e structure, le Poisson d’or, cette fois-ci dans le 16e de Paris. Un arrondissement qui manque de ce genre d’établissements, selon la directrice de l’APATE.