AlimentationÉducation

Par Zoé Charef, le 19 février 2025

Journaliste

Un archipel d’initiatives pour tendre vers l’autonomie alimentaire

L'épicerie solidaire de l'Archipel. ©L'Archipel

En Alsace, l’Archipel de Kembs réinvente depuis 2016 l’éducation et l’alimentation. Entre école en pleine nature, jardin pédagogique et épicerie solidaire, cette initiative citoyenne vise l’autonomie alimentaire et la sensibilisation des enfants à la transition écologique. Une approche innovante qui inspire déjà d’autres territoires.

« Dans mon sac à dos, j’ai mon bonnet, des pansements, des dessins, un pull, et aussi un sandwich. Et aussi mes deux trousses ! Celle des stylos et celle de la peinture », présente Gaëtan, 7 ans, en chemin pour une matinée en forêt avec sa classe. Car à l’école Tsama, les vendredis matins, c’est direction la forêt de la Hardt, dans le Haut-Rhin (Grand Est). Accolée à la commune de Kembs, elle devient le lieu d’apprentissage d’une quarantaine d’élèves âgés de 3 à 8 ans. Cette école fait partie d’un projet plus large d’éducation à la transition écologique et solidaire imaginé par L’Archipel. Ferme pédagogique, jardins partagés, épicerie locale et école dans la nature, tout un programme ! 

Tout commence par une petite parcelle en friche

En apprenant comment les légumes poussent, les élèves s’instruisent et gaspillent moins de nourriture à la cantine. ©L’Archipel

En 2016, après avoir vu le film documentaire Demain de Cyril Dion et Mélanie Laurent, un groupe de citoyens alsaciens engagés s’unit pour passer à l’action : « Il faut porter les valeurs du mouvement Colibris (mouvement fondé sur l’action citoyenne, qui relie transition personnelle et transition sociétale, NDLR) en créant une antenne locale à Kembs. » Le groupe Colibris 68 naît alors, en commençant par l’agriculture. « Tout a débuté ici, avec cette petite parcelle en friche de 2 ares entre l’école maternelle et primaire, pour permettre aux enfants de mettre les mains dans la terre ! », présente Brice Laloy, coordinateur de l’association.

Pour imaginer et créer, concrètement, le monde de demain, L’Archipel de Kembs cumule plusieurs projets. « Une reconnexion à la nature et la protection de la biodiversité » à travers l’école Tsama, une école privée indépendante et associative (conventionnée par l’Éducation nationale) née en 2021.

♦ (Re)lire : Dans un coin du Haut-Rhin, la transition Pas à Pas

École nature et jardin pédagogique

L’équipe de l’Archipel de Kembs. ©L’Archipel

Les élèves suivent le programme classique la plus grande partie de la semaine. Mais ce matin-là, Sarah et Carolina, 6 ans, se concentrent plutôt sur les nombreux nids d’oiseaux dans les arbres. Habillées chaudement, elles rejoignent ensuite leur maîtresse, Claire, pour partager leurs observations. « Vous avez entendu le bruit d’oiseau au début de la marche ? C’était quel oiseau ? », questionne l’enseignante. Les réponses fusent et sont suivies de réflexions sur les champignons, les bouts de bois nerveux et l’activité à venir. S’ensuivent des chansons sur le thème des animaux, qu’ils connaissent tous par cœur. 

Plus loin dans la forêt, les enfants de 3 et 5 ans s’amusent et discutent, assis sur des pierres ou en équilibre sur un tronc d’arbre. Et pour le repas, qu’est-ce qui les attend ? « Ce qu’ils ont aidé à cultiver ! », confie la maîtresse. Car la réflexion de L’Archipel va plus loin avec l’idée d’un jardin pédagogique et maraîcher, ainsi que ses deux mares. Il prend vie depuis l’embauche du maraîcher Julien Broual en 2021. Ce dernier s’occupe de la production des légumes et des semis. « Julien accueille les enfants scolarisés dans les alentours pour leur montrer comment planter des graines, leur apprendre un peu le cycle de la vie des légumes, liste Brice Laloy, désormais à côté des serres. Parce que, quand on cultive, c’est à destination de la cantine du périscolaire et de l’épicerie solidaire. »

« On voulait revoir notre alimentation dans sa totalité »

L’épicerie solidaire de l’Archipel. ©L’Archipel

Oui, parce que dans cet archipel, les îles sont nombreuses. École alternative sur l’une, jardin pédagogique sur une autre, épicerie solidaire sur une troisième, toujours avec l’objectif clair d’atteindre l’autonomie alimentaire. « On a pensé ce point de vente parce qu’on voulait vraiment revoir notre alimentation dans sa totalité, continue Brice. Avec des produits bio et très locaux. » Un groupe d’achats solidaire et zéro déchet s’est alors mis en place, en lien direct avec les producteurs du coin (et Julien !). « Une partie des produits est aussi donnée aux personnes dans le besoin, ajoute le coordinateur du projet. Dans le coin et au Secours populaire de Mulhouse. »

Cette dynamique a récemment conquis la Fondation Terre Solidaire, qui détecte et apporte son soutien à des solutions accélératrices de la transition écologique et solidaire. Elle a attribué à l’association de Kembs le Prix des initiatives citoyennes locales et une dotation de 20 000 euros pour pérenniser et développer ses activités. Un gros coup de pouce pour l’équipe. « Ça va nous permettre d’enclencher deux nouvelles îles : un atelier de fabrication de pain et une cuisine pédagogique ! »

♦ Lire aussi : Vaincre le gaspillage alimentaire, à la maison et à la cantine

« Se demander quel monde on veut pour demain, pour nos enfants »

En fonction des saisons, de nombreux ateliers sont proposés aux enfants des alentours. ©L’Archipel

Cette initiative fédère même la municipalité, qui met à disposition plusieurs terrains communaux. De quoi faire vivre et transformer l’ancien terrain de foot en jardin pédagogique. Ou un terrain vague en une école dotée de trois yourtes – salles de classe. Et encore de planter environ 600 arbres fruitiers sur la commune depuis 2021. « On va mettre un ruban sur chaque arbre pour indiquer qu’ils sont accessibles à tous. Pour que les Kembsois aient accès à des fruits locaux et bios », précise Brice.

Depuis 2019, la municipalité comprend aussi des élus issus des îles de l’Archipel. Ensemble, ils signent dans un premier temps 29 des 32 mesures d’un Pacte de la transition. Conscients de la « chance » qu’ils ont dans leur succès, les bénévoles se réjouissent de « pouvoir couvrir tous nos besoins et de se demander quel monde on veut pour demain, pour nos enfants. Car ils sont au cœur du projet et c’est vraiment pour eux qu’on fait tout ça. » Ce sont en effet plus de 650 enfants qui ont pu bénéficier de ce programme, notamment soutenu par la Communauté européenne d’Alsace et la région Grand Est. D’autres villes françaises (Lisieux, Clermont-Ferrand et Nantes notamment) cherchent, elles aussi, à dupliquer ce modèle alternatif et durable. 

Bonus

# Quelle est la suite ? Brice Laloy liste les pistes de travail en cours : finir le nouveau bâtiment de stockage et de vente de légumes, aménager de nouvelles parcelles en lien avec Voies Navigables de France et installer des cabanons de libre-service. « Mais on n’a pas vocation à être une multinationale, souligne le responsable. Juste savoir que les enfants gaspillent moins à la cantine depuis qu’ils suivent le processus de production agricole, c’est une réussite ! »