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Atchoum : la mobilité au service de la ruralité
[municipal’idées] Dans les zones rurales surtout, les administrés sans véhicule ou mode de déplacement sont pénalisés, et même coincés. Un vrai besoin que les communes ont compris, puisque 860 d’entre elles ont déjà choisi de s’abonner à… Atchoum ! Le slogan de cette plateforme nous éclaire : « La réponse à vos souhaits en matière de mobilité ». Cette entreprise varoise au drôle de nom a l’ambition de sortir les habitants des milieux ruraux de leur isolement géographique. Comment ? En établissant le contact entre des conducteurs solidaires qui conduisent des passagers en demande au jour, à l’heure et au lieu de leur choix. Reportage dans le Var.
Corinne revit depuis novembre, depuis qu’elle a découvert Atchoum. « J’habite au Val et je ne peux plus conduire, car j’ai eu un grave accident. » Privée de voiture Corinne a dû faire appel au système D et a jonglé un temps avec les disponibilités de ses proches et les transports en commun. Elle a vite déchanté : « Avant je prenais le bus quand ma fille ou mon petit-fils ne pouvaient pas m’emmener. Quand il y en a ça va, mais quand ça ne correspond pas avec l’horaire de votre rendez-vous médical, vous êtes obligé d’attendre. Et là, dit-elle en riant, vous pouvez danser la samba ! » Atchoum lui a donc redonné de la liberté. En prime, elle s’est liée d’amitié avec sa conductrice qui l’emmène jusqu’à Brignoles pour ses consultations et l’attend dans la voiture en faisant des mots croisés. « J’ai parfois peur qu’elle s’ennuie », se désole Corinne.

Jacqueline, assise à côté d’elle, sourit et la rassure. Cette nouvelle activité lui convient tout à fait et d’ailleurs le compteur de sa voiture parle pour elle : déjà plus de 3000 kilomètres de trajets à son actif. Arrivée il y a trois ans dans le Var, à l’âge de la retraite, Atchoum lui permet de faire des connaissances et de se sentir utile. « J’ai toujours dit qu’il fallait que je m’occupe. J’ai vu une annonce à La Poste et je me suis inscrite. Je fais entre un et deux trajets par jour, mais je reste dans le coin »
Et c’est exactement le service qu’avait imaginé Vincent Desmas, le fondateur du dispositif, lorsque l’idée a germé dans son esprit en 2017.
Du canapé au site internet
Car c’est un accident de la vie qui lui a permis de donner naissance à Atchoum. « Je me suis fait opérer un après-midi à Aix-en-Provence. C’était un jeudi et mon chirurgien m’a conseillé de ne pas conduire tout de suite. Or j’avais un rendez-vous professionnel important à Gardanne le lendemain. Je me suis dit que ce serait formidable si quelqu’un pouvait m’y emmener. Alors le soir, une fois rentré chez moi, assis dans mon fauteuil j’ai tout créé ».
Les choses vont même s’emballer rapidement, car le service sur mesure de co-voiturage solidaire qu’il a imaginé va taper dans l’œil de PSA (aujourd’hui Stellantis – NDLR). La structure n’est encore qu’une coquille vide quand Vincent déniche un appel à projets sur internet, qui l’oblige à passer rapidement la seconde.

« Un incubateur à Lille, mandaté par le fameux groupe automobile, recherchait des start-ups dans la mobilité. 48 heures après j’étais appelé et retenu pour un pitch. Dès le lendemain, je suis sorti coup de cœur ! » Pas d’autre option que de foncer, car se souvient-il, « il fallait commencer pour trois mois dans les trois jours qui suivaient ! »
Alors Vincent accélère et crée la société en juillet 2017. Il embauche aussi un premier salarié qui joue les commerciaux et va taper aux portes des collectivités. L’idée ? Proposer aux communes et aux intercommunalités de s’abonner à une plateforme recensant des conducteurs volontaires pour véhiculer les personnes sans moyen de transport.
32 centimes le kilomètre
Le principe est simple : la commune souscrit en payant 65 centimes d’euros par habitant pour les communes de moins de 15 000 habitants. Au-dessus, le tarif est un peu moins élevé. Une fois la collectivité référencée, les chauffeurs qui ont du temps libre s’inscrivent sur le site, renseignent la zone sur laquelle ils acceptent de se déplacer ainsi que leurs disponibilités, jours et plages horaires. Une fois que passager et conducteur ont « matché » et que le trajet a eu lieu, la transaction financière se fait directement entre eux, soit via le site internet, soit dans le véhicule une fois la course accomplie au moyen de tickets mobilité que l’utilisateur peut acheter au guichet de sa commune. « Le passager paie 32 centimes du kilomètre, précise Vincent. Et 100% reversés au conducteur. »
Le bon fonctionnement du système, c’est Patricia Le Gac qui s’en charge depuis Le Val : elle gère les trajets dans le Var, mais aussi la plateforme au niveau national.
« Quand les passagers font leur demande de trajet – par téléphone ou par mail – celle-ci est envoyée en priorité à un conducteur. Qui dispose d’une heure pour la valider. S’il ne le fait pas, la demande est transmise aux autres chauffeurs inscrits dans le village de départ. »
Et le service tourne à plein régime : 1 millier de trajets par mois aujourd’hui, et 90% des demandes satisfaites. « La plupart du temps, explique Patricia, les trajets font moins de douze kilomètres. Une fois sur deux, le service est utilisé pour des rendez-vous médicaux. Le reste du temps, c’est pour aller faire des courses ou se rendre chez le coiffeur.
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Un vrai plus déjà adopté par 860 communes en France

Les premières à avoir compris l’intérêt pour leurs administrés sont deux petites communes du Grand-Est. Ont suivi Cotignac, Néoules et Carcès, dans le Var. Car en milieu rural, se déplacer quand on ne conduit pas est un véritable parcours du combattant. « Sur les 35 000 communes françaises, détaille Vincent, 32 000 comptent moins de 3500 habitants et 10 000 d’entre elles en ont même moins de 1000. Alors, parfois nos chauffeurs vont chercher les passagers chez eux simplement pour les emmener jusqu’à l’aire de BlaBlaCar ».
Mais ce n’est pas l’essentiel des trajets qui racontent aussi le lien social qui se tisse au fur et à mesure des kilomètres parcourus.
« Nous avons une dame qui habite route de vins sur Caramy. On va la chercher une fois par semaine pour descendre au Val où elle fait son marché et va chez le coiffeur. On la prend à 9h et on la ramène à 11h ».
« Il y a aussi un monsieur qu’on emmène à la pharmacie et à la banque et ça, c’est un rituel tous les samedis matin. Également beaucoup de personnes âgées qui vont voir leur conjoint en EHPAD. Et parfois des cas particuliers comme ce passager que nous sommes allés chercher à sa sortie de prison. »
Parfois la solidarité se transforme en belle histoire
« Le 24 décembre au soir, un de nos conducteurs a accepté d’aller chercher à la gare TGV d’Aix-en-Provence les enfants et les petits-enfants d’un couple âgé qui ne conduit plus. Leur train avait du retard et c’était la seule option pour qu’ils puissent passer le réveillon ensemble. L’épouse de ce conducteur travaille dans le médical et elle était de service ce soir-là, alors il s’est rendu disponible et a fait des heureux ! »
Au fil du temps, Patricia a appris à connaître ses conducteurs – souvent des retraités ou des travailleurs du social ou du médical qui ont du temps à donner. Celle qu’on surnomme la mémoire d’Atchoum connaît aussi les petites habitudes de ses utilisateurs – et leurs exigences car, bien souvent, les passagers ont des conducteurs chouchous. Jacqueline confirme : « J’ai toujours les mêmes : l’année dernière j’en conduisais une dizaine… mais certains sont décédés entre temps. » Et Patricia d’ajouter « avec Jeanne, par exemple, il fallait que ce soit Jacqueline et personne d’autre. Elle faisait les courses et la promenade, elle l’emmenait même à la ressourcerie pour qu’elle choisisse des meubles. »

En 2026, l’appli atchoum ?
Utile, Atchoum l’est assurément et son déploiement sur la carte de France montre à quel point certains villages se sentent coupés du monde et leurs administrés avec. D’ailleurs, la société devrait en 2026 couvrir 30 communautés de communes sur l’ensemble de l’hexagone. « Ce sera la première année que nous serons à l’équilibre », confie fièrement Vincent Desmas, qui envisage aussi de faire une levée de fonds. Son but : accompagner les collectivités dans le déploiement de la solution. « On a des territoires des communautés de communes où il n’y a qu’un trajet par mois. On a remarqué que la difficulté, c’est de faire décoller le service », explique-t-il. Patricia acquiesce : « Ici au début je n’avais qu’un trajet et puis on a fait une réunion en mairie et dès le lendemain j’ai eu des demandes. Après on a décidé de se mettre dehors le jour du marché et on a inscrit des personnes comme ça, en allant au contact des gens ».
Bretagne, Isère, Dordogne… partout où le système est porté par les salariés du réseau Atchoum – six aujourd’hui – les demandes affluent.
La levée de fonds devrait aussi permettre d’améliorer le site, de proposer son application mobile et de faire évoluer le produit. Sur ce dernier point, Patricia a déjà une idée : « Aujourd’hui, on a de plus en plus de gens qui sont atteints de DMLA (dégénérescence de la vision liée à l’âge – NDLR). Alors on pourrait imaginer des tickets mobilité en braille et en surimpression, pour pouvoir encore mieux répondre à leurs besoins. » ♦
Sur le thème de la mobilité, nombre de mairies ont mis des solutions en place. Nous en avons déjà évoqué certaines :
# Dans l’Hérault, la commune de Saint-Georges-d’Orques s’est dotée d’un Ouicycle à assistance électrique pour conduire les enfants à l’école : une première en France. C’est une bonne façon d’éviter la voiture et de sensibiliser les plus jeunes au deux-roues ainsi qu’à la route. Le quadricycle multiplace, adapté aux personnes en situation de handicap, sert aussi à promener les aînés. L’équipement séduit depuis bon nombre de collectivités. Relire notre article ici.

# Depuis près d’un an, la Ville de Marseille a lancé la « Mairie Mobile », un bus itinérant à bord duquel il est possible de réaliser certaines démarches administratives. Les quartiers où il s’installe chaque jour de la semaine n’ont pas été choisis au hasard. Tous font partie du 13e arrondissement, au nord, où un déficit en services publics a été identifié. Relire notre article ici.