En France, une centaine de Structures de Retour à l’École (SRE) permettent à des jeunes déscolarisés de renouer avec l’apprentissage. Habituellement intégrées dans des collèges ou lycées publics, elles peuvent aussi prendre une forme inédite : à Marseille, le Mucem accueille pour la deuxième année consécutive une salle de classe, où une douzaine de collégiens souffrant de troubles psychiques suivent un enseignement adapté. Fruit d’un partenariat entre le musée, le rectorat et une clinique psychiatrique, ce projet pilote est un succès. Et pourrait inspirer d’autres institutions culturelles.
Le Mucem, c’est d’abord un bâtiment emblématique de Marseille, vêtu de dentelle de béton. Puis une passerelle arienne qui le relie au fort Saint-Jean et ses jardins. Au rez-de-chaussée de ce monument historique, la direction du musée a troqué une salle d’exposition contre une structure singulière. Une école sans grille, sans cours de récréation, ni cantine. C’est ici qu’étudie Clémence*. La jeune fille volubile et rieuse était, deux mois avant d’intégrer le micro-collège, incapable de sortir de chez elle. « J’avais des crises d’angoisse, peur des autres », lâche-t-elle, la tête dissimulée par sa capuche. « Venir ici m’a redonné une routine, car avant je ne faisais rien, je restais dans ma chambre, c’était trop triste ».
Non loin d’elle, Inès*, tee-shirt rose et cils XXL, abonde : « C’est dur de se lever le matin quand on est mal mentalement. Je restais des jours chez moi, tellement j’étais angoissée ».
« En forme pour sortir de leur chambre, mais pas assez pour intégrer une microstructure dans un collège »

Cette structure éducative compte, cette année, neuf élèves de 13 à 16 ans, de la cinquième à la troisième, originaires de Marseille, La Ciotat, Aubagne, et même Nice. Ils ne sont pas adressés au Mucem par l’Éducation nationale, mais par la Clinique des Trois Cyprès, sur prescription médicale. Clémence y est hospitalisée à plein temps, tandis que « les autres sont en HDJ (Hospitalisation de jour NDLR) », précise la jeune fille de 15 ans, à l’aise avec le vocabulaire psychiatrie. « Beaucoup souffrent de problèmes de harcèlement auxquels s’accrochent d’autres difficultés, notamment sociales », indique Nelly Odin, assise à l’un des bureaux. La chargée de développement scolaire et coordinatrice de la microstructure résume leur situation : « Ils sont suffisamment en forme pour sortir de leur chambre, mais pas assez pour intégrer une microstructure classique ».
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« L’idée est de transformer notre musée comme un musée de solutions, capable d’offrir à ces adolescents un temps de réparation et de projection », Pierre-Olivier Costa, président du Mucem.
Du cousu main

Une voiture médicale les prend chez eux ou à la clinique, dans la banlieue est de Marseille, et les ramène le soir. Certains ne viennent que l’après-midi.
Leur emploi du temps est aménagé, notamment en fonction de leurs activités à la clinique. « Moi, j’ai écriture et dessin. Mais il y a aussi cuisine, théâtre, zoothérapie, sport », détaille Inès. La différence avec le Mucem ? « À l’hôpital, c’est pour notre mieux-être mental ; tandis qu’ici, c’est pour le scolaire ».
S’ils ont une montée d’angoisse ou un besoin de s’extraire, les adolescents peuvent néanmoins se poser, dans un coin de la pièce spécialement aménagé. Ou, dans un autre bâtiment, où les attend Pauline Benjamin, infirmière attentive. Séparer le médical du scolaire est essentiel dans ce projet pilote. « Il faut un espace pour les apprentissages, un autre pour la contenance et le soin. Car tout l’enjeu est que l’adolescent passe de patient à élève », précise Nelly Odin.
Un terrain de jeu et d’exploration pédagogique

Au Mucem, la pédagogie prend une forme inédite : pas de cours traditionnels de maths ou de français, mais une approche centrée sur les connaissances et compétences à acquérir au collège. Audrey Marbouty, enseignante missionnée par le rectorat, épaulée cette année par un professeur de maths et d’arts plastiques, transforme le musée en un espace d’apprentissage ludique et exploratoire. Elle a par exemple utilisé l’exposition sur Don Quichotte pour travailler la littérature. Le mardi, jour de fermeture du musée, les élèves investissent le jardin méditerranéen devant leur classe. Ils sèment, plantent et récoltent au côté des jardiniers,
Le Mucem ne se contente pas d’offrir un cadre pédagogique : il agit comme un levier de transformation. « Les adolescents renouent avec la curiosité, l’envie et la sociabilité », observe celle qui était professeure de lettres au lycée.
Reprendre confiance et une posture d’élève

Ici, pas d’année à valider ou de brevet à passer, mais une parenthèse où chaque étape est consolidée. « D’abord, il faut que la greffe prenne : qu’ils aient envie de revenir, qu’ils soient réguliers. Ensuite, qu’ils renouent avec l’estime et la confiance en eux, ainsi qu’avec leurs pairs et les adultes. Enfin, qu’ils se réapproprient leur rôle d’élève, détaille Nelly Odin. Beaucoup ont perdu la capacité de se concentrer, d’écrire, de tenir un stylo. L’enjeu est qu’ils reprennent goût aux apprentissages, que la notion de “scolaire” ne soit plus un gros mot, mais une source de curiosité ».
La durée du parcours dans les Structures de Retour à l’École (SRE) est flexible : elle dépend des besoins de chaque élève. Certains y restent quelques mois, d’autres une année scolaire complète, voire plus si nécessaire. « La temporalité n’est pas l’année scolaire », précise la coordinatrice. Deux élèves de la première promotion sont ainsi restés jusqu’aux vacances de la Toussaint. D’autres, comme Simon, un garçon taiseux, sont arrivés après les vacances de printemps.
Une assiduité remarquable

Ce micro-collège ne convient pas à tous. « Certains n’accrochent pas ou ne sont pas prêts. Dès l’entretien, on les repère : ils ont un profil très fuyant. D’autres viennent quelques jours, puis disparaissent. Trop angoissés », observe Nelly Odin.
Même une fois intégrés, des obstacles persistent : des parents qui peinent à accepter cette année blanche. Des élèves qui s’ennuient parce que le modèle n’est pas assez scolaire, ou qui auraient besoin de cours classiques pour se raccrocher. Mais aussi une santé mentale fluctuante. « Ces jeunes restent fragiles », insiste l’enseignante. Néanmoins, et c’est une surprise pour l’équipe, leur régularité est remarquable. « À partir du moment où ils accrochent, ils sont assidus ». C’est le cas d’Inès. « Tout le monde est bienveillant ici, ça me donne envie de venir ».
« Notre ambition est d’étendre l’accès du micro-collège aux patients suivis par d’autres cliniques, hôpitaux, et même en libéral », Pierre-Olivier Costa.
Disponibilité de l’équipe et cadre inspirant

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La jeune fille de 15 ans y trouve un refuge, cocooning et apaisant, un lieu qui la sort de l’ordinaire et la cultive. Enfin, un espace où tous les élèves partagent des difficultés similaires et ne se jugent pas : « On se comprend, on s’entraide beaucoup ». Elle se sent moins angoissée, moins stressée, dit aimer « à nouveau les gens ». Elle arrive en fin à se projeter – « dans le social ou la psychologie » – et envisage un CAP esthétique à la rentrée prochaine.
Clémence souligne la disponibilité de l’infirmière et des enseignants, bien différente de son ancien collège. « Et surtout, on ne m’oblige jamais à faire ce que je ne veux pas ». Elle a retrouvé confiance en elle et l’envie de réussir. Et rejoindra un micro-collège près de chez elle à la rentrée. « Ça me fait peur, mais c’est bien. On va aller la visiter bientôt, avec Chemssi », précise-t-elle tout en envoyant un ‘’merci’’, à l’assistante d’éducation. Tous sont unanimes sur l’attrait du Mucem. Son patrimoine, sa proximité avec la mer, ses expositions. « On parie que la beauté soigne », souligne Nelly Odin.
Un pari réussi

Créer cette micro-structure dans un musée représentait un défi audacieux, lié à l’originalité du projet – « il ne rentrait dans aucune case éducative existante », raconte l’assistante d’éducation (bonus). Lié à l’étendue du site et d’une passerelle facilement franchissable. Lié enfin à ce public psychiquement fragile.
« Nous avons pris un risque, abonde Pierre-Olivier Costa, président du Mucem. Et nous avons été surpris par la rapidité avec laquelle elle a fonctionné ».
Tous les élèves de la première promotion ont réintégré un établissement avec une scolarité adaptée (micro-collège, micro-lycée, CAP ou EREA). Une orientation très positive pour ces jeunes, souvent déscolarisés depuis des mois, voire des années. Éloïse, 16 ans, aujourd’hui en CAP esthétique en alternance, en est la preuve vivante. De passage au Mucem, « pour faire un coucou », elle porte encore les traces de ses années sombres entre 12 et 15 ans, marquées par des scarifications. Son visage rayonnant et son tatouage de papillon, symbole de renaissance, témoignent de sa transformation.♦
*Les prénoms ont été modifiés pour préserver l’anonymat des élèves
Bonus
# Naissance du micro-collège du Mucem. Ce projet est né il y a trois ans, avec l’arrivée de Pierre-Olivier Costa. L’objectif ? « Créer un pont entre l’art et la santé, non pas pour prétendre guérir, mais pour offrir un espace de mieux-être dédié à la santé mentale, en particulier pour les jeunes. Nous avons donc sollicité notre partenaire de l’Éducation nationale, avec le soutien de Marcel Ruffaut, membre de notre conseil d’administration. En très peu de temps, nous avons réussi à fédérer trois entités : la culture, l’éducation et les soins », détaille Nelly Odin, la coordinatrice du projet.
# Financements : La clinique des Trois Cyprès et l’ARS financent l’infirmière. L’Éducation nationale prend en charge les enseignants et l’assistante d’éducation. Le Mucem, de son côté, met à disposition la salle, finance les interventions artistiques et la coordinatrice, Nelly Odin.
# Micro-collège du Mucem, les raisons du succès. Un musée de société, profondément ancré dans son territoire et son époque, capable de dialoguer avec les enjeux contemporains, résolument tourné vers l’autre et un cadre unique, à la fois ouvert et traversant. Il ouvre aux adolescents de nouvelles perspectives de guérison. « Nous espérons que cette initiative inspirera d’autres musées. Pour cela, il est essentiel de documenter les raisons de cette réussite ».
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#Des ajustements nécessaires. Chemssi Civel, l’assistante pédagogique en charge de l’orientation et du suivi scolaire du micro-collège du Mucem, a dû repenser entièrement le livret d’accueil et le réajuster au fil des mois. Parmi les difficultés rencontrées, elle évoque une situation critique : « Un jour, l’infirmière et l’enseignante étaient absentes. Je me suis retrouvée seule avec le groupe, ce qui posait un problème de sécurité. C’était un mardi, le musée était fermé. J’ai donc ajouté un alinéa : pour que la micro-structure ouvre, il faut au moins deux adultes présents. Sinon, elle ferme ce jour-là ».
# 95 Structures de Retour à l’École en France. Nées en 2000, les SRE proposent des formes pédagogiques originales et modifient les cadres habituels du fonctionnement scolaire. Leurs projets sont réinterrogés en permanence en fonction de la situation de chacun et des évolutions du contexte. Plus de détails ici. Le taux de décrochage scolaire en France est de 7,6%. Autres chiffres ici.