Baisser la lumière pour le bien-être des chauves-souris
Quand la mairie d’Aix-en-Provence a découvert être un repère de chauves-souris, elle a décidé de mettre en place une « trame noire » pour protéger ces chiroptères des nuisances liées à la pollution lumineuse. Soit un ensemble de mesures, comme remplacer les lampadaires, réduire leur luminosité ou supprimer totalement l’éclairage. Un changement de paradigme qui doit encore trouver le bon équilibre pour préserver la biodiversité, sans créer de sentiment d’insécurité chez les habitants.
On connaît Aix-en-Provence pour ses infatigables cigales voire ses incroyables œufs de dinosaures. Moins pour ses chauves-souris. Et pourtant ! Quelque seize espèces y ont été recensées – une dix-septième est même à confirmer – sur les 36 répertoriées dans la France entière. « C’est beaucoup, surtout que notre inventaire s’est concentré sur la zone urbaine, principalement le centre-ville », souligne Chloé Duque. Écologue embauchée par le Muséum d’histoire naturelle fin 2021, c’est elle qui a piloté les opérations. Objectif : réaliser un Atlas de la biodiversité communale afin de mieux connaître l’ensemble de la faune et de la flore (lire bonus). Et ce n’est pas par hasard si les chauves-souris se sont retrouvées au cœur du dispositif.
Espèce parapluie

Les chiroptères jouent en effet un rôle écologique essentiel dans l’écosystème, loin des fausses informations qui circulent à leur sujet. « Contrairement aux idées reçues, les chauves-souris ne s’attaquent pas aux humains et ne s’accrochent pas aux cheveux. Elles sont également très peu vectrices de maladies en Europe », rappelle la Ligue de protection des oiseaux (LPO) sur son site internet.
Les chauves-souris aident au contraire à modérer des populations d’insectes dont elles se nourrissent majoritairement. Cela « en fait de précieuses alliées pour la régulation des populations de moustiques et autres ravageurs agricoles », souligne l’association. Cerise sur le gâteau, elles font partie des espèces dites « parapluie ». « En les protégeant, on protège tout un tas d’espèces partageant le même territoire », résume Chloé Duque.
Seules parmi les mammifères à voler la nuit, les chauves-souris bénéficient de protections à l’échelle nationale et européenne. En place depuis les années 1970, des textes de loi interdisent toute destruction, directe comme indirecte, des espèces et/ou de leurs habitats naturels (bonus).
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Trop forts lampadaires

Du constat de la richesse des populations de chauves-souris à Aix-en-Provence est né le projet de « trame noire ». À savoir la création d’un corridor duquel la lumière artificielle nocturne est exclue ou réduite un maximum. Ce, pour favoriser et faciliter les déplacements des espèces crépusculaires et nocturnes afin de leur permettre de se nourrir, se reproduire ou migrer d’un territoire à un autre.
Des études ont montré l’impact des éclairages nocturnes sur la biodiversité, notamment sur les chauves-souris. La lumière trop forte d’un lampadaire fait notamment office de barrière infranchissable pour les chiroptères qui sont des êtres lucifuges (fuyant la lumière). Cela limite leurs déplacements, l’accès à des gîtes potentiels ou l’utilisation de zones de chasse. Les éclairages publics les rendent aussi plus visibles aux yeux de leurs prédateurs. Une liste de menaces loin d’être exhaustive.
Extinction (partielle) des feux

Dans le cadre de sa trame noire, la mairie d’Aix-en-Provence a élaboré un plan d’action. En partant d’une cartographie de la pollution lumineuse de la ville – réalisée par la métropole Aix-Marseille-Provence et le Cerema (Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement) – le Muséum d’histoire naturelle et les services municipaux ont ciblé leur première zone d’intervention : les bords de la Tors. L’éclairage a été jugé trop impactant le long de cette rivière qui borde l’est de la commune et abrite de nombreuses espèces.
Des mesures ont été mises en place courant 2025, de façon différenciée. À certains endroits, c’est l’extinction totale et pendant toute la nuit. À d’autres, l’éclairage s’active sur détection de mouvement ou se limite à une plage horaire. Quant aux lampadaires, ils ont été équipés de leds avec des températures de couleur plus chaudes – autrement dit plus orangées – moins impactantes pour les espèces. L’intensité a été réduite et, parfois, l’orientation modifiée pour, par exemple, éclairer uniquement une chaussée et pas la végétation alentour.
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Une première évaluation à venir

Cette année 2026 sera celle du premier bilan. Un nouvel inventaire des chauves-souris permettra de comparer la situation avant et après les mesures, pour évaluer leur efficacité. Avant de les déployer le long d’une autre rivière, l’Arc, qui borde le sud de la ville et où la pollution lumineuse est également importante.
La démarche ne sera toutefois pas dupliquée à l’identique : de premières remontées de terrain ont déjà fait part d’un sentiment d’insécurité chez des riverains confrontés aux extinctions. « Il est vrai qu’à certains endroits, le changement est radical, reconnaît Chloé Duque. On va retravailler la solution technique pour ajouter de la lumière ». Mais pas trop non plus.
Le Muséum d’histoire naturelle veut aussi soigner la médiation autour du dispositif. « Lorsque l’on communique et que l’on explique les raisons de ces mesures, cela éveille la curiosité et l’adhésion de la population », relève l’experte de la biodiversité. Confirmant, une nouvelle fois, le célèbre adage du commandant Cousteau : « On protège ce que l’on aime et on aime ce qu’on connaît ». ♦
Bonus
# Les chauves-souris, espèces protégées – Rappel de la loi par le Groupe Chiroptères de Provence, qui regroupe spécialistes et passionnés de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur. « Les chauves-souris bénéficient d’une protection intégrale depuis 1976 en France, suite à la publication de la loi sur la protection de la nature. Cette loi a été complétée par un décret en 2007, mettant à jour la liste des espèces concernées ainsi que le cadre de leur protection. Cette protection nationale est complétée par trois textes effectifs au niveau européen, dont la France est signataire. Il s’agit des conventions de Bonn et de Berne, datant de 1979,et de la directive habitats-faune-flore, instaurée en 1992 ».
# Conférence et projection pour mieux connaître les chauves-souris – Par Laurent Tillon, biologiste et ingénieur forestier. Passionné par ces mammifères depuis l’adolescence, il s’attache à déconstruire les idées reçues qui les entourent. Rendez-vous ce vendredi 22 mai 2026. Plus d’infos dans l’agenda de Marcelle en cliquant ici.
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# À Aix, une biodiversité riche – C’est ce qu’il ressort de son Atlas de la biodiversité communale. Il recense les milieux et les espèces présents dans un périmètre donné, qui se limite à son centre urbain. « On s’est aperçu que les parcs sont riches en biodiversité, mais pas de la même manière », explique Chloé Duque. À titre d’exemple, la promenade de la Tors, attendue comme un haut lieu de biodiversité, ne l’est finalement pas tant que cela, probablement en raison de sa forte fréquentation. Plus de détails à retrouver ici.
# La France s’éteint petit à petit la nuit – Plus de six communes sur dix (62%) pratiquent l’extinction totale de leur éclairage la nuit, selon une étude du Cerema portant sur un peu plus de 19 000 des quelque 35 000 communes françaises. Beaucoup ont pris cette décision au cours de l’année 2022, pendant la crise énergétique liée à la guerre en Ukraine. Une tendance au rallumage s’observe néanmoins, certains habitants associant manque d’éclairage à insécurité.