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À Bordeaux, le Forum mondial érige l’ESS comme économie de solutions
Face aux crises écologiques, sociales et démocratiques, l’économie sociale et solidaire prouve qu’un autre modèle est possible. À Bordeaux, 10 000 acteurs en ont fait la démonstration à l’occasion du Forum mondial consacré à cette économie: des microcrédits en Mauritanie aux recycleries en France, en passant par la reconstruction post-tsunami en Indonésie.
Transition écologique, sociale, numérique, démographique, démocratique… Les défis auxquels fait face l’humanité sont immenses, intimement imbriqués les uns avec les autres. Comment, par exemple, nourrir une population mondiale grandissante dans un monde dont les limites biologiques sont mises à rude épreuve, sans exclure personne et en permettant à chacun d’avoir voix au chapitre ? L’ampleur de la tâche a de quoi donner le vertige.
Pourtant, une économie semble apporter des réponses globales, qui s’intéressent simultanément à tous ces enjeux. Une économie célébrée mondialement par ses acteurs du 29 au 31 octobre derniers, à Bordeaux, à l’occasion du Forum mondial qui lui a été dédié : l’économie sociale et solidaire (lire bonus). <!–more–>
10 000 participants

10 000 participants ont répondu à l’appel. Dans le Palais 2 l’Atlantique : un salon à taille humaine. Mutuelles, associations, coopératives, banques, entreprises d’insertion… : toutes les familles de l’économie sociale et solidaire sont représentées. Mais aussi des collectivités locales, des militants de l’ESS ou encore des ministres venus des quatre coins du monde. Tous partageant le constat que l’ESS est une économie de solutions face aux diverses problématiques auxquelles ils font face.
Au milieu du salon, Aminata Gaye, Fatimatou Sileye Ba et Louise Ly représentent en un même stand trois associations mauritaniennes. Devant elles, un étalage de bracelets, sandales, foulards et documents détaillant leurs activités. Aminata Gaye préside une association qui fournit des solutions de microfinancement -prêts à taux zéro- pour des femmes de Mauritanie. L’association se finance à partir des activités de production et de transformation de sa trentaine de membres : fabrication de savons, de jus et autres soupes. « Une partie des bénéfices sert à financer les microcrédits pour que d’autres femmes puissent démarrer leur activité ».
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Sortir l’économie de l’informel
Utilité sociale, ancrage territorial, partage de la richesse, démocratie… Les valeurs de l’ESS permettent ici de favoriser l’autonomie des femmes. Au Cameroun, explique plus tard lors d’une conférence Monique Ayi, maire d’une ville de 24 000 habitants et présidente d’un réseau des Maires en faveur de l’ESS, « l’économie sociale et solidaire permet de faire face à la précarité socioéconomique, au chômage structurel des jeunes et des femmes ».
Elle insiste aussi sur le potentiel de cette forme d’économie pour sortir des activités du secteur informel. Un constat que partage Malik Diop, coprésident sénégalais du Forum, le Sénégal étant le seul pays à disposer d’un stand dédié. « L’ESS n’est pas juste une économie réparatrice. C’est une économie réelle dans un pays où l’économie est à 80% informelle. L’ESS est un levier puissant pour améliorer la vie des gens, créer de la richesse et favoriser la solidarité qui est une valeur intrinsèque dans notre pays ».
Une économie inclusive et coopérative

Dans les pays occidentaux, l’ESS permet aussi l’émancipation des personnes les plus fragiles. « En Belgique, les lois se durcissent à l’égard des chômeurs, observe Yves Coppieters, Ministre de la Santé, de l’Environnement, des Solidarités et de l’Économie sociale au Gouvernement wallon, en Belgique. L’ESS propose des solutions aux personnes éloignées de l’emploi. Grâce aux entreprises de travail adapté, il permet aussi d’aider les personnes souffrant d’affections de longue durée ». Il cite aussi l’équivalent belge des Territoires zéro chômeur de longue durée, joliment dénommés Territoires de réparation par l’économie sociale.
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Venu de sa commune normande de Barentin (12 000 âmes), le maire Christophe Bouillon démontre comment l’ESS a permis de répondre de concert à plusieurs défis. « Barentin se trouve dans un territoire autrefois très industriel, avec beaucoup de textile. On avait donc deux principaux défis à relever : accompagner les habitants privés d’emplois et valoriser les nombreuses friches industrielles ».
C’est alors qu’un acteur de l’ESS, la Croix-Rouge Insertion, impulse un projet structurant pour le territoire : l’implantation d’une recyclerie dans une friche. S’y greffent la collectivité qui occupe désormais une partie du bâtiment, mais aussi une entreprise relevant de l’économie dite « classique », avec en outre des activités d’e-sport visant à valoriser et renforcer les compétences des jeunes. « Quand on met plusieurs personnes dans un même lieu, cela crée de l’hybridation, de l’échange. On a envie de faire des choses ensemble, des choses qu’on n’aurait même pas imaginées autrement. La Croix-Rouge a permis cela ».
169 tables rondes
L’ESS permet aussi de proposer des modèles économiques foncièrement différents, plus respectueux des équilibres naturels. « L’ESS apporte des solutions là où le marché n’en propose pas encore », souligne Pia Imbs, présidente de l’Eurométropole de Strasbourg. D’où un important nombre de tables rondes portant sur la transition écologique.
Des tables rondes, le forum en avait organisé plus de 169 pour trois jours, en plus des 13 plénières. Avec sept parcours thématiques : le financement de l’ESS, la transition écologique, l’emploi décent, la coopération, le pouvoir d’agir, le secteur du soin à la personne et l’innovation. Prouvant que les solutions sont déjà là. Et que l’ESS n’est pas une économie marginale. « L’ESS, c’est 14% de l’emploi privé en France », rappelle Benoît Hamon, président d’ESS France et auteur de la loi de 2014 qui a reconnu et structuré cette économie.
14% de l’emploi privé… mais 7% des aides aux entreprises
Reste que cette économie ne perçoit que 7% des aides aux entreprises. Et qu’elle souffre -les associations en première ligne – d’importantes baisses de subventions ces dernières années. D’après la dernière enquête de la Fédération des acteurs de la solidarité, 50,5% des structures subissent une dégradation de leur trésorerie ces trois dernières années. Et 24,4 % disposent de moins de deux mois de liquidités. Résultat : des suppressions de postes, la fin d’activités pourtant utiles, voire la fermeture de structures.
Mais il n’y pas qu’en France que le ciel s’assombrit dans ce secteur. Partout dans le monde, les libertés associatives reculent, les droits humains aussi, comme le rappelle Anne Savinel, Présidente d’Amnesty International, lors d’une conférence du Forum sur le thème : « Quand une dystopie devient réalité, comment se situe l’ESS ? ».
Affronter le pire

Du Soudan à l’Afghanistan en passant par la Russie ou la Libye, elle déplore un déploiement de plus en plus fréquent des armes, des violences faites aux femmes, du racisme, du mépris des minorités, quelles qu’elles soient.
Et ce n’est pas David Cobb, à ses côtés, qui dira le contraire, lui qui coordonne les acteurs de l’ESS aux États-Unis. Ni Issa Kassis, maire de Ramallah, en Palestine. Malgré le contexte, tous deux voient dans l’ESS une source d’espoir. À Ramallah, elle permet aux habitants de s’adapter autant que faire se peut aux bombardements, et de préserver une forme de solidarité, d’envie de vivre et d’espérer ensemble. Dans les États-Unis de Donald Trump, les solidarités s’organisent pour protéger les personnes des traques menées par la police de l’immigration.
Plus tard dans la journée, le maire de Palu, en Indonésie, racontera comment l’économie sociale et solidaire a contribué à redresser sa ville suite au tsunami de 2018. « Il n’y a pas eu que des infrastructures à reconstruire, mais aussi la solidarité, la confiance, la coopération ».
Antidote à la remise en cause des démocraties
Débordant d’énergie, David Cobb rappelle que ce sont parfois dans les pires contextes que naissent les plus belles réussites de l’économie sociale et solidaire, à l’image des coopératives Mondragón en Espagne, 3e entreprise du pays, pourtant nées sous Francisco Franco. « Que peut nous apporter l’économie sociale et solidaire lorsqu’on bascule vers une dystopie ? Tout, estime-t-il, la gentillesse, la compassion, l’amour, le partage ».
Et Benoît Hamon de poursuivre : « Nous avons besoin de modèles d’entreprises hospitalières à l’intérêt général, à la démocratie. Il ne faut pas oublier que derrière chaque entreprise de l’ESS, il y a une cellule démocratique choisie par ceux qui en font partie, bénévoles ou travailleurs. L’ESS, c’est un des ingrédients par lesquels on étend le champ de la démocratie. C’est un antidote incroyable à la destruction sociale et à la remise en cause des démocraties ».♦
Bonus
# L’économie sociale et solidaire en clair – Il y a deux grandes façons de définir ce qu’est l’économie sociale et solidaire. La première, c’est par les statuts. Relèvent de l’ESS les associations, mutuelles, fondations, sociétés coopératives (Scop, Scic) et tout un champ d’entreprises. Parmi elles : les entreprises ESUS ou encore les entreprises d’insertion. L’ESS se reconnaît aussi au travers de valeurs communes : utilité sociale, ancrage territorial, coopération, démocratie en entreprise et lucrativité limitée, avec un partage de la richesse créée.